Nous donnons ci-après une lettre écrite à l'_Événement_ par M. Raynard,
artiste dramatique, et qui contient une théorie intelligente de la peine
de mort.
Tant que cette mesure subsiste dans nos lois, il est évident que la
souffrance doit être supprimée autant qu'il appartient à la science
humaine.
«Monsieur le rédacteur,
«Depuis quelque temps on s'occupe beaucoup de la peine de mort.
«On cherche, sinon son abolition, du moins un moyen d'exécution, je ne
dirai pas plus humain, mais plus en harmonie avec les progrès de notre
siècle.
«Voici quelques réflexions qui me sont venues à ce sujet.
«On dit que toutes les institutions _humaines_ sont perfectibles. C'est
sans doute pour cela que l'exécution capitale n'a pas changé depuis la
révolution. Je reconnais que c'est un sentiment d'humanité qui a fait
adopter la guillotine. Cet horrible instrument était un progrès sur la
roue, c'est tout ce que la science d'alors a pu donner. Mais,
aujourd'hui nos moeurs nous commandent, je crois, de trouver mieux.
«Que demande la justice?
«Qu'un coupable disparaisse du sein de la société, n'est-ce pas? Elle
veut un exemple!
«Où le trouvons-nous, cet exemple!
«L'exécution a lieu le matin au petit jour, et la justice a l'air de se
cacher pour anéantir un coupable. On apporte un certain mystère dans les
apprêts, on redoute la présence de la foule, on comprend très-bien
qu'elle est toujours trop nombreuse au pied de l'échafaud, et, sans
l'exprimer hautement, on approuve Lamartine, qui disait: «Si les lois
sanglantes ensanglantent les moeurs, il ne faut pas que le législateur,
pour intimider quelques scélérats, déprave, par la vue du sang,
l'imagination de tout un peuple. Du reste, il suffit d'avoir assisté une
fois à une exécution pour être édifié sur la valeur de l'exemple.»
«La foule se presse, se bouscule, se bat presque pour arriver au premier
rang. C'est un spectacle: on est venu épier le dernier regard du
condamné; on est venu écouter ce qu'il dira sur les marches de
l'échafaud, et on ne veut rien perdre du drame qui va se dérouler.
«En attendant, cette foule généreuse rit, chante et fait des mots.
«J'ai entendu un homme dire à son camarade:
«--Il a plus d'chance que nous, c'gueux-là, il va déjeuner avec le bon
Dieu.
«Un autre disait à sa femme:
«--Est-ce qu'ils n'vont pas s'dépêcher un peu?
«Et la sensible et poétique créature murmurait dans son impatience:
«--Pourvu que l'petit n'aille pas s'éveiller!
«Le moment fatal approche, la foule est attentive, anxieuse, exactement
comme elle l'est au théâtre, quand le traître va assassiner la jeune
première. Mais recueillie? Allons donc! Elle se tait, c'est vrai, mais
c'est pour mieux écouter ses propres impressions. Le condamné arrive, on
le hisse sur la plate-forme de la guillotine, puis, en présence de la
mort, il embrasse le prêtre qui le soutient, il embrasse le crucifix
qu'on lui présente, et pensant que dix mille personnes l'observent, ce
malheureux, malgré sa confession faite et l'absolution reçue, se
parjure, en s'écriant:
«--Je meurs innocent.
«La foule s'éloigne bruyante, et le gamin retourne à son atelier faire
le récit d'un spectacle qui lui sert souvent de prétexte à des
plaisanteries de mauvais goût dans le genre de celle-ci:
«--Il a tout d'même eu un rude trac, au moment d'laisser tomber sa
tourte.
«Dans tout cela, je ne vois pas que l'exemple soit salutaire et
moralisateur.
«Un criminel doit mourir, n'est-ce pas? Eh bien! la science a
aujourd'hui, pour tuer un homme, des moyens aussi infaillible et surtout
moins sanguinaires que celui du docteur Guillotin.
«Je me demande pourquoi le mode d'exécution par l'électricité ne serait
pas adopté?
«L'étincelle électrique peut foudroyer instantanément. J'y vois de
nombreux avantages et pas un seul inconvénient. D'abord, il n'y a pas de
sang répandu. On ne voit pas le hideux couteau s'abattre sur une tête
humaine; il n'y a qu'un agent mystérieux, qui frappe comme frapperait le
doigt de Dieu. D'un autre côté cette mort prompte ne laisse plus de
place à ce doute horrible qui divise encore les physiologistes: le doute
de savoir si la douleur et l'intelligence ne subsistent pas quelques
instants encore après la décollation.
«Ce serait un progrès de plus que ce foudroiement judiciaire eût lieu à
huis clos, sauf à prendre les précautions de constatation d'identité que
j'indiquerai tout à l'heure.
«De cette façon, on enlèverait au condamné ces occasions de forfanterie
qui entrent pour une part considérable dans son mépris de la mort;
mépris qui, en amoindrissant la pitié du public, laisse une part trop
grande à son admiration.
«J'ai la conviction que ça n'est certes pas là le dernier sentiment que
le législateur s'est proposé de faire connaître dans l'esprit de la
foule qui assiste à une exécution.
«Avec l'électricité, rien de tout cela n'est plus possible.
«Le criminel, prévenu dans la journée qu'il disparaîtra de la société au
soleil couchant, peut se recueillir et se préparer à la mort. Plus de
forfanterie! Il sera seul avec lui-même pour songer au passé dont il lui
sera demandé compte dans l'éternité.
«Il n'aura plus cette surexcitation nerveuse que donne la vue du public.
Personne ne l'entendra, les murs de sa prison seront muets, et il saura
que le lendemain de sa mort les journaux, au lieu du récit circonstancié
de ses moindres actions, ne renfermeront plus que cette mention
succincte: Le coupable a payé sa dette à la justice des hommes! S'il lui
reste encore quelques bons instincts, ils se réveilleront. Ils ne seront
plus étouffés par ce sentiment de révolte qui doit pousser le criminel
le moins endurci à braver cette société qui, à ses yeux, abuse de sa
force, de son droit, en se réunissant tout entière pour accabler un seul
homme.
«Il aura toutes les faiblesses humaines; il osera pleurer, ses larmes
seront sincères; elles auront leur source dans le repentir, et elles
éviteront à ce malheureux le parjure de la dernière seconde.
«Si l'on veut à toute force faire de l'apprêt, donner à cette triste
solennité une pompe théâtrale, que la cérémonie funèbre ait lieu dans un
endroit public pendant une messe basse des morts, devant des juges et un
certain nombre de jurés choisis par le sort. Puis l'exécuteur des
hautes-oeuvres n'aura plus qu'à appuyer sur un bouton de l'appareil
électrique pour que le condamné, entraîné à distance et loin de tous
regards humains, soit instantanément foudroyé.
«Mais encore cette solennité est-elle inutile?
«Comme il faut qu'on soit assuré que l'exécution a vraiment eu lieu et
que la justice n'a de priviléges pour personne, le lendemain les portes
d'une morgue s'ouvriront, et, pendant un certain laps de temps, les gens
avides de contempler l'image de la mort pourront passer devant le
cadavre du supplicié, à la tête duquel on placera ces simples mots: