L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel
de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par
l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait
depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes
puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe.
Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs
gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et
grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était
toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les
classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en
haut que les peuples pensent, c'est par le coeur que les peuples
sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.
Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne,
était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a
beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête
ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas,
mais les armées manquaient aux tribuns.
Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont,
race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par
des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt
pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses
deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre
en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici
de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des monarchies,
va grandir en un moment, non pas comme une puissance régulière et par un
accroissement progressif, mais à la manière des explosions
révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions d'âmes, d'un
trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une armée de cinq
ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. Monarque d'une si
riche péninsule, chef courageux d'une si imposante armée, présent par
l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, maître
de mille lieues de côtes couvertes de ports militaires sur la
Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les fermer aux escadres ou
aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et
au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids à placer ou à
déplacer dans la balance du continent que trente millions d'âmes, cinq
cent mille hommes, l'alliance nécessaire de l'Angleterre et un drapeau
qui sera, à mon gré, selon les circonstances, celui de la monarchie
absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»
Que dites-vous de l'ambition d'un si grand coeur dans un si petit
prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans
doute; mais la France aussi n'est plus la France!
En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de
soldats sur nos Alpes;
En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million
d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;
En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une _armada_
britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au
premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de
l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de
Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot:
Il n'y a plus de Pyrénées!
Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a
saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie.
L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une
position si redoutable contre la France.