XVIII.

Nous empruntons à l'_Événement_ un très-curieux récit de M. Darcourt:

La dernière tentative du général Prim et ses suites ont donné lieu en

Espagne à des représailles, et sur quelques points du territoire où

l'état de siége avait été proclamé, l'affaire s'est terminée par des

exécutions militaires. Sur la liste des insurgés fusillés dans une

petite ville de l'Ouest, j'ai vu un nom qui m'a fait tressaillir. Le

pauvre diable qui le portait, et que j'ai connu il y a longtemps, ne

devait pas avoir grand'chose à regretter en quittant ce monde.

C'était un de ces êtres inquiets, fantasques, qu'on ne trouve jamais

enrégimentés que sous la bannière du hasard; il avait passé sa vie à

conspirer contre le gouvernement d'Isabelle, comme il l'eût fait sans

nul doute contre tout autre, et il ne pouvait guère finir autrement

qu'avec douze balles dans la poitrine.

Ce malheureux avait autrefois raconté devant moi la mort de son père;

c'était un drame lugubre qui avait impressionné mon enfance, et dont les

circonstances émouvantes viennent en un instant de se représenter à mon

souvenir.

Voici cette histoire,

Benito G..., après avoir servi comme officier pendant quelques années,

avait quitté la carrière militaire et s'était marié. Il vivait heureux

entre sa femme et son enfant, lorsque des circonstances imprévues

vinrent détruire sa modeste position: il perdit tout ce qu'il avait, et

fut obligé de reprendre du service.

Benito, jeune encore, quitta sa famille et rentra avec son grade dans un

régiment des gardes de la reine.

On était en 1836, au moment où l'Espagne, en proie à une guerre civile

acharnée, se demandait chaque soir si le trône serait encore debout le

lendemain matin. Le régiment de Benito occupait la ville de Soria, et

tenait la campagne aux alentours, où se montraient depuis quelque temps

des bandes carlistes menaçantes.

Benito G... était un bon officier, mais d'un caractère aigre et

taciturne. Il suivait la campagne avec impatience. Son coeur n'était pas

là.

Un jour, il reçut une lettre cachetée de noir. On lui annonçait la mort

de sa femme. Benito fut atterré. Quoiqu'il lui fallût traverser

l'Espagne entière pour aller embrasser son fils, ce qui était alors une

entreprise difficile, il sollicita un congé. Il ne l'obtint pas; on se

trouvait au plus fort de la guerre, et les officiers étaient rares.

Benito ne murmura point, mais on put remarquer qu'il devenait de plus en

plus sombre.

Un matin, son ordonnance ne le voyant pas paraître à l'heure accoutumée,

força la porte de sa chambre... elle était vide; Benito et trois

officiers de son régiment avaient déserté pendant la nuit.

Ces désertions collectives étaient alors fréquentes en Espagne. Dans une

guerre civile de cette sorte, le soldat ne sait pas toujours au juste de

quel côté est le drapeau. Avant la fin de la journée, les quatre

déserteurs, perdus dans la montagne, étaient repris par les avant-postes

et ramenés à Soria. Le soir même, le conseil de guerre s'assembla et les

condamna à mort. L'exécution fut fixée au lendemain matin, et les

condamnés furent immédiatement mis en chapelle. Mais, dans la même

séance, le conseil, craignant la surexcitation que ne pouvait manquer de

causer cette quadruple exécution dans la ville de Soria, maintenue déjà

difficilement sous l'autorité de la reine, décida qu'un seul des

officiers serait fusillé. Les autres furent destinés à un exil de cinq

ans sur la côte d'Afrique.

Les condamnés avaient été enfermés dans la chapelle d'un couvent

attenant à la prison. Un prêtre était avec eux. Ils occupaient en

méditations silencieuses les dernières heures de leur existence, ou

dormaient, peut-être, lorsque, vers minuit, un bruit se fit entendre à

la porte de la chapelle. Cette porte s'ouvrit, et un adjudant entra

suivi de deux sergents.

L'adjudant signifia aux condamnés la nouvelle décision du conseil, et

leur annonça que, selon ses prescriptions, la voie du sort allait

désigner lequel d'entre eux subirait la peine de mort.

À ce moment, on vit un spectacle singulier. Ces hommes, qui avaient fait

le sacrifice de leur vie et tout à l'heure seraient partis hauts et

fermes pour la mort, se prirent à trembler, à pâlir. Leurs mains

s'étreignaient, mais dans leurs yeux on pouvait lire l'anxiété, la

terreur, et plus que cela, peut-être, un vague sentiment de haine

naissante les uns contre les autres... Ces trois quarts d'existence

qu'on leur rendait leur étaient plus difficile à supporter que la mort.

Seul Benito demeura silencieux, ne prêtant qu'une attention détournée à

ce qui se passait autour de lui.

* * * * *

L'adjudant avait apporté trois dés et un cornet. Il désigna l'ordre dans

lequel les condamnés seraient appelés, et la funèbre partie commença

aussitôt.

Le premier officier désigné fut placé au milieu de la chapelle, et les

sergents lui bandèrent les yeux. On lui donna les dés et le cornet. Il

se pencha en avant, agita les dés et les lança; ils roulèrent sur la

dalle...

Douze! dit l'adjudant au milieu d'un silence de mort.

Et le pauvre condamné ne put retenir une exclamation de joie, car son

point était avantageux.

Le second joueur prit les dés à son tour.

Neuf! compta l'adjudant. Ce point intermédiaire ne préjugeait rien

encore.

Le troisième officier s'avança en tremblant; il était sans force contre

les funestes pressentiments qui l'agitaient. Il joua:

Cinq! dit l'adjudant en baissant tristement la voix.

À ce mot, Benito, qui était resté immobile pendant tout le temps

qu'avait duré cette loterie de la mort, s'élança et se saisit des dés.

Il cherchait à maîtriser un sourire. En effet, le point de cinq lui

assurait presque l'existence, car il était fort au-dessous de la moyenne

favorable.

Benito agita les dés, il les entendit retentir sur la dalle, arracha son

bandeau et se précipita... Quatre! s'écria-t-il avec un accent qui

n'avait rien d'humain...

Et cet infortuné, condamné pour la seconde fois à mort dans la même

journée, retomba dans sa sombre douleur.

Ses compagnons sortirent; il les embrassa, mais sans leur adresser une

parole.

Benito, resté seul avec le prêtre, tira de son sein un portrait d'enfant

qu'il y tenait renfermé.

Tout était rentré dans le silence.

Le lendemain matin, les troupes de la garnison étaient réunies sous les

murs de la ville. Elles formaient les trois côtés d'un carré dont un

fossé profond traçait le quatrième. Derrière les troupes, la foule

grondante et agitée.

À dix heures, le capitaine-général commandant les forces de la province,

et le brigadier commandant la garnison de la ville arrivèrent

accompagnés de leur état-major.

Le brigadier tira son épée, fit un signe, le silence s'établit.

«Peuple! dit-il, de par la reine, quiconque proférera le cri de grâce

sera déclaré traître, et à l'instant même puni comme tel. Il y va de la

vie!»

À peine ces redoutables paroles étaient-elles prononcées, qu'un

roulement de tambour se fit entendre, et le condamné parut accompagné

d'un détachement de soldats de son régiment.

Benito entra dans le carré; il était vêtu de son uniforme, mais sans

chapeau et sans épée. Il avait les mains liées. Le prêtre marchait

auprès de lui.

Benito était calme.

Le drapeau du régiment fut amené au milieu du carré; Benito s'agenouilla

devant lui. Un soldat vint placer le chapeau du condamné sur sa tête, un

autre lui ceignit son épée.

Un second roulement se fit entendre. Alors un officier, l'adjudant qui

avait présidé à la lugubre scène de la nuit, vint se placer devant le

condamné et lui dit à voix haute:

«Le Souverain, dans son insigne bonté, vous avait accordé le droit de

rester couvert devant son glorieux drapeau; vous vous êtes rendu indigne

de cet honneur, sa justice vous l'enlève!»

Un soldat qui se tenait derrière le condamné jeta le chapeau à terre.

Benito tressaillit.

Après un moment de silence, l'adjudant reprit:

«L'épée qui vous avait été donnée pour combattre les ennemis de la

reine, vous l'avez souillée; l'arme d'un loyal soldat ne doit pas rester

dans la main d'un traître: qu'elle soit brisée, pour l'exemple de tous,

et pour votre propre honte!»

Un soldat tira l'épée du fourreau, et, l'ayant brisée, en jeta les

morceaux devant le condamné.

Benito jeta un cri étouffé.

Enfin, après un second silence, l'adjudant reprit encore:

«Dépouillez maintenant cet homme de l'uniforme qui servit à le confondre

avec d'honnêtes et loyaux soldats; qu'il subisse le châtiment que mérite

son crime, que son corps soit livré au supplice, et que Dieu ait son

âme!»

Benito était livide. Deux soldats lui délièrent les mains et arrachèrent

son uniforme. Le peloton chargé de l'exécution s'avança.

Benito, par un effort suprême, se releva; mais à peine debout, sa figure

se contracta en une horrible convulsion, un râle déchirant sortit de sa

poitrine, il tourna sur lui-même comme un homme ivre, puis tomba comme

une masse inerte, le visage contre terre et les mains en avant: il était

mort.

Les soldats reculèrent.

--Que la justice de la reine ait son cours, cria le capitaine-général

d'une voix retentissante.

--Feu! dit le commandant du peloton.

Et douze balles vinrent déchirer ce cadavre.

Les soldats rentrèrent en ville, et la foule se retira terrifiée par cet

épouvantable spectacle.

Voilà l'histoire que j'ai entendu raconter souvent au fils de Benito

G..., qui vient d'être fusillé comme insurgé en Espagne.

Peines, tortures et supplices · 第 70 / 104 题