Le _Nord_ donne de longs détails sur la mort de Dimitri Karakozof, ce
jeune homme de vingt-cinq ans qui a tiré sur le czar le coup de pistolet
détourné par Komissaroff. Le récit de cette exécution ne m'a point paru
dépourvu d'une certaine grandeur.
... Au milieu de la place de Smolensk s'élevait une potence, et non loin
de là un pilori avec une plate-forme à hauteur d'homme.
Quelques minutes avant sept heures, la charrette dans laquelle se
trouvait le condamné, sur une banquette élevée, de manière à ce qu'il
pût être vu de tout le monde, arriva, escortée d'un piquet de cavalerie.
Le condamné était vêtu de noir. Il tournait le dos aux chevaux; sur sa
poitrine il avait un écriteau blanc où on lisait: _Karakozof, régicide_.
Il avait les bras liés derrière le dos, et était d'une pâleur livide. En
descendant de la charrette, Karakozof chancela et fut soutenu par les
aides du bourreau. Après avoir fait quelques pas, il se raffermit,
toutefois, et marcha assez résolument vers le pilori.
Un secrétaire du Sénat, en grand uniforme, s'approcha du condamné et
donna lecture à haute et intelligible voix de la sentence de mort.
Karakozof l'écouta attentivement; on vit sa tête penchée d'abord à
gauche, dans l'attitude de l'audition, retomber à droite comme s'il
avait peine à la soutenir. Lorsque la lecture de la sentence fut
terminée, le prêtre s'approcha du condamné avec le crucifix en main.
Karakozof baisa très-dévotement la croix, se prosterna et reçut la
bénédiction du prêtre, puis il salua le peuple en se tournant dans les
quatre directions.
On entendit alors plusieurs voix émues proférer les mots: «Que Dieu te
pardonne.» Les deux bourreaux bandèrent les yeux du condamné et la
couvrirent d'un suaire, qu'ils eurent un peu de peine à mettre. On le
conduisit du pilori à la potence. La corde fut passée au cou, sur un
signe du grand-maître de police, Karakozof fut lancé dans l'éternité.
La mort fut instantanée; il ne remua que deux ou trois fois, et l'on vit
aussitôt le cadavre se raidir. À sept heures et demie on le descendit du
gibet et on le plaça dans un cercueil noir.