Rosa avait dit, ®A neuf heures, attendez-moi.¯

La derniŠre note de bronze vibrait encore dans l'air lorsque

Corn‚lius entendit dans l'escalier le pas l‚ger et la robe onduleuse

de la belle Frisonne, et bient“t le grillage de la porte sur laquelle

Corn‚lius fixait ardemment les yeux s'‚claira. Le guichet venait de

s'ouvrir en dehors.

--Me voici, dit Rosa encore tout essouffl‚e d'avoir gravi l'escalier,

me voici!

--Oh! bonne Rosa!

--Vous ˆtes donc content de me voir?

--Vous le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? dites.

--Ecoutez, mon pŠre s'endort chaque soir presque aussit“t qu'il a

soup‚: alors, je le couche, un peu ‚tourdi par le geniŠvre; n'en

dites rien … personne, car, grƒce … ce sommeil, je pourrai chaque

soir venir causer une heure avec vous.

--Oh! je vous remercie, Rosa, chŠre Rosa!

Et Corn‚lius avan‡a, en disant ces mots, son visage si prŠs du

guichet que Rosa retira le sien.

--Je vous ai rapport‚ vos ca‹eux de tulipe, dit-elle.

Le coeur de Corn‚lius bondit. Il n'avait point os‚ demander encore …

Rosa ce qu'elle avait fait du pr‚cieux tr‚sor qu'il lui avait confi‚.

--Ah! vous les avez donc conserv‚s?

--Ne me les aviez-vous donc pas donn‚s comme une chose qui vous ‚tait

chŠre?

--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donn‚s, il me

semble qu'ils ‚taient … vous.

--Ils ‚taient … moi aprŠs votre mort et vous ˆtes vivant, par

bonheur. Ah! comme j'ai b‚ni Son Altesse. Vous ‚tiez vivant, dis-je

et j'‚tais r‚solue … vous apporter vos ca‹eux; seulement je ne savais

comment faire. Or je venais de prendre la r‚solution d'aller demander

au stathouder la place de ge“lier de Gorcum pour mon pŠre, lorsque la

nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurƒmes bien ensemble, je

vous en r‚ponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma

r‚solution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le

reste.

--Comment, chŠre Rosa, reprit Corn‚lius, vous pensiez, avant ma

lettre re‡ue, … venir me rejoindre?

--Si j'y pensais! r‚pondit Rosa, laissant prendre … son amour le pas

sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'… cela!

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde

fois, Corn‚lius pr‚cipita son visage sur le grillage, et cela sans

doute pour remercier la belle jeune fille. Rosa se recula comme la

premiŠre fois.

--En v‚rit‚, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de

toute jeune fille, en v‚rit‚, j'ai bien souvent regrett‚ de ne pas

savoir lire; mais jamais autant et de la mˆme fa‡on que lorsque votre

nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre

qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'‚tais, ‚tait

muette pour moi.

--Vous avez souvent regrett‚ de ne pas savoir lire? dit Corn‚lius, et

… quelle occasion?

--Dame! fit la jeune fille en riant, pour lire toutes les lettres que

l'on m'‚crivait.

--Vous receviez des lettres, Rosa?

--Par centaines.

--Mais qui vous ‚crivait donc?...

--Qui m'‚crivait? Mais d'abord tous les ‚tudiants qui passaient sur

le Buytenhoff, tous les officiers qui allaient … la place d'armes,

tous les commis et mˆme les marchands qui me voyaient … ma petite

fenˆtre.

--Et tous ces billets, chŠre Rosa, qu'en faisiez-vous?

--Autrefois, r‚pondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie,

et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps,--a quoi bon

perdre son temps … ‚couter toutes ces sottises?--depuis un certain

temps je les br–le.

--Depuis un certain temps! s'‚cria Corn‚lius avec un regard troubl‚

tout … la fois par l'amour et la joie.

Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas

s'approcher Corn‚lius qui ne rencontra, h‚las! que le grillage ;

mais qui, malgr‚ cet obstacle, envoya … la jeune fille le plus tendre

baiser. Rosa s'enfuit si pr‚cipitamment qu'elle oublia de rendre …

Corn‚lius les trois ca‹eux de la tulipe noire.

La Tulipe Noire · 第 19 / 48 题