Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans
l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que
le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail
était très pénible à cause des pierres; il devait souvent les user avec
sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large
pour donner passage à un homme.
«Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de
quel côté me diriger... Mais personne ne voudrait me renseigner.» Un
jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux
alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les
environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants
de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit
quelle direction l’officier avait prise, il lui cria:
--Ne va pas là!... Mon père l’a défendu... N’y va pas ou j’appelle les
gens.
Jiline voulut lui faire entendre raison.
--Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là... Je
cherche une herbe pour guérir... Viens avec moi... Avec mes entraves je
ne puis pas me sauver... Je te ferai demain un arc et des flèches.
L’enfant accepta et ils partirent ensemble.
A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y
rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de
peine.
Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi,
derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines; un
troupeau de chevaux suivait cette route; tout en bas, on voyait un autre
aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où
se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes
bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient
dans les nuages.
Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des
montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet,
dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif.
A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà
et là, la fumée des aouls montait.
«Je suis en plein pays ennemi», pensa-t-il.
Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite
rivière, un village entouré de jardins; des babas, que l’éloignement
rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière.
Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des
forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait
comme une nappe de fumée étendue sur le sol.
Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en
se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il
en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine.
C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il
devait se diriger.
Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent
pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur
montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se
trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda
plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles
fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la
forteresse était bien dans cette direction.
Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles.
Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient; l’enfant avait prié
Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne
pouvait s’arracher à sa contemplation.
Enfin il se décida à rentrer.
«Je sais maintenant par où fuir», songeait Jiline.
Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette
nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares
revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment
joyeux; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient
sans butin; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué
dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs
d’inhumation commencèrent.
Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans
bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe,
sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané
d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un
seul rang devant le mort.
En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et
derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps
silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit:
--Allah!
Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula
ainsi. Personne ne bougeait.
Le mollah releva de nouveau la tête.
--Allah!
Tous répétèrent:
--Allah!
Et le silence se fit de nouveau.
Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus
immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des
petites feuilles du platane qu’agitait le vent.
Le mollah fit une prière; on prit le mort et on le porta à bras vers une
fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume,
mais horizontalement, en forme de caveau.
On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit
dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre.
Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit
l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A
l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre.
Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux.
--Allah! Allah! Allah! firent-ils après une longue pause. Puis tous se
levèrent.
Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois
fois le front de son fouet et rentra dans sa maison.
Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois
Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son
bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son
poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument;
Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher.
Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de
l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta
dans la saklia du roux.
Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort.
On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours.
Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours.
Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les
chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se
mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle
lune et les nuits étaient sombres.
«Ce soir, pensait Jiline, il faut partir.»
Il fit part de son projet à Kostiline.
Celui-ci s’effraya.
--Comment nous sauverons-nous?... Nous ne connaissons pas la route.
--Je la connais.
--La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte
avant le jour.
--Eh bien! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté
quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici? Cela ira bien si on
envoie de l’argent... Mais si on n’en réunit pas assez... Les Tartares
sont irrités, les Russes ont tué un des leurs... Le bruit court que le
même sort nous attend.
Kostiline réfléchit un moment et se décida.
--Eh bien! partons, dit-il.
V
Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils
s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul.
Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du
hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour,
mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit.
Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme.
Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent.
Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il
s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il
n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se
tut.
De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir:
--Hait!... hait, Ouliachine!
Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux
jambes de son ami en agitant la queue.
Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de
nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un
peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres.
La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La
nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le
brouillard était blanc comme du lait.
Jiline se leva et dit à son compagnon.
--Eh bien! frère, aï-da![30]
[30] En Tartare: Allons!
Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas
qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret.
--Allah! Resmillah! Ilrakhman!
Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée.
Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau; ils s’assirent au pied d’un mur.
Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des
fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence.
--Et maintenant, à la garde de Dieu!
Ils firent un signe de croix et partirent.
Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils
traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais
et bas.
On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour
s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes
usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et
continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en
consultant les étoiles.
Kostiline le suivait avec peine.
--Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds.
--Ote-les donc, tu marcheras mieux.
Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se
coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade.
Jiline lui dit alors:
--Ce n’est rien de t’écorcher les pieds... Tu guériras... tandis que si
on nous rattrape...
Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines.
Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à
leur droite.
Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.
Eh! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite.
Il y a ici un autre aoul; je viens de le voir. Il nous faut revenir et
aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt.
--Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout
ensanglantés, gémit Kostiline.
--Hé! mon frère, cela guérira... Marche plus légèrement... Comme cela,
tiens.
Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la
montagne.
Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes
ininterrompues.
Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt.
Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs
habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.
Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et
écoutèrent.
Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le
bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils
s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la
route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en
n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait
point être un homme.
--Quel est ce miracle? se dit-il.
Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un
ouragan avec un fracas de branches cassées.
Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui
cria:
--C’est un cerf!... C’est un cerf!... entends-tu quel vacarme il fait
avec ses bois?... Nous avons eu peur de lui, et lui de nous.
Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils
bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient
savoir.
Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit.
--Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin... Mes jambes
n’en peuvent plus.
Son compagnon l’exhorta.
--Non, reprit-il, je ne puis plus... je ne puis plus.
Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.
--Eh bien! je pars seul, adieu!
Kostiline se leva vivement et marcha.
Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi.
On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.
Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha
par terre et écouta.
--C’est bien cela... Un cavalier vient dans notre direction.
Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres.
Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui
chassait une vache devant lui en marmottant.
Le Tartare passa.
Jiline revint près de son compagnon.
--Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons.
Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt.
--Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de
forces.
Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur
que l’autre en blêmit.
--Ne crie pas... Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre.
Et il se dit, songeur:
«Il est tout affaibli, le malheureux... Je ne puis pas abandonner un
camarade.»
Il reprit tout haut:
--Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux
pas marcher.
Il mit Kostiline sur son dos.
--Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge.
Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en
avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit
en marche.
Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit
se fit derrière eux; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa
langue.
Jiline se jeta dans un fourré; le Tartare tira un coup de fusil dans la
direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au
trot.
--Nous sommes perdus, frère, dit Jiline.--Ce chien va prévenir les
autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite... Si nous ne nous
éloignons de trois verstes, nous sommes perdus.
Il songea:
«Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais
déjà loin.»
--Va-t’en seul, lui dit Kostiline.--Pourquoi te perdre pour moi?
--Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade.
Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la
forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se
dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline
était exténué.
Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta
et déposa Kostiline à terre.
--Laisse-moi me reposer un peu et boire... Puis nous mangerons notre
galette... Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline
s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha
rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent.
Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et,
après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens.
Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un
chien en arrêt devant eux. L’animal aboya.
Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline,
les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs
chevaux.
Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares.
Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses
prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le
chemin de l’aoul.
Abdoul ne soufflait mot; son éternel sourire avait disparu. Ils
arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue.
Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline
et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet.
Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la
montagne, et commencèrent à délibérer.
Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant
dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.
Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et
n’entendait pas perdre son argent.
Le vieux répliqua:
--Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car
c’est un péché que de nourrir des Russes... Il faut les tuer.
Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit:
--Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai
mourir tous deux sous le fouet... Et si tu te hasardes encore une fois à
fuir, je te tue comme un chien... Écris une lettre, et écris-la bien.
On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.
On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il
y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit.