XXVI

Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius,

osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.

Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui

avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses

sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand

proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita

Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et

couvrit de cadavres la place publique.

Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de

Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés

sur les marches de la tribune.

Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son

collègue.

Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la

main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin

d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement.

À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et

du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les satellites du

démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice dans Rome que

celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de

gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.

Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et

encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à

rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron.

Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du

trésor public.

Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir

les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron.

Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à

Rome.

Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut

obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et

dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y

composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune

le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient, dit-on,

dignes de son éloquence.

Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius.

Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges.

Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une

des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron

pour son ami et son vengeur Milon.

«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de

passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute

personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était

l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler

l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni

même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu.

Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos

pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions

aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je,

qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition que

Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient donc vos

terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule

pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel effroi!..............

«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans.

Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce!

Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels

hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples

consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des

honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de

forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!..

«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la

nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un

principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence

souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste

univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos

sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est

en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment

où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas invisible? Qui

sait quelle est son essence? qui peut dire où elle réside? C'est donc

cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû tant de fois des

succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a détruit et

anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa violence

et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes, afin qu'il fût

vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour jamais assuré la

licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été conduit par un

conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de la protection

des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être émus en voyant

tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste vengeance. Je

vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels associés au même

culte que les nôtres, et non moins anciens que les autels du peuple

romain, etc.»

C'est là l'apparition personnifiée de la _hideuse_ banqueroute qui

faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de

Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de

Cicéron qui sont la divinité de l'éloquence; il en appela à la raison,

jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron montait plus

haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.

«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un

tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne

doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple

coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les

assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à

nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois,

ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains

de Cicéron.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 57 / 209 题