Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius,
osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune.
Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron, et qui
avait rempli le forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses
sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand
proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita
Fabricius de la tribune, dispersa le cortége des amis de Cicéron, et
couvrit de cadavres la place publique.
Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de
Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés
sur les marches de la tribune.
Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son
collègue.
Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la
main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin
d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement.
À la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et
du préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les satellites du
démagogue, et, convaincu qu'il n'y aurait plus de justice dans Rome que
celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de
gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius.
Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et
encouragé à l'audace par l'indignation du peuple, qui commençait à
rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron.
Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du
trésor public.
Pompée lui-même sortit de son apathie, et rentra à Rome pour y rétablir
les lois et pour y appuyer de l'autorité des armes le rappel de Cicéron.
Le retour de l'orateur à Rome fut un triomphe continu de Brindes jusqu'à
Rome.
Clodius, à la tête de la populace, osa l'affronter encore. Cicéron fut
obligé de s'abriter contre ce persécuteur dans sa retraite d'Antium et
dans la seule culture des lettres. Nous verrons plus tard ce qu'il y
composa. Ce fut l'époque poétique de sa vie; le loisir et l'infortune
le refirent poëte. Ses poëmes, perdus aujourd'hui, étaient, dit-on,
dignes de son éloquence.
Cependant un honnête homme indigné, Milon, tua Clodius.
Cicéron revint à Rome pour y défendre Milon devant ses juges.
Mirabeau, dans son discours sur la banqueroute, a évidemment imité une
des figures les plus hardies de la péroraison du discours de Cicéron
pour son ami et son vengeur Milon.
«Et ne dites donc pas qu'emporté par la haine, je déclame avec plus de
passion que de vérité contre un homme qui fut mon ennemi. Sans doute
personne n'eut plus que moi le droit de haïr Clodius; mais c'était
l'ennemi commun, et ma haine personnelle pouvait à peine égaler
l'horreur qu'il inspirait à tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni
même de concevoir à quel point de scélératesse ce monstre était parvenu.
Et, puisqu'il s'agit de la mort de Clodius, imaginez, citoyens (car nos
pensées sont libres, et notre âme peut se rendre de simples fictions
aussi sensibles que les objets qui frappent nos yeux), imaginez, dis-je,
qu'il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon sous la condition que
Clodius revivra... Eh quoi! vous pâlissez! Quelles seraient donc vos
terreurs s'il était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule
pensée qu'il puisse vivre vous pénètre d'un tel effroi!..............
«Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux qui tuèrent des tyrans.
Que n'ai-je pas vu dans Athènes et dans les autres villes de la Grèce!
Quelles fêtes instituées en mémoire de ces généreux citoyens! quels
hymnes! quels cantiques! Le souvenir, le culte même des peuples
consacrent leurs noms à l'immortalité; et vous, loin de décerner des
honneurs au conservateur d'un si grand peuple, au vengeur de tant de
forfaits, vous souffririez qu'on le traîne au supplice!..
«Il existe, oui, certes, il existe une puissance qui préside à toute la
nature; et si, dans nos corps faibles et fragiles, nous sentons un
principe actif et pensant qui les anime, combien plus une intelligence
souveraine doit-elle diriger les mouvements admirables de ce vaste
univers! Osera-t-on la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos
sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards? Mais cette âme qui est
en nous, par qui nous pensons et prévoyons, qui m'inspire en ce moment
où je parle devant vous, notre âme aussi n'est-elle pas invisible? Qui
sait quelle est son essence? qui peut dire où elle réside? C'est donc
cette puissance éternelle, à qui notre empire a dû tant de fois des
succès et des prospérités incroyables, c'est elle qui a détruit et
anéanti ce monstre, et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa violence
et d'attaquer à main armée le plus courageux des hommes, afin qu'il fût
vaincu par un citoyen dont la défaite lui aurait pour jamais assuré la
licence et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été conduit par un
conseil humain; il n'est pas même un effet ordinaire de la protection
des immortels. Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'être émus en voyant
tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit d'une juste vengeance. Je
vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels associés au même
culte que les nôtres, et non moins anciens que les autels du peuple
romain, etc.»
C'est là l'apparition personnifiée de la _hideuse_ banqueroute qui
faisait tressaillir l'Assemblée nationale dans la prosopopée de
Mirabeau. Seulement Mirabeau n'eut jamais ces accents religieux de
Cicéron qui sont la divinité de l'éloquence; il en appela à la raison,
jamais aux dieux de la patrie, dans ses harangues. Cicéron montait plus
haut, aussi haut que l'invocation humaine peut monter.
«Ô Rome ingrate, si elle bannit Milon! Rome misérable, si elle perd un
tel défenseur! Mais finissons: les larmes étouffent ma voix, et Milon ne
doit pas être défendu par des larmes!...» Les sanglots du peuple
coupèrent ses dernières paroles: Mirabeau ne fit jamais pleurer. Les
assemblées parlementaires ont des colères et jamais de larmes. Quant à
nous, qui avons vu parler devant le peuple, nous l'avons vu cent fois,
ce peuple, pleurer d'émotion honnête et patriotique, comme les Romains
de Cicéron.