XXX

Bien qu'il n'eût trempé en rien dans le meurtre de César, Cicéron fut

coupable, aux yeux d'Antoine, de Lépide et d'Octave, neveu de César, de

s'être trop réjoui de la mort du tyran.

Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans

Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues,

appelées les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Démosthène

contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.

Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant

mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix,

Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin

accordée.

Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave

commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second

père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais craignait tout

d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce débauché. Les

hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de

force contre leur passion.

Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être

était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands

esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les

autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa

vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec

ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le

cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la

tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le

pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se

décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas

errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de

campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.

Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en

s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec

son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le chérissait comme un

père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil

où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa

fille Tullia: l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient

l'abriter de la scélératesse des hommes.

Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques

jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui

s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se

donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près.

Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de

seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs

attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme

tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait

conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant,

avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la

république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il

était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût

inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que,

Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des légions

fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre

les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers

des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui

n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus;

ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la

liberté.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 61 / 209 题