Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton,
après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène
d'une digne, grave et douce familiarité.
Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces
deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton:
«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune
Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme
j'en avais l'usage.
«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais pas à rencontrer; il était
assis et tout entouré de livres stoïciens.
«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là
que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il
se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait
dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il
devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi
complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait,
si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir
dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y
songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières
questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.--Qui vous
amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si
j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y
rendre visite.--Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je
quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici,
c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des
trésors assemblés, Caton, et il faudra que notre jeune Lucullus les
connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît plaisir
à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et j'ai son
éducation fort à coeur, quoiqu'elle vous appartienne plus qu'à personne,
et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de notre Cépion et
de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est pas sans sujet
que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé par le souvenir
de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande estime, comme vous
le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de
la république s'il vivait, et j'ai continuellement devant les yeux
Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de l'amitié et une
communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent si
tendrement.--Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement la
mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par leurs
testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune Lucullus.
Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout particulièrement,
dites-vous, je m'en charge avec plaisir, mais il faut que vous le
partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, c'est qu'il me paraît déjà
donner beaucoup de marques d'une belle âme et d'un noble esprit; mais
vous voyez combien son âge est tendre.--Je le vois bien, lui dis-je, et
c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier à ces études et ouvrir son
âme à ces sentiments qui le prépareront aux grandes choses qui
l'attendent.--C'est à quoi il faut que nous travaillions ensemble, et de
quoi nous nous entretiendrons plus d'une fois. Cependant asseyons-nous,
s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes aussitôt.
«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont
donc ceux que vous venez chercher ici?--J'y venais prendre, lui dis-je,
quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le
loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à
l'autre.--Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût
incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au
monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»