Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son compagnon de captivité. Leur
maître ne cessait de rire en venant les voir.
--Toi, Ivan, bon; moi, Abdoul, bon, répétait-il, tout en continuant à
nourrir très mal ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain sans
levain fait avec de la farine de millet et cuit en galettes. Souvent,
même, la pâte n’était pas durcie par le feu.
Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il attendait son argent et
s’ennuyait. Il restait des journées entières, sans bouger du hangar, à
dormir ou à compter le temps.
Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était pas parvenue à son
adresse, n’avait pas récrit.
«Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma rançon?» pensait-il... «Elle
qui vivait plutôt de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait
ces cinq cents roubles, elle serait totalement ruinée... Avec l’aide de
Dieu, j’espère m’en tirer.»
En attendant, il se promenait dans l’aoul, examinait, questionnait,
cherchant un moyen d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à
siffloter, à faire des poupées d’argile ou à tresser des brindilles, car
il savait tout faire.
Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit d’une chemise de Tartare et la
campa sur le toit. Dina aperçut cette poupée; elle appela des jeunes
filles qui allaient chercher de l’eau. Elles posèrent leurs cruches et
admirèrent avec des rires. Jiline descendit la poupée et la leur tendit.
Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. Il laissa la poupée à
terre et rentra dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.
Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit la poupée et s’enfuit.
Le lendemain matin, de bonne heure, Dina parut sur le seuil de la saklia
de son père; elle tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait vêtue de
chiffons de couleurs criardes et la berçait. Une vieille femme sortit en
grondant, lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina au travail.
Jiline, alors, confectionna une autre poupée, plus belle que la
première, et l’offrit à Dina.
Un jour Dina lui apporta une petite cruche, s’accroupit devant lui et,
souriant, lui désignait le récipient.
«Pourquoi est-elle si gaie?» songea Jiline.
Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était du lait. Quand il eut fini
de boire, il dit:
--C’est bien.
Dina fut transportée de joie.
--C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.
Elle se leva vivement, battit des mains, lui arracha la cruche et se
sauva.
A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement du lait en
cachette. Parfois les Tartares faisaient des fromages avec le lait de
leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns à son nouvel ami.
Un jour que le maître avait tué un mouton, elle lui en apporta un
morceau dans sa manche. Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.
Un autre jour, un orage violent se déclara et la pluie fit rage pendant
une heure. Les petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, tellement
qu’aux endroits où, auparavant, l’on passait facilement, l’eau montait
jusqu’à trois archines. Le courant était d’une telle force qu’il
charriait de grosses pierres. Les torrents s’écoulaient avec un bruit
centuplé par les échos de la montagne.
Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs flaques d’eau dans le
village. Jiline demanda un couteau au patron, tailla un petit bateau
dans un morceau de bois, y adapta une roue de plumes et campa deux
poupées sur le bateau.
Les petites filles lui apportèrent des chiffons et il habilla les
poupées. L’une était un moujik et l’autre une baba. Il posa son bateau
sur un ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées à sursauter.
Tout le village fut vite réuni: des enfants, des babas, des hommes
accoururent, et tous, clappant de la langue, répétaient:
--Aï, Ourous! aï, Ivan!
Jiline avait vu chez Abdoul une montre de fabrication russe, toute
détraquée. Il dit à son maître:
--Donne, je te l’arrangerai.
Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, puis il la remonta et la
montre marcha.
Abdoul en fut si content qu’il lui donna son vieux bechmett, qui était
tout en loques. Jiline n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.
«Ce sera toujours bon pour me couvrir la nuit», dit-il.
Jiline eut bientôt la renommée d’un homme universel. On venait le voir
des villages les plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou un
pistolet à réparer, un autre une montre. Son maître lui donna une
tenaille, une vrille et une lime.
Une fois même, un Tartare étant tombé malade, on vint à Jiline pour lui
demander son assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître mot de
médecine, ne refusa point.
«Peut-être», se disait-il, «le malade s’en tirera-t-il tout seul.»
Il entra dans son hangar, prit de la terre, de la cendre, jeta de l’eau
dessus et se mit à pétrir. Il murmura quelques paroles et donna cette
boue au malade, qui la but. Par le plus grand des hasards, le Tartare
guérit.
Jiline commençait à comprendre un peu la langue du pays, et ceux des
Tartares qui étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout simplement:
«Ivan! Ivan!»
Les autres continuaient à le regarder de travers.
Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès qu’il apercevait celui-ci, son
front se rembrunissait et il se détournait ou bien l’injuriait. Il y
avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. Cet homme n’habitait pas
l’aoul; sa saklia était bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le
voyait que quand il se rendait à la mosquée pour prier. Ce vieillard
était de petite taille; son bonnet était enveloppé d’une bande de toile
blanche; sa barbiche et ses moustaches, coupées court, étaient blanches
comme du duvet; son visage était tout ridé et d’un rouge de brique. Son
nez était recourbé comme le bec d’un milan, et ses yeux gris étaient
méchants. De ses dents il ne restait que deux grosses canines.
Quand il passait, coiffé de son _tchalma_ et s’appuyant sur un gros
bâton, il jetait autour de lui des regards de loup affamé. Quand il
apercevait Jiline, il grognait et se détournait.
Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne pour voir la retraite
du vieux. Il descendait un sentier, quand il aperçut un petit jardin
enclos d’un mur de pierre. Derrière ce mur, des cerisiers, des pêchers,
des abricotiers, et une saklia recouverte d’un toit plat.
Il s’approcha davantage et vit des ruches en paille autour desquelles
des abeilles bourdonnaient. Il se haussa sur la pointe des pieds pour
mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent avec bruit.
Le vieux, qui était dans son jardin, se retourna. En apercevant Jiline,
il poussa un hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, il fit
feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le temps de s’abriter derrière
une grosse pierre.
Furieux, le vieillard courut se plaindre chez le maître de Jiline.
Abdoul fit appeler le prisonnier et, toujours souriant, lui demanda
pourquoi il était allé regarder par-dessus le mur.
--Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard... Je voulais simplement
voir comment il vit.
Le vieux, très irrité et montrant ses canines, baragouina quelques
paroles d’une voix sifflante et désigna Jiline de la main.
Le jeune homme comprit que le vieux demandait à Abdoul de tuer son
prisonnier ou de l’éloigner de l’aoul.
Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux s’en fut chez lui.
Le jeune officier demanda à son maître qui était cet homme si fort en
colère.
--C’est un grand personnage, répondit Abdoul.--Il était notre premier
djiguit... Il a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un homme très
riche... Il avait trois femmes et huit fils... Ils vivaient tous
ensemble dans le même aoul... Un jour les Russes sont venus, ont détruit
le village et tué sept de ses fils. Le survivant passa aux Russes... Le
vieux se rendit chez les ennemis, fit semblant de se soumettre, vécut
pendant trois mois au milieu d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se
sauva... Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla à la Mecque prier Allah.
Voilà pourquoi il a le droit de se coiffer du tchalma, car celui qui est
allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma... Il ne vous aime pas,
vous autres... Il m’a demandé de te tuer... Mais je ne le peux pas...
J’ai donné de l’argent pour t’avoir... D’ailleurs, je t’ai pris en
affection, Ivan, et non seulement je ne voudrais pas te tuer, mais même
je ne consentirais pas à te laisser partir si je ne t’avais engagé ma
parole.
Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs reprises:
--Toi, Ivan, bon; moi Abdoul, bon.