Gryphus ‚tait suivi du molosse. Il lui faisait faire sa ronde pour
qu'… l'occasion il reconn–t les prisonniers. Gryphus ouvrit la porte
et commen‡a son discours au prisonnier.
--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tƒcher de projeter
un peu de lumiŠre autour de lui, vous voyez en moi votrre nouveau
ge“lier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sur ma
surveillance. Je ne suis pas m‚chant, mais je suis inflexible pour
tout ce qui concerne la discipline.
--Mais je vous connais parfaitement, mon cher monsieur Gryphus, dit
le prisonnier en entrant dans le cercle de lumiŠre que projetait la
lanterne.
--Tiens, tiens, c'est vous, monsieur van Baerle, dit Gryphus; ah!
c'est vous; tiens, tiens, comme on se rencontre!
--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher monsieur Gryphus, que
je vois que votre bras va … merveille, puisque c'est de ce bras que
vous tenez une lanterne.
Gryphus fron‡a le sourcil.
--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des
fautes. Son Altesse vous a laiss‚ la vie, je ne l'aurais pas fait,
moi.
--Bah! demanda Corn‚lius, et pourquoi cela?
--Parce que vous ˆtes homme … conspirer de nouveau; vous autres
savants, vous avez commerce avec le diable. J'aimerais mieux avoir
dix militaires … garder qu'un seul savant. Les militaires, ils
fument, ils boivent, ils s'enivrent ; ils sont doux comme des moutons
quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un
savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ‡a ne
d‚pense rien, ‡a garde sa tˆte fraŒche pour conspirer. Mais je
commence par vous dire que ‡a ne vous sera pas facile, … vous, de
conspirer.
--Je vous assure, maŒtre Gryphus, reprit van Baerle, que peut-ˆtre
j'ai eu un instant l'id‚e de me sauver, mais que bien certainement je
ne l'ai plus.
--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est ‚gal, c'est ‚gal, Son Altesse a fait une lourde faute.
--En ne me faisant pas couper la tˆte?... Merci, merci, maŒtre
Gryphus.
--Sans doute. Voyez si messieurs de Witt ne se tiennent pas bien
tranquilles maintenant.
--C'est affreux ce que vous dites l…, monsieur Gryphus, dit van
Baerle en se d‚tournant pour cacher son d‚go–t. Vous oubliez que l'un
des ces malheureux ‚tait mon ami, et l'autre... l'autre mon second
pŠre.
--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre ‚tait des
conspirateurs. Et puis, c'est par philanthropie que je parle.
--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher monsieur Gryphus, je
ne comprends pas bien.
--Oui. Si vous ‚tiez rest‚ sur le billot de maŒtre Harbruck...
--Eh bien?
--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache
pas que je vais vous rendre la vie trŠs dure.
--Merci de la promesse, maŒtre Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux ge“lier,
Rosa, derriŠre la porte, lui r‚pondait par un sourire plein
d'ang‚lique consolation. Gryphus alla vers la fenˆtre. Il faisait
encore assez jour pour qu'il vŒt sans le distinguer un horizon
immense qui se perdait dans une brume grisƒtre.
--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le ge“lier.
--Mais fort belle, dit Corn‚lius en regardant Rosa.
--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment, les deux pigeons, effarouch‚s par la vue et surtout par
la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout
effar‚s dans le brouillard.
--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le ge“lier.
--Mes pigeons, r‚pondit Corn‚lius.
--Mes pigeons! s'‚cria le ge“lier, mes pigeons! Est-ce qu'un
prisonnier a quelque chose … lui?
--Alors, dit Corn‚lius, les pigeons que le bon Dieu m'a prˆt‚s.
--Voil… d‚j… une contravention, r‚pliqua Gryphus; des pigeons! Ah!
jeune homme, jeune homme, je vous pr‚viens d'une chose, c''est que,
pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
Et, tout en faisant cette m‚chante promesse … Corn‚lius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps … van Baerle de courir … la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:
--A neuf heures, ce soir.
Gryphus, tout occup‚ du d‚sir de prendre dŠs le lendemain les
pigeons, comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit
rien, et comme il avait ferm‚ la fenˆtre, il prit sa fille par le
bras, sortit, donna un double tour … la serrure, poussa les verrous,
et alla faire les mˆmes promesses … un autre prisonnier. A peine
e–t-il disparu, que Corn‚lius courut … la fenˆtre et d‚molit de fond
en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser … tout
jamais de sa pr‚sence que d'exposer … la mort les gentils messagers
auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du ge“lier, ses menaces brutales, la sombre perspective
de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne
put distraire Corn‚lius des douces pens‚es et surtout du doux espoir
que la pr‚sence de Rosa venait de resusciter dans son coeur. Il
attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.