«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon
courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que
l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été
enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme
forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon
compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à
lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire,
mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin
de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau
courage.
«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été
malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée
de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient
possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son
fils associée à ses infortunes; lorsque, plongé dans un marais, il avait
dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; lorsque, fuyant
en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre et suppliant,
implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: mais il ajoutait
qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait
dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui cette force et
ce courage qu'il n'avait jamais perdus.
«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il
s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant,
c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont
ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les
miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrité ne
méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis
qu'autant que la république me le permettra.