V. L'avenir de la guillotine.

Nous donnons ci-après une lettre écrite à l'_Événement_ par M. Raynard,

artiste dramatique, et qui contient une théorie intelligente de la peine

de mort.

Tant que cette mesure subsiste dans nos lois, il est évident que la

souffrance doit être supprimée autant qu'il appartient à la science

humaine.

«Monsieur le rédacteur,

«Depuis quelque temps on s'occupe beaucoup de la peine de mort.

«On cherche, sinon son abolition, du moins un moyen d'exécution, je ne

dirai pas plus humain, mais plus en harmonie avec les progrès de notre

siècle.

«Voici quelques réflexions qui me sont venues à ce sujet.

«On dit que toutes les institutions _humaines_ sont perfectibles. C'est

sans doute pour cela que l'exécution capitale n'a pas changé depuis la

révolution. Je reconnais que c'est un sentiment d'humanité qui a fait

adopter la guillotine. Cet horrible instrument était un progrès sur la

roue, c'est tout ce que la science d'alors a pu donner. Mais,

aujourd'hui nos moeurs nous commandent, je crois, de trouver mieux.

«Que demande la justice?

«Qu'un coupable disparaisse du sein de la société, n'est-ce pas? Elle

veut un exemple!

«Où le trouvons-nous, cet exemple!

«L'exécution a lieu le matin au petit jour, et la justice a l'air de se

cacher pour anéantir un coupable. On apporte un certain mystère dans les

apprêts, on redoute la présence de la foule, on comprend très-bien

qu'elle est toujours trop nombreuse au pied de l'échafaud, et, sans

l'exprimer hautement, on approuve Lamartine, qui disait: «Si les lois

sanglantes ensanglantent les moeurs, il ne faut pas que le législateur,

pour intimider quelques scélérats, déprave, par la vue du sang,

l'imagination de tout un peuple. Du reste, il suffit d'avoir assisté une

fois à une exécution pour être édifié sur la valeur de l'exemple.»

«La foule se presse, se bouscule, se bat presque pour arriver au premier

rang. C'est un spectacle: on est venu épier le dernier regard du

condamné; on est venu écouter ce qu'il dira sur les marches de

l'échafaud, et on ne veut rien perdre du drame qui va se dérouler.

«En attendant, cette foule généreuse rit, chante et fait des mots.

«J'ai entendu un homme dire à son camarade:

«--Il a plus d'chance que nous, c'gueux-là, il va déjeuner avec le bon

Dieu.

«Un autre disait à sa femme:

«--Est-ce qu'ils n'vont pas s'dépêcher un peu?

«Et la sensible et poétique créature murmurait dans son impatience:

«--Pourvu que l'petit n'aille pas s'éveiller!

«Le moment fatal approche, la foule est attentive, anxieuse, exactement

comme elle l'est au théâtre, quand le traître va assassiner la jeune

première. Mais recueillie? Allons donc! Elle se tait, c'est vrai, mais

c'est pour mieux écouter ses propres impressions. Le condamné arrive, on

le hisse sur la plate-forme de la guillotine, puis, en présence de la

mort, il embrasse le prêtre qui le soutient, il embrasse le crucifix

qu'on lui présente, et pensant que dix mille personnes l'observent, ce

malheureux, malgré sa confession faite et l'absolution reçue, se

parjure, en s'écriant:

«--Je meurs innocent.

«La foule s'éloigne bruyante, et le gamin retourne à son atelier faire

le récit d'un spectacle qui lui sert souvent de prétexte à des

plaisanteries de mauvais goût dans le genre de celle-ci:

«--Il a tout d'même eu un rude trac, au moment d'laisser tomber sa

tourte.

«Dans tout cela, je ne vois pas que l'exemple soit salutaire et

moralisateur.

«Un criminel doit mourir, n'est-ce pas? Eh bien! la science a

aujourd'hui, pour tuer un homme, des moyens aussi infaillible et surtout

moins sanguinaires que celui du docteur Guillotin.

«Je me demande pourquoi le mode d'exécution par l'électricité ne serait

pas adopté?

«L'étincelle électrique peut foudroyer instantanément. J'y vois de

nombreux avantages et pas un seul inconvénient. D'abord, il n'y a pas de

sang répandu. On ne voit pas le hideux couteau s'abattre sur une tête

humaine; il n'y a qu'un agent mystérieux, qui frappe comme frapperait le

doigt de Dieu. D'un autre côté cette mort prompte ne laisse plus de

place à ce doute horrible qui divise encore les physiologistes: le doute

de savoir si la douleur et l'intelligence ne subsistent pas quelques

instants encore après la décollation.

«Ce serait un progrès de plus que ce foudroiement judiciaire eût lieu à

huis clos, sauf à prendre les précautions de constatation d'identité que

j'indiquerai tout à l'heure.

«De cette façon, on enlèverait au condamné ces occasions de forfanterie

qui entrent pour une part considérable dans son mépris de la mort;

mépris qui, en amoindrissant la pitié du public, laisse une part trop

grande à son admiration.

«J'ai la conviction que ça n'est certes pas là le dernier sentiment que

le législateur s'est proposé de faire connaître dans l'esprit de la

foule qui assiste à une exécution.

«Avec l'électricité, rien de tout cela n'est plus possible.

«Le criminel, prévenu dans la journée qu'il disparaîtra de la société au

soleil couchant, peut se recueillir et se préparer à la mort. Plus de

forfanterie! Il sera seul avec lui-même pour songer au passé dont il lui

sera demandé compte dans l'éternité.

«Il n'aura plus cette surexcitation nerveuse que donne la vue du public.

Personne ne l'entendra, les murs de sa prison seront muets, et il saura

que le lendemain de sa mort les journaux, au lieu du récit circonstancié

de ses moindres actions, ne renfermeront plus que cette mention

succincte: Le coupable a payé sa dette à la justice des hommes! S'il lui

reste encore quelques bons instincts, ils se réveilleront. Ils ne seront

plus étouffés par ce sentiment de révolte qui doit pousser le criminel

le moins endurci à braver cette société qui, à ses yeux, abuse de sa

force, de son droit, en se réunissant tout entière pour accabler un seul

homme.

«Il aura toutes les faiblesses humaines; il osera pleurer, ses larmes

seront sincères; elles auront leur source dans le repentir, et elles

éviteront à ce malheureux le parjure de la dernière seconde.

«Si l'on veut à toute force faire de l'apprêt, donner à cette triste

solennité une pompe théâtrale, que la cérémonie funèbre ait lieu dans un

endroit public pendant une messe basse des morts, devant des juges et un

certain nombre de jurés choisis par le sort. Puis l'exécuteur des

hautes-oeuvres n'aura plus qu'à appuyer sur un bouton de l'appareil

électrique pour que le condamné, entraîné à distance et loin de tous

regards humains, soit instantanément foudroyé.

«Mais encore cette solennité est-elle inutile?

«Comme il faut qu'on soit assuré que l'exécution a vraiment eu lieu et

que la justice n'a de priviléges pour personne, le lendemain les portes

d'une morgue s'ouvriront, et, pendant un certain laps de temps, les gens

avides de contempler l'image de la mort pourront passer devant le

cadavre du supplicié, à la tête duquel on placera ces simples mots:

Peines, tortures et supplices · 第 78 / 104 题