Je m'approche de vous et sors enfin du silence, mon cher
Chênedollé: je n'ai osé vous écrire de peur de vous compromettre
pendant tout ce qui m'est arrivé (lors de sa démission envoyée le
jour même où le duc d'Enghien a été fusillé). Que j'ai de choses à
vous dire! Quel plaisir j'aurai à vous embrasser, si vous voulez ou
si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose! Je vais
passer quelques jours chez Madame de Custine au château de
Fervaques, près de Lisieux, et vous voyez par la date de ma lettre
que je suis déjà en route. J'y serai d'aujourd'hui en huit,
c'est-à-dire le 22 août. La dame du logis vous recevra avec
plaisir, ou, si vous ne voulez pas aller chez elle, nous pourrons
nous voir à Lisieux.
Ecrivez-moi donc au château de Fervaques, par Lisieux, département
du Calvados. Vous n'en devez pas être à plus de quinze ou vingt
lieues.
Tâchons de nous voir, pour causer encore, avant de mourir, de notre
amitié et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux.
Joubert a été bien malade et n'a pu répondre à une lettre que vous
lui écriviez. Tout ce qui reste de la _petite société_[20] s'occupe
sans cesse de vous. Madame de Caux (Lucile soeur de Chateaubriand)
est très mal.
Le séjour de Chateaubriand à Fervaques ne fut pas de longue durée;
arrivé le 22 chez Madame de Custine, il en repart le 29, et le même jour
il lui adresse de Lisieux ce billet:
Lisieux, huit heures et demie du soir.
Le courrier est passé il y a une heure... La diligence ne part que
demain à onze heures. Je m'ennuie déjà si loin de vous, et je pars
en poste pour Paris. J'y serai demain à midi. Plus je m'éloigne de
vous, plus je me rapproche; je me dépêche donc d'arriver. Mille
bénédictions. Salut à la bonne dame de Cauvigny. J'embrasse
Chênedollé. Le chapitre de Lisieux est en grande rumeur pour la
calotte du défunt.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, à Fervaques.
La date de ce billet est fixée par sa dernière phrase. Ce jour même, 11
Fructidor an XII (29 août 1804), était mort à Lisieux à 5 heures du
matin, à l'âge de 82 ans, l'ex-chanoine Jacques Monsaint. C'était un
vieux prêtre assermenté qui, lors de la constitution civile du clergé,
avait livré les archives de l'Évêché au clergé schismatique. Lorsque le
15 août 1802, la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux fut rendu au
culte catholique[21], il ne fut pas compris dans son clergé. Le 29 août
1804, il s'agissait sans doute de décider si la sépulture religieuse lui
serait accordée. De là grande rumeur du clergé et de la ville, mais non
du chapitre, comme le dit Chateaubriand: ce chapitre n'existait plus.
Madame de Custine, de son côté, s'est trompée en attribuant à ce billet
un numéro d'ordre qui en fixerait la date au mois d'octobre 1804, à la
suite d'un second voyage à Fervaques. Nous le rétablissons à la date qui
lui appartient, à la suite du voyage du mois d'août.
Après cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva à Paris, d'où,
trois jours après, il adressa à Madame de Custine la lettre suivante:
Lundi, 3 septembre.
Je suis arrivé vendredi à six heures du soir. Samedi j'ai été
occupé avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a
pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose à aujourd'hui
lundi. Demain donc, je vous enverrai le reçu de 249 francs.
Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chênedollé, et même Madame
Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le
désire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami
est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina.
Tâchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour
qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin
de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous,
d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins
gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura
mis à mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai
s'il est possible de me rendre à Fervaques pour 15 pièces de 20
francs. À condition toutefois que le professeur allemand[22],
tribun de son métier, ait repris la route du tribunat.
Bonjour, grand merci, joie et santé, mille choses à Chênedollé.
Est-il encore avec vous? Mille choses à votre bon fils. Je prie
Dieu de conserver à Madame de Cauvigny son naturel, sa gaîté, sa
propreté, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol à
Paris. Ecrivez-moi.
Tout à vous.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Cette lettre écrite sur le ton du badinage où Chateaubriand, esprit
sérieux, ne réussissait guères, déchira le coeur de Madame de Custine. La
réponse attristée et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouvée _en copie_
dans les papiers de Chênedollé, devenu son ami, et en qui elle avait une
entière confiance. Cette réponse a été publiée par Sainte-Beuve.
On avait cru d'abord qu'elle était adressée à Chênedollé; Sainte-Beuve a
soupçonné que le destinataire n'était autre que Chateaubriand; et il a
eu raison. C'est en effet, certainement, la réponse à la lettre assez
étrange qui précède. La voici:
J'ai reçu votre lettre: j'ai été pénétrée, je vous laisse à penser
de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques, et
cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai du être
surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait
pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet
orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas
s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez
pas les longues lettres.
Votre ami est encore ici, mais il part demain. J'en suis plus
triste que je ne puis vous dire: je ne verrai plus rien de ce que
vous aurez aimé. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont
fait bien du mal.
Cette lettre, qui n'est ni signée ni datée, doit être du 5 décembre
1804.
Mais comment Chênedollé a-t-il pu en avoir une copie? Assurément ce
n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de
ses belles amies, par la discrétion, était incapable d'abuser d'une
lettre compromettante.
C'est donc par Madame de Custine elle-même que la communication a été
faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle
n'avait pas une grande réserve, si nous en jugeons par cette
conversation que rapporte Sainte-Beuve:--«Voilà, disait-elle, le cabinet
où je le recevais!--C'est ici qu'il était à vos genoux?--C'est peut-être
moi qui étais aux siens.»
Dans cette conversation, ne serait-ce pas Chênedollé qu'elle avait pour
interlocuteur? Et n'est-ce pas du même cabinet «aux deux myrtes
superbes» qu'elle faisait ainsi les honneurs?
Il semble que ce séjour à Fervaques, à la fin du mois d'août, n'aurait
pas été sans orages; le plaisir et les larmes s'y seraient succédé, s'il
faut placer à cette date l'anecdote racontée par Chênedollé:
«Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calèche où il
(Chateaubriand) aurait été assez maussade pour elle, elle aperçut un
fusil avec lequel nous avions chassé le matin; elle fut saisie d'un
mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle au
travers du coeur.»
Il faudrait sur ces «querelles de ménage» entendre les deux parties:
Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la défense de
Chateaubriand, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours
aimable. C'est même dans ce caractère de René, si impressionnable et si
mobile, où se heurtent tant de contrastes, un des côtés qu'il faut
connaître. Pour l'étudier, la tâche est d'autant plus facile qu'il nous
a donné lui-même tous les éléments de son portrait, et que rien ne
manque à la franchise de ses aveux.
Comme on l'a dit, ou plutôt comme on l'a répété d'après les Mémoires
d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de
contrainte. Éperdument épris des rêves d'une imagination ardente, il
était porté au dédain par la passion de la solitude. Il n'était à peu
près sensible qu'à la tendresse des femmes. Consolé d'abord, puis adulé
par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette
disposition malheureuse qui le portait à tourmenter celles qui prenaient
à lui un intérêt passionné. Non par calcul, mais par ennui, par caprice,
par impatience de tout frein, il n'épargnait pas aux plus chères de ses
amies les accès de son ennui et de sa mauvaise humeur. «Une fois sur
cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes
dont, il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand
il n'en était plus temps[23].»
Ces duretés, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame
de Custine les a subies, et le témoignage plein d'émotion de
Chateaubriand lui-même nous montre que d'autres après elle ont eu à en
souffrir. «Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit cette fois de
Madame de Duras), je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les
inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient
dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons,
avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que
nous rachèterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus
dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles
regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur
avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur
vie, que toutes nos larmes après leur mort.»
Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au
fond du coeur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne
veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de
tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant
homme?
* * * * *
Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous
avons donnée plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de
lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul
compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine;
il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de
réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à
Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à
propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle: on voit que
l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le coeur. Enfin
il annonce le troisième livre _des Martyrs_.
Voici la lettre:
Votre lettre m'a charmé. Vous êtes une très aimable personne. Je
médite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la
patience! Je ne puis partir que le 15 de décembre pour la
Bourgogne. Je tâcherai d'être chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela
vous convient-il?
Voilà le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon
argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque;
enfin il a pris son parti. C'est une fatalité que l'argent entre
nous.
La pauvre Madame Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui
présentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de là?
Et le cher malade? Voilà un beau temps qui doit le guérir. Veut-il
de mon quinquina?
Il faudra que Chênedollé vienne cet automne à Fervaques, d'où je le
ramènerai à Paris. Le pauvre garçon! je l'aime bien tendrement.
Convenez que je vous ai fait connaître un aimable voisin. Vous avez
sans doute perdu vos hôtes? Madame de Cauvigny court les champs;
Chênedollé est retourné chez M. Saint-Martin père. Moi, je suis au
diable. Mais votre mère doit être avec vous; c'est encore une de
mes infidélités[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de
Saint-Léon; mais j'ai perdu _la Pitié_ que j'avais d'elle (_La
Pitié_ de Delille, 1803).
Je fais un troisième livre. Nous verrons comment il sera à
Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu
vous conserve en joie et en _espérance_; si cela est possible,
écrivez-moi.
Samedi, 8 septembre 1804.
Mille joies à tous les amis.--sans excepter Madame Jenny.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Le 15 septembre, il part avec Madame de Chateaubriand pour la Bourgogne,
c'est-à-dire pour Villeneuve-sur-Yonne, où ils doivent passer quelques
mois chez M. et Madame Joubert. Au moment même où il montait en voiture,
il écrit à Madame de Custine pour l'en avertir et lui demander de lui
faire connaître l'époque la plus tardive qu'elle fixe pour son retour à
Paris, «afin qu'il se dirige là-dessus[26]».
Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes tracé de faire
connaître les rapports d'intimité, d'une constance inaltérable, qui ont
existé entre ces deux familles: M. et Madame de Chateaubriand, M. et
Madame Joubert. Il faudrait pour cela faire revivre dans son ensemble
cette société peu nombreuse, mais si brillante, dont Joubert, Fontanes,
Chênedollé étaient l'âme, intelligences élevées qui ont laissé leur
empreinte plus ou moins marquée dans l'histoire littéraire de leur
temps, sans parler de Chateaubriand qui les dominait tous par le génie,
et dont le puissant rayon nous éclaire encore.
Cette société d'élite offre aux études du moraliste, à peu près dans
toute leur variété, les types les plus élevés qui puissent honorer
l'humanité.
On y trouverait par excellence l'image gracieuse et pure de Madame de
Chateaubriand, de cette femme d'un si grand esprit et de tant de vertu,
restée si longtemps obscure et méconnue, mais dont heureusement
l'histoire nous a été donnée dans un des livres les plus attrayants
qu'on puisse lire. Ses mémoires, car à côté des _Mémoires
d'outre-tombe_, qu'elle ne lisait pas, elle avait aussi les siens,
auxquels son mari faisait souvent des emprunts, ainsi que de nombreuses
correspondances ont été publiés[27]; ces oeuvres lui assignent dans le
groupe des femmes littéraires un rang auquel, pendant sa vie, toute
consacrée à la religion et à la charité, elle n'avait aucune prétention.
Madame de Custine ne faisait pas partie de la société Joubert.
Chênedollé, le seul de ce groupe que Chateaubriand lui ait fait
connaître, est entré avec elle dans des relations suivies, et il paraît
avoir eu les secrets réciproques d'une liaison dont Chateaubriand
évitait, dans son monde à lui, de soulever les voiles.
Voilà donc Chateaubriand installé à Villeneuve chez son ami Joubert. Il
y passa un mois en préméditant de faire _incognito_ un voyage à
Fervaques. Dès le 9 octobre, il écrit à Guéneau de Mussy: «Je pars pour
Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours; puis je
reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans
celle de Joubert (c'était l'anniversaire de la mort de Madame de
Beaumont). Ma femme reste ici à m'attendre. Nous ne retournerons à Paris
que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes, qui me sont des
deuils seront passées.» Il s'agit des fêtes du couronnement qui ont eu
lieu en effet, le 2 décembre 1804.
Quelques jours après, il écrit à Madame de Custine:
(Villeneuve-sur-Yonne).
Je pars, d'ici le 15 octobre. Je serai le 16 à Paris; le 21 je me
mettrai en route pour Fervaques où je serai le 22. Ne m'écrivez
plus ici; j'ai peur même qu'une lettre n'y arrive lorsque je n'y
serai plus.
Je vous écris ces trois lignes _mal à mon aise_, et je me dépêche
d'en finir.
Mille bonjours.
Je viens d'écrire à Chênedollé.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
On comprend pourquoi Chateaubriand recommande à Madame de Custine de ne
plus lui adresser ses lettres à Villeneuve, où Madame de Chateaubriand
était encore.
Il se rendit à Fervaques au jour indiqué, mais Chênedollé ne fut pas
exact au rendez-vous: il n'arriva que quelques jours après le départ de
son ami.
Chateaubriand quitta Fervaques le 26 ou le 27 et adressa immédiatement à
Madame de Custine la lettre suivante:
(Paris), dimanche, 28 octobre.
Je vais me remettre en route à l'instant pour Villeneuve. J'ai
quitté votre château de hiboux avec une peine fort grande. Je
serais fâché de le voir trop souvent, car je crois que je m'y
attacherais mal à propos. Tâchez d'en sortir promptement et de
revenir parmi les vivans. Songez que vous serez ma voisine et que
je pourrai vous voir toutes les fois que vous le désirerez. Nous
avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu,
écrivez-moi à Villeneuve. Dites mille choses à nos amis. Amenez
Madame de Cauvigny avec vous. Que de choses nous disons des gens
que nous avons vus à Fervaques. Mille bonheurs! Avez-vous entendu
parler de Chênedollé? J'ai aussi oublié ma clef dans ma chambre.
Rapportez-là moi.
À vous pour la vie.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Madame de Custine, nous l'avons dit, avait quitté la rue Martel pour
installer ses pénates rue Verte, en face de la rue de Miromesnil, à la
porte même de Madame de Chateaubriand. Ce choix pouvait être fort
commode pour elle, mais il semblait blesser un peu les convenances. Il
ne faudrait pas cependant lui en faire un reproche trop sévère: on
trouve, en effet, dans ce caractère spirituel et enjoué de Madame de
Custine un sentiment, au fond toujours le même, qui flotte de la
légèreté à la témérité, mais qui de la témérité s'élève parfois jusqu'à
l'héroïsme. Quelle fermeté d'âme n'avait-elle pas montrée quand, en
1794, au milieu des commissaires d'une section révolutionnaire qui
perquisitionnaient chez elle et fouillaient tous ses meubles, elle
traçait une mordante caricature de l'un d'eux, mettait les rieurs de son
côté et sauvait ainsi sa vie! Et de quelle témérité héroïque
n'avait-elle pas fait preuve quand, en 1793 protégeant de sa présence
son beau-père le général de Custine devant le tribunal révolutionnaire,
elle avait d'un si grand courage, comme dit Chateaubriand, bravé
l'échafaud! C'est en faveur de cet héroïsme que bien des légèretés lui
seront pardonnées; il y a dans sa vie des pages qui lui assurent le
respect et la sympathie de la postérité.
Dans la même lettre, nous remarquons ce passage: «Que de choses nous
disons «des gens que nous avons vus à Fervaques!» À qui Chateaubriand
a-t-il pu dire tant de choses, lui qui n'a fait que traverser Paris?
Probablement à la mère de Madame de Custine, la Marquise de Boufflers,
s'il a eu le temps de la voir.
Chateaubriand se rend à Villeneuve sans perdre de temps. Il y reçoit,
presque à son arrivée, une missive de Madame de Custine (le petit
griffon). Elle lui renvoie une lettre fort suspecte qu'elle a reçue pour
lui: une lettre de femme! René se tire comme il peut de ce mauvais pas
dans la réponse qu'il lui adresse:
Quel radotage que le petit griffon écrit en me renvoyant une lettre
d'une _soeur_ bretonne qui veut venir voir le couronnement! J'espère
qu'on a reçu de Paris un griffon tout _autrement aimable_. Tâchez
donc de quitter votre retraite. Le temps approche de la réunion. Je
ne puis pas écrire plus long et plus longtems.
Villeneuve-sur-Yonne 1er novembre.
À Madame de Custine au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.
Si Madame de Custine avait quelquefois à souffrir, ce qui n'est pas
douteux, du caractère _maussade_ de Chateaubriand, celui-ci, à son tour,
était souvent impatienté de ses plaintes, de ses jalousies, de ses
exigences. On va en juger:
Je suis certainement désolé d'avoir manqué Chênedollé, et je ferai
tout ce qu'il est possible de faire pour passer quelques jours avec
lui; mais aussi vous me persécutez trop.
Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai été deux fois vous voir
contre tout sens commun; j'ai resté avec vous aussi longtems et
plus longtems que je ne le pouvais; je vous assure que je suis
fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire
pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous
n'avez pas la raison de votre côté, et sachez-moi un peu de bien de
mes voyages, que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour
d'autres que pour vous.
Mais parlons de choses plus agréables. Dites à Chênedollé que je
l'attends cet hiver, au mois de janvier, qu'il faut absolument
qu'il vienne passer quelque temps chez moi à Paris, qu'il faut que
nous nous retrouvions encore au moins quelques moments ensemble.
Eh! bon Dieu, quand serons-nous maîtres de ne nous pas quitter un
seul instant? Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à
Paris? Quand quittez-vous votre château? Je parie que vous me ferez
encore la mine! Mais je vous déclare que si vous me recevez avec
une mine renfrognée, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis
enfin lassé de vos perpétuelles injustices. Allons, la paix.
Arrivez, réparez vos torts, confessez vos péchés; je vous reçois en
miséricorde. Mais que le pardon soit sincère. Un million de
bonjours, de joies, de souvenirs. Amitiés à nos amis, même à mon
ennemie Madame de Cauvigny. Embrassez Chênedollé trois fois pour
moi, mais pourtant en mon _intention_.
N'oubliez pas mon proscrit[28]. À vous, à vous et pour la vie.
Villeneuve-sur-Yonne, 9 novembre 1804.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Rapprochons la première partie de cette lettre si dure de ton, si
hautaine, si menaçante en apparence, des lignes finales qui font
contraste, tant elles sont caressantes et presque tendres. Nous
retrouvons dans d'autres circonstances analogues, avec d'autres
personnes, Madame Récamier par exemple, le même procédé; nous voyons le
même homme tour à tour violent, impérieux, appelant une rupture qu'il ne
veut pas, puis conciliant, aimant et si plein de douceur que, comme dit
Madame de Custine, «on lui croirait un bon coeur,» et ce bon coeur, il
l'avait en effet. Ce manège voulu, prémédité était un trait de
caractère: il semblait repousser celles qu'il désirait le plus retenir,
mais retenir soumises à sa domination, à son humeur, à ses caprices.
Pour analyser ses sentiments souvent si complexes et qui semblent
parfois se contredire, il est certains faits qu'il ne faut pas perdre de
vue.
Chateaubriand, beaucoup plus aimé, à ce que l'on prétend, qu'il n'aimait
lui-même, portait dans ses amours le même sentiment de défiance que ces
femmes qui craignent d'être aimées plus pour leur fortune que pour
elles-mêmes; il avait pour les passions qu'il inspirait beaucoup de
scepticisme; un soupçon le poursuivait: Est-ce bien lui qu'on aimait, ou
n'était-ce pas sa renommée, sa gloire, la poétique auréole qui
couronnait son nom?
Ce soupçon qui le suivait dans tous ses attachements, il en a fait
lui-même l'aveu dans les _Mémoires d'outre-tombe_ en racontant
l'histoire si touchante de son amour pour Charlotte Ives.
--...Je devais croire être aimé. Depuis cette époque, (son émigration en
Angleterre), je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour
m'inspirer la même confiance. Quant à l'intérêt dont j'ai paru être
l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des causes
extérieures, si le fracas delà renommée, la parure des partis, l'éclat
des hautes positions littéraires ou politiques n'était pas l'enveloppe
qui m'attirait des empressements».
Quel est, après les chastes amours de Charlotte Ives, cet autre
attachement qui a pu inspirer à René la même confiance? Le comte de
Marcellus, en commentant ce passage, déclare «qu'il a pu le deviner
«peut-être, mais qu'il doit imiter la discrétion «du maître, et se
taire.» Nous sommes donc réduits à des conjectures. Il est évident qu'il
n'est pas question de Madame de Chateaubriand, puisque son mariage est
antérieur de deux années à ses relations avec Charlotte, où il s'est
montré bien léger; il ne semble pas non plus que ce soit à Madame de
Custine que Chateaubriand a pensé lorsqu'il écrivait ces lignes en 1838:
l'origine de leur liaison pouvait lui laisser quelque défiance,
quoiqu'il ait conservé avec elle jusqu'à la fin des relations très
suivies; probablement, c'est de Madame de Beaumont qu'il s'agit ici, car
elle l'avait aimé avant sa gloire.
Le jugement de deux femmes d'une extrême distinction et de beaucoup
d'esprit, achèvera l'analyse du caractère personnel que Chateaubriand
lui-même vient de nous révéler.
La soeur du duc de Richelieu. Madame de Montcalm veut prémunir le Comte
de Marcellus, nommé secrétaire d'Ambassade à Londres, contre les
déceptions qu'il rencontrerait auprès de son ambassadeur, s'il se
livrait à lui sans réserve. Voici comment elle s'exprime: «N'espérez pas
vous l'attacher. Chez ces génies qui expriment si bien le sentiment, le
sentiment réside peu. Leur estime, leur confiance ne mène pas à
l'affection. Trop ardemment épris des chimères qu'ils se créent au
dedans d'eux-mêmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pénétration qui
leur est propre, ils jugent de prime-abord ceux qui les approchent. Dès
lors, quand ils se sont emparés de vous, ils se mettent à l'aise, car
ils savent que pour vous garder à jamais, ils n'ont pas même besoin de
la réciprocité.»
Madame la duchesse de Duras, qui permettait à Chateaubriand de l'appeler
«sa soeur», ajoute un trait à ce tableau: «M. de Chateaubriand,
disait-elle, ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté
par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on
lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise[29]». Madame de Custine
en savait quelque chose.
On peut adresser à Chateaubriand tous, ces reproches et bien d'autres
sans doute. Veut-on dire qu'il a péché par l'excès de l'amour-propre et
de la vanité, par l'orgueilleuse exagération de son indépendance,
qu'emporté vers le monde idéal par les élans d'une imagination
toute-puissante et sans contrôle, il retombait ensuite, meurtri par les
faits, dans les déceptions, la tristesse et l'ennui? Nous l'admettrons
sans peine.
Mais y eut-il jamais une âme plus généreuse, plus éprise du beau et du
sublime? Qui a jamais été doué d'une plus grande tendresse de coeur, car
ces sentiments qui sortaient de son âme, qui étaient son génie, qui
étaient lui-même, comment les aurait-il exprimés, s'il ne les avait
ressentis?
Ramené bientôt à la réalité des choses, il se sentait arrêté par le
doute; une sorte de scepticisme s'emparait de lui, et il ne lui restait
plus que l'inconstance et le dégoût. Avec une pareille nature, plus
l'imagination est forte, plus les chutes sont profondes; c'est qu'en
effet, l'imagination seule est un guide peu sûr et que la direction de
la vie humaine ne doit pas lui appartenir.
Faut-il s'étonner qu'on trouve ainsi un homme double dans Chateaubriand,
l'un doué de tant de charmes, de tant d'esprit et de bonté, l'autre
brusque et morose, absolu, impérieux, et pour prendre ses expressions
mêmes, mobile comme le nuage, impétueux comme la tempête? Sans doute,
les femmes qu'il captivait avaient à souffrir; il en faisait ses
esclaves et leur infligeait le poids écrasant de ses déceptions et de
ses caprices. À qui s'en prendre? À lui sans doute, mais à elles aussi:
l'expiation naît de la faute; c'est ainsi que ces belles adorées
portaient la peine de leurs folles amours, et que le châtiment venait à
elles par leur adorateur. Croit-on qu'elles l'en aimaient moins pour
cela? Non sans doute. Comment n'auraient-elles pas préféré à de
monotones tendresses les élans soudains et troublants de passions
grandes et vagues comme l'infini, qui emportent l'âme jusqu'au pur
idéal! Quelle femme ne voudrait posséder ces dons de la vie supérieure
même au prix de peines amères et de quelques douleurs!
Au surplus, veut-on avoir le portrait de Chateaubriand dans ce qu'on
pourrait appeler son état normal? Joubert, écrivant à M. Molé, va nous
le donner: «Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait
peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute: c'est celle de ma léthargie.
Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle
incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité
de vie et de moeurs, et au milieu de tout cela, de quelle inépuisable
gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est
soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa
femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui,
sa vie est pour moi un spectacle, un objet de contemplation; il m'offre
vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il
voulait bien faire, il ne ferait pas si bien[30].» Voilà un portrait qui
réfute bien des dénigrements et corrige bien des injustices.