I
«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait
donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la
prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les
conditions du gouvernement d'eux-mêmes et des autres: ils sont
réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est
naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois
humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment
égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national
qui fait une partie de leur force comme peuple. _Je m'estime quand je me
compare_, c'est le mot des Anglais.
Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils
ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur
civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans
les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du
peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de
la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme
au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs
classes subalternes.
Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une
aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, pour
justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale. Liberté à
la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre partout;
mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle
noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas
n'est pas digne de parler des sociétés civiles.
De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est
résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez
eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie
véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées
desservies par les Océans.