Nous choisissons comme type d'exécution celle de l'assassin Poncet, tels
que les détails ont été publiés par le _Figaro_:
«Un grand crime vient d'être expié: ce matin a eu lieu à Versailles
l'exécution de Barthélemy Poncet, condamné à mort, le 13 janvier
dernier, par arrêt de la cour d'assises de Seine-et-Oise, pour crime
d'assassinat sur la personne de M. Thomas Lavergne.
«Le public avait cru deviner juste en calculant que, le pourvoi de
Poncet ayant été rejeté jeudi par la cour de cassation, l'exécution de
ce criminel aurait lieu le lundi suivant. Aussi la nuit du dimanche, une
foule innombrable accourue de tous les environs de Paris ne cessa de se
diriger sur Versailles, et, dès le matin, tout le parcours qui conduit
au lieu des exécutions était occupé par une affluence énorme de curieux.
«La rue des Chantiers, l'une des rues les plus tristes et les plus
longues de la ville, et qui traverse un des quartiers du vieux
Versailles, était couverte, sur une étendue de deux kilomètres, d'une
foule compacte composée de la manière la plus bizarre. Des voitures de
place, des voitures particulières, des carrioles de bouchers et de
blanchisseurs, des cabriolets cherchaient, malgré les cris de cette
multitude, à se faire livrer passage et ne l'obtenaient qu'à grand
peine. On voyait des enfants, des jeunes filles, des femmes de la
campagne retroussées jusqu'aux genoux et couvertes de boue. Il tombait
une pluie glaciale que le vent du nord chassait fort désagréablement à
la figure; tout le monde était mouillé jusqu'aux os, mais on ne se
décourageait pas pour cela. Toujours de nouveaux flots d'arrivants
poussaient, avec de grands cris, les flots des curieux qui les avaient
précédés.
«Mais le point où l'échafaud se dresse ordinairement à Versailles, et
qui est sur la route de Sceaux, à l'extrémité de la rue des Chantiers,
était déjà occupé par un autre courant de populations venues du côté
opposé. Colombes, Gennevilliers, Argenteuil, Enghien, Saint-Gratien,
localités où Poncet avait passé une partie de sa jeunesse, avaient
fourni un contingent énorme de spectateurs.
«Ce grand mouvement fut cause que la nouvelle de l'exécution de Poncet
circula dès le lundi à Paris. La foule fut encore très-considérable les
jours suivants, et, à peine le jour paraissait-il que des groupes
stationnaient devant la maison d'arrêt, l'oeil fixé sur la porte,
espérant la voir s'ouvrir d'un instant à l'autre pour laisser sortir la
voiture qui devait conduire Poncet au lieu de son supplice.
«Tous ces jours passés les greffes de Paris et de Versailles étaient
assaillis par des personnes qui désiraient savoir si le jour de
l'expiation avait été fixé; mais on ne pouvait les satisfaire.
«Dans les environs d'Argenteuil on a longtemps eu la pensée que cette
exécution se ferait sur les hauteurs du bois d'Orgemont. Les habitants
supposaient que l'on abattrait les taillis et les arbres pour faire une
place à l'endroit même où M. Lavergne avait été tué, afin d'y élever
l'instrument du supplice.
«Il ne faudrait pas croire que le seul mobile de cette foule,
irrésistiblement attirée à Versailles, fût la curiosité si triste de
voir exécuter un criminel: on s'apercevait aisément qu'un sentiment de
profonde indignation, excité par cet odieux forfait, animait la plupart
des groupes.
«On rappelait plusieurs crimes commis dans le canton d'Argenteuil et
dont les auteurs étaient restés inconnus. On ne craignait pas d'en
accuser Poncet.
«La veille du rejet de son pourvoi, Poncet avait reçu la visite de son
défenseur, Me. Léon de Barthélemy. Le condamné l'avait beaucoup
entretenu du bruit qu'avait dû faire son procès, et il manifesta à
plusieurs reprises le désir de lire les journaux qui avaient parlé de
cette affaire. Il ajouta:
«Je me doute bien que ces farceurs de journaux ont dû en dire beaucoup
sur mon compte.»
«Poncet a été visité par ses parents. Son frère et sa belle-soeur sont
venus le voir deux fois. Mais, depuis le rejet de son pourvoi par la
Cour de cassation, il était devenu nécessaire de l'isoler avec le
dehors, de peur qu'on ne lui apprît cette nouvelle, et il l'a ignorée
jusqu'au dernier moment. Un factionnaire était placé à la porte de la
cellule. Il a dit à l'un d'eux: «Dans quelques jours, vous serez
plusieurs à me garder.» Poncet avait compris que son isolement avait une
signification terrible pour lui; aussi était-il très-abattu ces jours
derniers, et ses traits étaient-ils tout décomposés. Cependant, il a
toujours été fort tranquille.
«Avant cette dernière période de sa vie, il avait eu des intervalles
d'espoir; il s'abandonnait parfois à l'illusion que les démarches faites
par M. l'abbé Folley pourraient lui valoir une commutation de peine.
Mais le bruit avait couru que lorsque M. Folley avait eu l'honneur
d'être reçu par le souverain, on lui avait fait observer que Poncet
s'était échappé deux fois du pénitencier de Cayenne, et qu'une
commutation de peine n'offrait pas beaucoup de garanties à la société.
Cependant l'Empereur, assurait-on, avait promis à M. l'aumônier
d'examiner avec soin les pièces du dossier.
«M. l'abbé Folley visitait souvent le condamné, et lui procurait par
lui-même beaucoup de petites provisions auxquelles Poncet était
très-sensible. À la suite des consolations que lui donnait M.
l'aumônier, les sentiments religieux avaient germé dans le coeur de
Poncet, et, le 28 janvier dernier, il avait reçu la communion.
«Cette semaine, Poncet avait perdu toute espérance de conserver la vie.
D'horribles pressentiments avaient fait pénétrer la terreur dans son
âme. Son sommeil était agité, il balbutiait des mots entrecoupés, il
jetait des cris et se levait en sursaut.
«La nuit du dimanche au lundi, le bruit des voitures, les clameurs des
passants étaient parvenus jusqu'à son oreille, malgré son sommeil, et
cette sensation, venant se mêler aux images lugubres en face desquelles
il s'était endormi, avait enfanté dans son cerveau un rêve des plus
affreux. Aussi le lendemain, quand son réveil l'arracha à cet
épouvantable cauchemar, il ne put s'empêcher de dire:
«Ma foi! cette nuit, j'ai bien cru qu'on me conduisait à l'échafaud; il
me semblait que le peuple voulait se jeter sur moi pour me déchirer,
mais je vois avec satisfaction que ce n'était qu'un rêve! Cependant, pas
d'illusion: je vois bien que tout est terminé pour moi, et que dans ce
moment-ci ça fume! ça fume!...
«Puis, quand sa pensée se reportait à l'exécution qui l'attendait, il
disait:
«Je voudrais mourir en sortant de la prison; mais il faut aller chercher
la mort à une demi-lieue d'ici.
«Ce matin, l'exécuteur des hautes-oeuvres de de Paris frappait, à cinq
heures moins quinze minutes, à la maison d'arrêt. Il était descendu
d'une voiture spéciale avec laquelle il était venu de Paris, et qui
était destinée à transporter le condamné.
«M. l'aumônier a été averti, et avant six heures M. l'abbé Folley
entrait dans la cellule de Poncet pour lui annoncer que la justice des
hommes allait avoir son cours.
«Le condamné s'est jeté au cou de cet excellent ecclésiastique en
s'écriant: «Je suis tout prêt, monsieur l'aumônier. Je vais vous
procurer là une terrible corvée; mais vous savez ce que je vous ai
promis; vous n'aurez pas le moindre désagrément avec moi. Je ne vous
ferai pas de peine. Je suis résigné.»
«Poncet a entendu la messe, dit M. l'abbé Folley; il a ensuite supporté
les apprêts de la toilette avec assez de calme. Quand il a vu approcher
celui qui devait lui couper les cheveux derrière la tête: «Ah! c'est
vous, lui a-t-il dit, qui êtes aujourd'hui mon coiffeur? c'est
très-bien; faites votre métier.»
«Cependant, lorsque cette opération s'exécutait, les cheveux du
condamné, qui les avait un peu plats, se sont visiblement soulevés
au-dessus du front. Les ciseaux ont fait ensuite une large entaille dans
le haut de la chemise, sur laquelle l'exécuteur a jeté un vêtement bleu
en forme de blouse. Avant ces opérations, Poncet s'était laissé lier les
mains et les pieds sans aucune résistance.
«Poncet, d'un ton de voix ému, a dit adieu, en passant, aux personnes
qui l'avaient gardé dans la prison. Puis il a descendu avec résolution
l'escalier qui conduit au vestibule de la maison d'arrêt, où on l'a fait
monter, avec M. l'abbé Folley et deux gendarmes, dans la voiture que
l'exécuteur avait conduite à la maison d'arrêt. Elle avait la forme d'un
cabriolet, par devant, et la forme d'un fourgon couvert par derrière. Au
lieu de vasistas, on avait pratiqué des trous ronds sur les côtés.
«À sept heures moins un quart, les deux battants de la prison se sont
enfin ouverts. Une rumeur prolongée est partie de la foule, et la
voiture, escortée par six gendarmes à cheval, commandés par un
maréchal-des-logis, s'est dirigée, au grand trot, vers le lieu du
supplice.
«Après avoir traversé l'avenue de Paris, on a suivi la rue des
Chantiers, qui est très-longue et qui aboutit à la barrière d'octroi du
même nom.
«On a dépassé, à gauche, le champ de course de Porchefontaine, et l'on
s'est arrêté un peu plus à droite sur la route de Sceaux.
«Là se trouve l'entrée d'un bois appelé le _bois du pont Colbert_. Entre
la route et l'entrée de ce bois, qui est fermé de toutes parts, on a
laissé libre un espace de douze mètres carrés. C'est sur cet étroit
emplacement, borné de trois côtés par les barrières du bois, que
l'échafaud avait été dressé la nuit précédente, à l'aide de flambeaux.
«Comme on avait su que l'exécution était pour ce matin, les habitants de
Montreuil, près Versailles, dont les maisons sont situées sur une
hauteur, examinaient de loin ces quelques hommes qui, à l'aide de
flambeaux vacillants, préparaient la fatale machine.
«Un piquet d'infanterie avait gardé l'échafaud toute la nuit.
«Le condamné est monté sur la plate-forme par le côté qui regardait la
route ayant la face tournée vers le bois du Pont-Colbert. Il a gravi les
marches d'un pas assuré, entre un aide et l'exécuteur. M. l'abbé Folley
marchait devant eux en surplis et en camail avec un christ à la main.
Parvenu en haut, Poncet s'est agenouillé pour baiser le christ, et au
moment où il se relevait, l'abbé Folley l'a embrassé, suivant le désir
du condamné. Poncet a protesté de son innocence et il a salué les
spectateurs par de petits mouvements de tête. À ce moment, il avait les
yeux hagards, et la pâleur de son visage était extrême.
«L'exécuteur a ôté à Poncet la blouse jetée sur ses épaules, et le
condamné, saisi par les aides, a été rapidement bouclé à la planche à
bascule; le corps de Poncet s'est abaissé en clin d'oeil, et quelques
secondes s'étaient à peine écoulées que sa tête tombait, à sept heures,
au milieu des frémissements de la foule. Les spectateurs, qui étaient
très-bruyants, avaient gardé le plus profond silence dès que la voiture
du condamné avait paru.
«Après l'exécution, on a entendu des applaudissements.
«M. l'abbé Folley, pour ne pas voir l'exécution, a eu à peine le temps
de monter dans une voiture particulière qui l'attendait au pied de
l'échafaud. Mais quelques minutes après, il a pu voir passer devant lui
l'espèce de fourgon où il se trouvait quelques instants auparavant avec
Poncet, et qui ne renfermait plus que son cadavre jeté dans une manne
d'osier. Un aide allait conduire ce cadavre au cimetière de Montreuil.
Deux gendarmes à cheval suivaient cette voiture.
«L'exécuteur de Paris avait ses deux aides, et il était encore assisté
de l'ancien exécuteur de Versailles, faisant, dans cette circonstance,
office d'aide. Ce dernier était dans la voiture qui portait au cimetière
les restes du condamné. Là, un commissaire de police attendait le corps
pour constater l'inhumation. On s'attendait si bien à l'exécution de
Poncet que sa fosse était préparée depuis trois jours.
«L'exécution était protégée par un piquet de grenadiers de la garde, par
un piquet de zouaves et un escadron de lanciers. Toute cette nuit, il
était arrivé des curieux à Versailles de toutes les directions. Aussi,
avant le jour, la route de Paris à Sceaux, sur le bord de laquelle,
comme on a vu, était dressé l'échafaud, n'était plus abordable pour les
retardataires.
«À la même place où Poncet a expié son crime, depuis quelques années
seulement sont tombées quatre têtes: celle de Jaquet, qui avait
assassiné un détenu de la maison de Poissy et qui avait commis une
tentative d'assassinat sur un des gardiens de cette prison; celle de
Duclos, pour assassinat sur sa maîtresse, à Charonne. Cette affaire,
jugée d'abord par le jury de la Seine avait été renvoyée, par suite de
cassation, à la cour d'assises de Seine-et-Oise. Puis vint le supplice
de Balagny, garçon boucher, assassin du père Huet, aux Carrières
Saint-Denis, et enfin celui de Henne, garçon boucher aussi, qui avait
tué un vieillard, dont il était le commensal et le locataire.