Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la
campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme
Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à
l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il
parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par
la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en
sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce
qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait
sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques,
répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti
était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau,
on le croyait.
Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et
très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres,
semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux
affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que
Joseph Lacrisse brillait d'innocence.
Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était
petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le
nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre
d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de
beauté sensible au petit commerce.
Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et
jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le
servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme
Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le
pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des
chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se
faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui
l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
semblait-il froid, obscur, ennui.
Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la
petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les
journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les
brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il
saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas
bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée
nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant
qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé.
Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour
inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un
fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle,
celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable
armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.»
C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des
Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans
l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots
patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne
produisait pas d'effet.
Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit
que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât,
elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il
perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se
dissimulait. Il devenait imperceptible.
Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de
bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre
blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des
pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était,
disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi
coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des
Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph
Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.
Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement,
Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y
vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté
dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz
lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux
Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent
tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle
violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible
de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage,
ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et
d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral,
d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une
inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup
d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit
deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux
de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du
manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis
du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.
Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses
amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer,
décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M.
Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille
trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M.
Raimondin.
--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une
victoire pour la République.
--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.
Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:
--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en
mon nom nos vaillants amis.
Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:
--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie:
télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.
Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:
--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les
traîtres! à bas les juifs!
Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule
barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière.
Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.
--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire,
l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez
comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.
--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.
Mais le baron ne le lâchait point.
--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions
aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur
Lacrisse.
Cependant la foule criait:
--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas
Raimondin! Mort aux juifs!
Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.
Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue,
triomphante.
Elle savait déjà.
--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.
Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens
mystique.
Elle le pressa dans ses beaux bras:
--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.
Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes,
n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus
d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph
Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:
--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est
pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui
demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience
plusieurs fois.
Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait
belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:
--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce
pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une...
Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle,
agenouillée à ses pieds, murmura:
--Je t'aime!
Et la nuit seule entendit le reste.
Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans
son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait
sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un
pâté froid. Son échec l'étonna.
--Je m'y attendais, dit-il.
Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.
--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle,
président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé
empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs
mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes
les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les
électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es
battu, c'est bien fait!
Anselme Raimondin haussa les épaules.
--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette
élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le
mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands
magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait
payer leurs souffrances. Voilà tout.
Et avec un pâle sourire:
--Ils seront bien attrapés!