XXXI

Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant mon regard, elle eut

sur-le-champ le sentiment de la réalité.

--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle avec une expression

déchirante d'angoisse et de prière.

--Oui, je t'emmène, pour toujours.

--Je, ne le reverrai plus?

--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, au moins tant que je

vivrai!

Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de

reconnaissance se porta de mon visage à celui du docteur.

--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la jusqu'à mon retour, et

ne laissez pénétrer personne auprès d'elle.

--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai à

causer avec elle.

Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma

résolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son

mari, il devint très-soucieux:

--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous projetez là! Songez que

le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au

domicile conjugal, en se faisant prêter main-forte, en cas de besoin!

--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents.

--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que

ferez-vous si votre gendre découvre votre retraite et vous fait sommer

de lui rendre sa femme?

--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant de me calmer. Si cette

occasion se présente, je trouverai sans doute un dénouement à la

situation; mais en ce moment, après ce qui s'est passé, je ne peux y

penser de sang-froid.

--Ne voudrait-il pas mieux demander une séparation, et obtenir que votre

fille, en attendant, vînt demeurer chez vous?

--Peut-elle y rester dès à présent? tout de suite?

--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.

--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet

infâme? Mais songez donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la

battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!

Le notaire enfonça son menton dans sa cravate et réfléchit. J'étais

lancé, je continuai:

--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me

garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?

--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; je ne sais rien; je vous

parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de

loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument ce que je

ferais.

--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. A présent, parlons

de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent?

Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire promit de m'envoyer mes

revenus à l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom supposé dont

nous convînmes ensemble, et je le quittai, sûr au moins de pouvoir

aplanir les difficultés matérielles.

Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au

courant de la situation, et elle approuva sans réserve la résolution

suprême que j'avais prise si vite. C'était une femme de tête et de

coeur, je le vis bien, car elle renonça à embrasser sa petite-fille, sur

la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous

ferait courir par cette démarche.

--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi à Suzanne, pour

qu'elle ne m'oublie pas!

Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse reconnaissante

pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-là

ses défauts m'avaient empêché de rendre justice à ses qualités. Je me

promis de réparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.

Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus

reculé de l'appartement.

--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans que nous vivons ensemble,

vous êtes attaché à ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en

remets absolument à vous.

Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son

dévouement, je lui coupai la parole:

--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on

viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas

vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment où

je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous

serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque

disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez

à la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous

ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne

pas revenir à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez chez mon

banquier la somme que je vous ai indiquée, vous payerez les gages de

chacun et vous fermerez la maison. Après quoi, quand vous aurez laissé

passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez à Paris,

et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays êtes-vous?

--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement le pauvre Pierre.

--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, à

Rouen. Vous prendrez le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la

première bifurcation, vous vous dirigerez sur Orléans,--sans

bagages,--et de là vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai

à Florence.

--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que

vous vouliez m'abandonner!

Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, chose étrange, ce plan,

mûri en voiture, m'avait si bien rendu ma liberté d'esprit, que je

souris de son accès d'expansion.

Je lui remis de l'argent pour ses dépenses personnelles, je lui dis sous

quel nom il me retrouverait à Florence, je lui défendis de m'écrire, je

lui indiquai un faux nom pour lui-même; et, toutes ces précautions

prises, je le congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.

Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je

quittais Paris avec sa jeune maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de

reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai

me dire autant de choses désagréables qu'elle en put trouver, et quand

elle s'arrêta, hors d'haleine:

--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous.

Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en

larmes et s'écria:

--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous le rendra!

Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer

d'Orléans et de gagner Maçon par le centre. Là, elle devait nous

retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait dans le plus profond

recueillement, hochant la tête pour prouver qu'elle avait compris, et

quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:

--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles?

J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je

la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de

place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut

disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et

je retournai près de ma fille.

Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids

d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser

réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement

écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même

pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous

prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et

j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas

qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de

notre fuite.

Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un

brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un

réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un

préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la

voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après

je lui dis de se rendre à la gare de Lyon.

Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en

wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la

main sur mon front. Nous étions sauvés.

--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné!

--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi?

Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle.

--Chez la cousine Lisbeth.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 38 / 47 题