Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut
coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de
s'être trop réjoui de la mort du tyran.
Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans
Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues,
appelées les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Démosthène
contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.
Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant
mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix,
Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin
accordée.
Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave
commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second
père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais craignait tout
d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce débauché. Les
hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de
force contre leur passion.
Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être
était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands
esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les
autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa
vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec
ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le
cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la
tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le
pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se
décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas
errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de
campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.
Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en
s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec
son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le chérissait comme un
père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil
où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa
fille Tullia: l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient
l'abriter de la scélératesse des hommes.
Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques
jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui
s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se
donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près.
Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de
seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs
attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme
tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait
conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant,
avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la
république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il
était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût
inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que,
Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des légions
fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre
les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers
des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui
n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus;
ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la
liberté.