J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne
ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si
quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée
de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train
s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le
train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la
portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les
billets furent les seuls témoins de notre arrivée.
Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est-à-dire, car
nous étions seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je
m'assis auprès d'elle, et nous voilà roulant vers la petite ville,
éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit
depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais levé les
yeux, j'avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité
extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé?
Qu'allait chercher ce regard, presque dur à force d'être obstiné?
Était-ce l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait s'éloigner d'elle
à chaque tour de roue? Je n'avais pas osé l'interroger.
La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis
arrêter l'omnibus devant une route qui menait à une métairie peu
éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le
coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria
obligeamment:--Toujours à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la
voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.
Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et
nous prîmes à droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, toujours
muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui
me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au
bout d'une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se
plaindre jusqu'au bout.
--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister
les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus
descendre.
--Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas.
Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute brune, fumait à la
première tiédeur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en
s'éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient çà
et là aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins
était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos
routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil
n'était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux
s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne
pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon
enfant reconquise, volée! à mon bras.
Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes devant nous la maison de
Lisbeth.
Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les
vaches mugissaient à l'étable, réclamant la traite du matin. La porte de
la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d'un cheval
vigoureux, prête à sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me
regarda, et je vis à l'expression de son visage qu'elle était contente.
--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse.
Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée; au
fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de
la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin.
--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite.
La cousine me regarda d'un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de
lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra
Suzanne dans ses bras.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie
que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que
de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées:
--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je
vais vous faire du café. Où sont vos bagages? Je vais appeler les
filles... Je lui mis la main sur le bras.
--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus
entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici
pour ma femme.
--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine épouvantée.
--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l'a
frappée, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive!
Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:
--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si
pâle! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je,
vais toujours vous faire du café.
Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, déjà remise par ce bon
accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que
Lisbeth avait traîné auprès du feu; une gerbe de flammes gaies et
pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait
avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie:
la cafetière de cuivre étincelait; la crème épaisse tremblait dans le
crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité
prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que
nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille.
Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s'agitèrent un
peu:
--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant
vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut
que je remercie le bon Dieu!
Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble
coeur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de
remercier Dieu à toute heure du jour!
Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s'était
absentée un instant, revint tout essoufflée.
--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au
lit; elle va aller se coucher.
Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de
bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle
entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient
encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservés pour l'hiver; me
tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait
suivis...
--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, pauvre petite sans
mère, qu'elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là!
Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en étouffant
un sanglot. Suzanne ne pleurait pas:
--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d'y être venue.
Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart
d'heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du
soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la
pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth.
--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prête aussi,
dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par la
rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la maison.
--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls?
--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je
leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.
C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le
beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma
précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon
gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent
tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités,
des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce
qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de
Suzanne, je la trouvai incrédule.
--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas
d'homme assez lâche pour commettre une action pareille.
Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa
pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin,
je crois, de la considérer comme une sainte martyre.
Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes
réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié;
mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était
factice, et je l'interrogeai.
--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.
--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.
--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous
sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand
même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras
j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.
Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.