CHAPITRE III.

Rupture avec Madame de Custine.--Réconciliation.--Voyage de Fervaques.

Chênedollé.--Départ pour la Bourgogne. Joubert.--Nouveau voyage à

Fervaques.--Jalousies de Madame de Custine.

Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine,

s'est déroulée avec calme, dans les termes d'une intimité pleine de

confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-être, une passion aussi

exaltée que celle des billets qui ont précédé le voyage de Rome. On voit

clairement que les situations sont changées: Chateaubriand sollicitait

alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet

amour passé à l'état chronique, aucun nuage ne s'est encore annoncé à

l'horizon.

Tout à coup la scène change; la tempête éclate; un incident nouveau

s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure.

Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, écrit avec amertume ce

qu'on va lire.

Lundi, 16 juillet.

Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos

noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai

hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous

apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent

tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me

retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails.

Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne

m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce

qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste

certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous

priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez

pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue

qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que

vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la

_révélation_. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et

souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.

Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous

m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je

parlerai éternellement de vous avec les sentimens, le respect, le

dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre

service à mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque

Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement

que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un

malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de

nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentimens

qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été

tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y

renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain,

mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de

simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de

quiconque voudra me tromper.

Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En

voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je

vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce

que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien

différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un

mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un

fait: on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on

savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes

lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?

Adieu.

Cette lettre, écrite sur les quatre côtés d'une feuille de papier

in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du même papier

portant pour adresse «Au Château de Fervaques», comme la lettre qui

précède et celle qui la suit.

Il serait intéressant de connaître la réponse que fit Madame de Custine

aux reproches portés contre elle avec une argumentation si serrée. Mais

Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses

belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrière lui rien

qui pût les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mêmes

autant de prudence.

Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette

réponse de Madame de Custine peut avoir été. Il semble qu'au lieu de se

disculper directement, elle aurait opposé à l'attaque une

contre-attaque, et que, opérant une diversion habile, elle aurait rejeté

les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir préférer et

dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation.

Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette défense, mais sa colère

était déjà tombée; il répondit amèrement encore, mais en laissant, comme

on va le voir, une porte ouverte à la réconciliation.

Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne,

et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous

croyez que je tiens ce que je vous ai dit de _celle_ que vous

soupçonnez; et c'est là le grand mal. Si je le tenais d'elle, je

pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont

des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui

couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais

pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les

circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne

voudrais pas même les écrire et que mon coeur se soulève en y

pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que

Madame... m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il

s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en

rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu _tort_ de me

refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous

procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis

pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais

donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles

ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me

servira d'excuse.

Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais

gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du coeur, je vous

en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma

pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou

d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous

parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à la

_personne_, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire

vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de

faire du bruit; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans ce

monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes

simples; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque

étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques-unes de répandues

sur mon compte.

C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de

l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon

attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à

l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

Je vous recommande mon ami[16].

Paris, 4 Thermidor (23 juillet).

Madame de Custine, dans sa réponse, chercha, parait-il, à expliquer le

refus du service que Chateaubriand lui avait demandé pendant son séjour

à Rome, par les motifs qui l'avaient déterminée. Ces motifs, c'était

probablement la destination supposée de la somme que Chateaubriand lui

demandait; il s'agissait d'un prêt de quatre ou cinq mille francs, et

sans doute elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux

dépenses nécessitées par la présence à Rome de Madame de Beaumont. Enfin

elle expliquait sans doute la révélation qu'elle avait faite du service

demandé et refusé, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient

arraché son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-être aussi sa

lettre contenait-elle un certain nombre de récriminations plus ou moins

fondées, que Chateaubriand n'admettait pas.

Il répondit par une lettre datée du 1er août 1804, lettre très

importante qui manque à notre collection, mais qui a été publiée dans le

livre très intéressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit

porter en tête l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le

chiffre 7 comme numéro d'ordre.

Voici cette lettre:

Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par

lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais

demandé ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites

entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais

de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que

vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé.

Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage

se trouve nécessairement retardé. Je ne puis avoir fini mes

affaires au plus tôt à Paris que le 12 du mois; je partirai donc de

Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine à

errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai à

Fervaques du 20 au 30 août. Vous sentez que je vous donnerai des

faits plus certains sur ma marche avant ce temps-là.

Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de

certaines gens sont détestables, qu'il ne faut pas s'y fier un

moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance

dans leur amitié. De ma vie, du reste, je n'aurais été pris au

piège où vous vous êtes laissé prendre; car de ma vie, je ne

confierai à personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera

question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un

profond oubli, dénouons sans bruit avec les gens dont nous avons à

nous plaindre, sans leur témoigner ni humeur ni soupçon.

Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivés dans un temps où

l'opinion m'est très favorable, de sorte qu'ils sont morts en

naissant. C'est à nous à ne pas les réveiller par nos imprudences.

Je n'ai pas dit mot à personne de ce que je vous avais écrit, et

j'espère que vous, de votre côté, vous avez gardé le silence.

Adieu; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots

aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.

Savez-vous que j'ai vu votre frère[18] et votre mère? Celui-ci a

trop d'esprit pour moi.

Le début de cette lettre est dur assurément. Mais on comprend le

sentiment qui l'a dicté. Chateaubriand avait épuisé toutes ses

ressources auprès de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et

pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son

agonie pour lui exposer sa détresse, pour lui demander un crédit et se

faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigués. N'y

avait-il pas là une question de délicatesse et d'honneur, et n'est-ce

pas «une grande pitié» comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait

pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale là où elle ne devait plus voir

qu'une femme infortunée et mourante.

Cependant, malgré l'aigreur du début, Chateaubriand s'adoucit: il ne

demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un

mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes

démarches auprès de Fouché en faveur de l'ami malheureux et persécuté

(M. Bertin).

Cette lettre prise isolément et séparée de celles qui la précèdent et

qui l'expliquent, était inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait

été interprétée à contre-sens: «Le Chateaubriand quinteux, personnel,

méfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre.» Voilà le sens

qu'on y a trouvé! Aussi que de lamentations en faveur de l'_adorable

victime_ de cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de

Custine n'était pas une victime; le beau rôle n'était même pas de son

côté: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires

commérages, par trahir l'amitié.

Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie

privée, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile à tout

pardonner à Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes

même. D'où lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est

que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une âme

chevaleresque et d'un coeur généreux.

Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annoncé,

le 13 août. Il en informe le jour même Madame de Custine par le billet

suivant:

Je n'ai que le temps de vous dire que je pars à l'instant pour la

Normandie, et que je serai chez vous en huit ou dix jours à compter

de la date de cette lettre. Je vous écrirai sur les chemins. Mille

bonjours. N'oubliez pas F... (Fouché).

Paris, le 13 août 1804.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,

Calvados.

Deux jours après, il écrit de Mantes cet autre billet, et pour la

première fois il introduit Chênedollé auprès de Madame de Custine.

Mantes, 15 août.

Me voilà à Mantes, c'est-à-dire à quinze lieues plus près de vous.

Je serai à Fervaques lundi prochain. Trouvez-vous mauvais que j'y

aie donné rendez-vous à un de nos voisins, mon ami intime, M. de

Chênedollé, avec qui j'ai affaire? C'est un homme d'esprit, poète,

etc. Vous voyez que voilà un horrible démenti à vos prophéties. Ah!

mon Dieu, quand voudrez-vous me croire et quand aurez-vous le sens

commun! J'aime à vous aimer; c'est Madame de Sévigné qui dit cela.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,

Calvados.

Comme on le voit, avant l'arrivée de Chateaubriand à Fervaques, la paix

était déjà faite.

Cette lettre démontre péremptoirement qu'avant cette date du 15 août,

dans les recommandations à Fouché, il ne s'agissait pas de Chênedollé

dont, jusque-là, Madame de Custine ne connaissait pas même le nom.

Le même jour, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour lui donner

rendez-vous au château de Fervaques[19]:

Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite · 第 10 / 20 题