LE PRISONNIER DU CAUCASE

I

Un officier servait dans l’armée du Caucase, il se nommait Jiline.

Un jour il reçut une lettre de sa vieille mère.

«Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je voudrais, avant de

mourir, revoir mon fils chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer et,

avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton service. Je t’ai trouvé une

fiancée. Elle est intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque pas;

si elle te plaît, tu pourras démissionner et rester avec nous ici pour

le restant de tes jours.»

Jiline réfléchit:

«En effet, ma mère décline... Peut-être ne la reverrai-je plus... Allons

donc la voir et, si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai...

Pourquoi pas?...»

Il obtint un congé de son colonel, fit ses adieux à ses camarades,

offrit à ses soldats quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs de

départ.

On était alors en guerre au Caucase. Les routes étaient dangereuses, non

seulement la nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait de

la forteresse, les Tartares le tuaient ou l’emmenaient dans la montagne.

Deux fois par semaine, les voyageurs, escortés par des soldats,

franchissaient la distance qui séparait les forteresses russes; on

plaçait les voyageurs au milieu de l’escorte.

C’était en été. Le convoi se réunit hors des fortifications; les soldats

chargés de l’accompagner vinrent se placer en avant et en arrière des

voitures et l’on se mit en route.

Jiline était à cheval, et la voiture contenant ses effets faisait partie

du convoi.

L’étape était de vingt-cinq verstes. L’_oboze_[24] marchait avec

lenteur: tantôt c’étaient les soldats qui faisaient une halte, tantôt

une roue se détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il fallait

contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient et attendaient.

[24] Convoi de charrettes.

Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa course et l’oboze n’était

guère qu’à mi-chemin. La poussière et la chaleur étaient excessives et

les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter ou les rafraîchir: une

steppe complètement dénudée; pas un seul arbre, pas même un arbuste sur

la route.

Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait de temps en temps pour

permettre à ses compagnons de route de le rejoindre. A la fin, il perdit

patience, et, en présence de ces arrêts répétés trop fréquemment, il se

demanda s’il ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout seul.

«J’ai un bon cheval», pensait-il. «Si je rencontrais des Tartares, je

pourrais toujours leur échapper.»

Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. Irait-il seul ou

continuerait-il à s’impatienter en avant de l’oboze?

Un officier, également à cheval, piqua des deux et rejoignit le jeune

homme. Cet officier se nommait Kostiline; il avait un fusil en

bandoulière. Quand il fut auprès de Jiline, il lui dit:

--Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de forces, tant j’ai faim et

tant la chaleur m’accable.

Il faut dire que Kostiline était un homme lourd, gros, rougeaud. La

sueur l’inondait.

Jiline réfléchit un instant puis répondit:

--Ton fusil est-il chargé?

--Oui.

--Eh bien! allons... Mais à une condition... C’est que nous ne nous

séparerons pas.

Ils partirent en avant. Ils allaient sur la steppe en devisant, non sans

jeter des regards autour d’eux. On voyait de très loin.

Mais quand ils eurent quitté la steppe, la route s’encaissa entre deux

montagnes.

Jiline dit à son compagnon:

--Il faudrait escalader cette montagne et explorer les environs.

Autrement, on pourrait nous surprendre à un détour.

--Qu’y a-t-il à regarder? fit Kostiline.--Allons toujours.

Jiline ne l’écouta pas.

--Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter un coup d’œil.

Il monta au sommet. Son cheval, acheté cent roubles dans un troupeau de

poulains, était un vrai coursier de chasse. Dressé par son maître, il

était plein de fougue; il fut en quelques instants sur la crête de la

montagne.

A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une déciatine à peine,

surgirent une trentaine de Tartares à cheval.

Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares l’avaient aperçu. Ils se

mirent à sa poursuite en brandissant leurs fusils.

Jiline descendit la montagne de toute la vitesse de son cheval en criant

à Kostiline:

--Arme ton fusil!... vite!...

Lui, ne comptait que sur son cheval:

«Ma petite mère», fit-il mentalement, «porte-moi et ne fais pas de

faux-pas, ou je suis perdu... Si j’arrive à temps au fusil de Kostiline,

ils ne m’auront pas.»

Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, fila de toute la

vitesse de son cheval dans la direction de la forteresse. Il fouettait

sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, qu’on ne distinguait,

dans la poussière qui l’enveloppait qu’une croupe fuyante et qu’une

queue ondoyante.

Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le fusil étant parti, il ne

lui restait pas grand chose à tenter avec un sabre. Il tourna son cheval

dans la direction du convoi et essaya de s’échapper par la fuite. Mais

six Tartares prirent la colline en biais et vinrent lui couper la

retraite. San cheval était bon, mais les leurs étaient meilleurs; de

plus ils avaient gagné de l’avance en coupant à travers la pente de la

montagne. Il voulut tourner bride, mais son cheval était si lancé qu’il

refusa la manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.

L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, montait un cheval gris. Il se

tenait en avant de ses compagnons. Il hurla en montrant ses dents et

arma son fusil.

«Je vous connais, démons... Si vous me prenez, vous me mettrez dans un

trou et vous me fouetterez de vos knouts... Mais vous ne m’aurez pas

vivant...»

Jiline était petit, mais brave. Il tira son sabre et lança son cheval

sur le Tartare roux en pensant:

«Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te hacherai de mon sabre.»

Mais à ce moment plusieurs coups de fusils retentirent. Le cheval de

Jiline tomba et la jambe du jeune officier se trouva prise sous le corps

de l’animal.

Jiline voulut se relever, mais déjà deux Tartares puants étaient sur lui

et lui maintenaient les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut et

renversa les deux Tartares. Mais les trois autres étaient descendus de

cheval et l’assommaient à coups de crosses sur la tête. Sa vue se

troubla; il chancela. Ils le saisirent alors, tirèrent des cordes de

leur selle, lui attachèrent les mains et l’entraînèrent vers les

chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui retira ses bottes, on le

fouilla, on lui prit son argent et sa montre et on lui déchira ses

habits. Jiline regarda du côté de son cheval; il vit le pauvre animal

étendu sur le côté, gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à ses

pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un énorme trou au front, la

poussière en était trempée sur une archine de surface.

Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta sa selle. La pauvre bête se

débattait toujours. L’homme tira son poignard et lui coupa la gorge. Un

sifflement se fit entendre, le cheval tressaillit, se raidit et demeura

immobile. Les Tartares enlevèrent le reste du harnachement.

On hissa Jiline en croupe du Tartare roux à la ceinture duquel, pour

qu’il ne tombât pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, et on

l’emmena dans la montagne.

Jiline se balançait et heurtait à chaque instant de son visage le dos

puant du Tartare. Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté

d’un cou musculeux et d’une nuque rasée, bleuie, sous le bonnet en peau

de mouton.

Le crâne de Jiline était tout meurtri et le sang lui coulait sur les

yeux. Il ne pouvait s’asseoir plus commodément sur le cheval ni essuyer

le sang qui l’aveuglait. Ses mains étaient liées si étroitement qu’il en

avait les clavicules endolories.

On alla ainsi de montagne en montagne; on traversa une rivière à gué,

puis on déboucha sur la grande route entre deux collines.

Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses paupières étaient collées

par le sang et tout mouvement lui était interdit.

La nuit vint. On traversa encore un ruisseau et l’on gravit une montagne

pierreuse. Alors on vit une fumée et un aboiement se fit entendre.

On était arrivé dans un aoul[25].

[25] Village tartare.

Les Tartares descendirent de cheval. Des enfants se rassemblèrent et

entourèrent Jiline. Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris

joyeux.

Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent Jiline et appelèrent

un serviteur.

Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, vêtu seulement d’un

pantalon et d’une chemise toute déchirée qui laissait voir sa poitrine.

Le Tartare lui dit quelque chose. Le Nogaï disparut et rapporta presque

aussitôt deux morceaux de bois munis d’anneaux de fer s’ouvrant à clé.

On délia Jiline, on passa ses jambes dans les anneaux, qu’on referma à

clé, et on le poussa dans un hangar dont on ferma la porte sur lui.

Le jeune homme tomba sur la litière des chevaux. Il resta quelque temps

immobile, tâta dans l’obscurité et, trouvant une place mieux garnie de

fourrage, il s’y étendit.

Deux générations · 第 20 / 24 题