XXV

Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant

depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph

Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez

elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg

Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les

ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La

main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus

s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes

des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait

abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins

d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les

figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone

viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.

Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le

moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi

que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres

défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des

Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des

félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de

Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,

Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes

en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des

volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur

suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier,

convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat

commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été

frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le

meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des

jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts,

qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société

bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches,

gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous

la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de

ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin

travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un

peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux

grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de

Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions

d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des

spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les

pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont

les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table

Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe

Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des

Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et

Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard

blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que

jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.

C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait

chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce,

un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis

l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société

française.

Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître

de la maison.

La conversation vint à rouler sur la politique.

--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi,

vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne

sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que

nous faisons des réunions publiques...

--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour

avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire

campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous

les jours la boxe et le bâton.

--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.

--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a

des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de

premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement.

--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde.

--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes

supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience:

massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation

substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et

il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une

élasticité... et un coup de pied d'une souplesse...

Madame de Chalmot demanda:

--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère?

Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation

sa jolie tête de petit Samuel.

--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera

remplacé par un autre tout pareil.

--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La

France sera ruinée.

--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le

nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il

nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six

semaines au moins, pour le rendre odieux.

--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la

baronne.

Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de

jolis carnets de bal.

--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une

admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté

par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure

honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui

possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque

chef-d'oeuvre.

Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa

veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les

châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la

Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus,

ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles

historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de

la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son

château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages

des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du

XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules,

flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais

bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer

quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition

rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses

et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu

prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc

rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on

seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il

vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»

Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:

--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne

de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et

patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre

meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble,

vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en

Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui

proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en

céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...

Le baron Davant arrêta Frémont:

--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas

de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur

de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne

faut pas dire le contraire.

Frémont reprit ses supplications:

--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre

tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez

des droits à la reconnaissance nationale.

Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du

regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:

--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent.

Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il

fallait faire.

Il lui répondit:

--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner.

Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un.

Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier.

--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au

ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la

rosette.

Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne

méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un

condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur.

--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours

que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries.

--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile.

Vous improvisez si merveilleusement!...

--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de

parler aux électeurs.

--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais

c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de

programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....

--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit

Jambe-d'Argent.

--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on

ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux

Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les

bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les

républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont

républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à

Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le

président de mon Comité, me le crie à plein gosier:

«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je

la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur

Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un

terrain d'entente.

«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer

l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent

à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.

--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.

--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux

Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs

riches qui font campagne avec nous.

--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était

pieux.

--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les

francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur

reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes

leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont

levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur

quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt

frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par

les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a

des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas

encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas

encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier

a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il

est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la

politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent

anticléricaux.

--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et

surprise.

--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et

j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit

antireligieux.

--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore

beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher.

--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.

--Lesquels? demanda Henri Léon.

Il y eut un silence et Henri Léon reprit.

--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi

avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé.

--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on

nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus

contre lui, se défendent très mal contre nous.

--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je

crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent?

Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise

ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle.

--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si

c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste.

Mélinefait ce qu'il peut.

--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du

Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis,

Lacrisse?

--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se

cognait. C'était le bon temps.

--Il peut revenir, dit Henri Léon.

--Croyez-vous?

--Dame! si nous le ramenons.

--C'est vrai!

--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons.

--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.

--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout

prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé

chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une

drogue!

--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse.

--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais

que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut

pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser,

selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture

nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et

d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons

reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en

saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de

monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront

au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la

fiole. Agitez, messieurs, agitez.

--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde.

--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans

quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse.

--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!...

--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.

--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.

--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront?

--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient

mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans

quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil,

Lacrisse?

--Donnez toujours.

--Vous avez été nommé par deux mille électeurs?

--Deux mille trois cent neuf.

--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille

trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au

nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos

électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits

commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.

Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et

gravité:

--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant

tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme

eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils

jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je

pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.

--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous,

qu'ils ne sont pas très forts.

--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je

ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....

Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il

n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui

refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui

fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva

pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:

--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.

--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos

électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec

les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien!

votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord

parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe

pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.

--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon

cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les

imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se

trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les

trompe pas....

--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.

--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité.

Puis, se ravisant:

--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.

--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le

pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est

un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin

sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez,

contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un

vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou

même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en

séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les

commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne

besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale,

c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que

les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront

plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active

et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.»

»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est

admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire

en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent

les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les

associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond

rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres.

Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et

la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très

chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans

efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos

grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et

nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions,

nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs,

évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les

tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un

gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque,

il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de

Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui

dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé

pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans

que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit

que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés.

Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.

Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui

ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance

parlementaire.»

**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le

crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du

Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique.

Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter

le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de

parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans

cesse et le revoyez.

--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en

effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une

rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.

--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère

compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron

Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent

patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein

Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une

immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de

pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des

maisons de rapport.

--Je le sais bien, dit Lacrisse.

--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est

Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères

organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger.

Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les

pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête

d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les

clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en

tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la

grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule

la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A

la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et

ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées,

attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter,

humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que

le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des

immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses

posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans.

--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont

les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et

qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à

ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une

quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout

le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse.

Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.

--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des

objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du

moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous

choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.

--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez

tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François.

On prit le café dans le petit salon.

Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait

d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la

Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès

dans les salons.

Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_:

Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel,

Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,

Fier de périr pour le sol paternel,

Avec ivresse exhalait sa grande âme:

Ah! sans regret je puis mourir;

Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,

Puisque jusqu'au dernier soupir,

Sans reproche j'ai pu servir

Mon roi, ma belle et ma patrie.

Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste,

s'approcha de Joseph Lacrisse:

--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14

Juillet?

--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un

mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des

manifestations spontanées se produisent....

--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui

s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en

escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir.

--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous

avons l'argent.

--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif.

--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit

Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le

garderons vingt ans.

--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux

arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir.

--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous

avons déjà commencé.

--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues

avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à

ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de

paralyser la défense nationale.

--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement.

Nous crions: «Vive l'armée!...»

--Je te crois, dit le petit Dellion.

--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de

ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux

nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus

crier: «Vive l'armée!»

--Pourquoi? demanda le petit Dellion.

--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les

yeux!

--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers

est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le

haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.

--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous

serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et

pour un cri, c'est trop long.

--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on

sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!»

Jambe-d'Argent, au piano, chanta:

Vive le Roi! Vive le Roi!

De nos vieux marins c'est l'usage,

Aucun d'eux ne pensait à soi,

Tout en succombant au naufrage,

Chacun criait avec courage:

Vive le Roi!

--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon

jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule

électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au

passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On

peut soulever les masses profondes.

--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie

des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un

nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa

femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie

dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa

femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules

sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur

ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les

feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques.

Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises

et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense

qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir

le moment psychologique.

--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.

--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon.

--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?

--Quelle idée!

--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je

ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on

trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils

veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien

désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être

un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.

--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que

nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si

nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce

monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien.

--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde.

Jambe-d'Argent chanta:

Vive le Roi! ce cri de ralliement

Des vrais Français est le seul qui soit digne.

Vive le Roi! de chaque régiment

Que ces trois mots soient la seule consigne.

--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de

repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons.

--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un

seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés

de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et

prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous

sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre

aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,

arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous

dépérissons.

»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement,

nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en

notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la

plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher

jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de

notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour.

Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est

pas aperçu que c'était par nos soins.»

Jambe-d'Argent chanta:

Puisqu'ici notre général

Du plaisir nous donn' le signal,

Mes amis, poussons à la vente;

Si nous voulons bien le r'mercier,

Chantons, soldat, comme officier:

Moi, Jarnigoi!

Je suis soldat du Roi,

J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.

--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les

yeux mi-clos.

--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle

_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit

chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles

chansons royalistes de la Restauration.

Moi, Jarnigoi!

Je suis soldat du Roi.

Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où

il avait posé son chapelet et ses médailles:

--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par

notre Saint père le pape.

--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la

rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le

quatorze!...

--J'en suis, dit Jacques de Cadde.

--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.

--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait

jusque-là gardé le silence.

Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti

politique.

Il ajouta:

--Le nationalisme commence à me raser.

--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère.

--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.

Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues,

qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front.

Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et

Dellion eut une parole de consentement.

--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?

Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un

moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est

vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:

--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne

voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour

ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté

l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas

cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un

arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond,

avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait

vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer

d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et

moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.

Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine · 第 41 / 46 题