Il fallait aviser à une prompte solution, car la situation, de jour en
jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne,
qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, était exaspérée au
point de me faire craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux.
Elle parlait désormais plus librement de sa vie domestique. La présence
de sa grand'mère, avec laquelle cependant elle n'avait jamais été aussi
expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions
délicates que je n'osais même effleurer.
--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne à sa grand'mère. Je ne
savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je
n'aurais jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de
livrer une jeune fille à un homme qui, pour elle, est le premier venu.
Que répondre à cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux
fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses
lectures; mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale éviterait
tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donné à ma fille pour
mari, pour maître, non un homme aimé, mais, comme elle le disait, le
premier venu!
C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et
presque le mépris sur celles qui, par goût ou par nécessité, gardent
longtemps ou toujours le célibat, les vieilles filles, comme on les
nomme. C'est alors que je déplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su
résister à la pression de mon entourage. Faible et misérable père! Tant
qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, j'avais osé tenir tête à
l'opinion publique, et au moment redoutable de décider de son avenir,
j'avais manqué d'énergie pour lui assurer l'indépendance et le bonheur!
Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième année, en prévision de
ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver
elle-même, quand l'heure serait venue, celui à qui elle se donnerait
volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu'à la mort.
Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était trop tard; tout au
plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon
imprudence avaient causé.
Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts de M. de Lincy. Je le
suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris où il
dépensait son temps et mon argent, à quel restaurant on le voyait
souper, où il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une espérance, mais
mon avoué la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.
Je ne me désespérai pas cependant; je continuai à m'enquérir. Je me fis
apporter des billets qu'il avait souscrits, me réservant de le
poursuivre s'il en était besoin... Hélas! la contrainte par corps était
abolie, et je n'avais plus même la ressource de l'envoyer passer
quelques semaines à Clicby!
Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqué sur le
boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coupé était
fort joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était son
coupé à lui; pour ne pas être forcé d'en partager la jouissance avec
Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des
Champs-Elysées, en sortant de chez lui le matin.
Une femme restée dans le coupé se pencha par la portière et lui cria:
--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!
Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis un plongeon dans mes
souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de
mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mère m'avait si obligeamment
destinée autrefois.
C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres rouges, les cheveux d'un
blond insolent, les yeux bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues
fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa
tête de la portière, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté
là, de manière à ce que mon gendre ne pût faire autrement que de me
voir.
Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers le coupé.
--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure
nous serons servis.
Je m'avançai alors, et le regardant bien en face:
--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible.
--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le
toit conjugal! continua-t-il avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas
cela!
Il me salua, monta en voiture, referma la portière avec bruit, et le
coupé partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage
impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il
faudrait arriver à lui brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce
monstre.