XIII

«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon

courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que

l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été

enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme

forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon

compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à

lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire,

mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin

de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau

courage.

«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été

malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée

de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient

possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son

fils associée à ses infortunes; lorsque, plongé dans un marais, il avait

dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; lorsque, fuyant

en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre et suppliant,

implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: mais il ajoutait

qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait

dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui cette force et

ce courage qu'il n'avait jamais perdus.

«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il

s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant,

c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont

ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les

miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrité ne

méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis

qu'autant que la république me le permettra.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 81 / 209 题