Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des
idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a
pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui
nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le
mal, le vice ou la vertu.
«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est
dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt
par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la
lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute,
dont vous vous déclarez les sectateurs, après nous avoir enveloppés de
si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une dernière étincelle
pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle figure et quelle
langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clarté!
«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi
qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je
suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais
me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me
donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible
dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce
guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus,
constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course
restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et
l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où
l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui
fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.
Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant ne se
relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!
Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les
philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par
Cicéron à la controverse.
Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste,
dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et
la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien
des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à
nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres
vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères;
lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du
plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le
faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»
Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une
grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le
livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de
Phidias au Parthénon, finit familièrement, ainsi qu'il a commencé, par
une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les douceurs de
pareils entretiens:
«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau
au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur
la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble
nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois
d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais
si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de
ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si
opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui
méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la
vie, etc.
«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à
ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos
jardins de _Tusculum_, nous pourrons souvent débattre ensemble ces
belles questions, etc.»
Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.