--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes
sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante
communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y
réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti
républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du
gouvernement.
Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement
s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce
des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que
Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait
pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante
ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait
spirituel.
Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il
remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui
s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt
possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête,
un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre
était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux
en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait
Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de
Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a
pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui
nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.»
A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de
Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds.
Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva
délicieuse ainsi.
--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance?
--Mais... bien.
Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait
toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût.
--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame?
J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord.
--Dites.
--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante
petite sauvage...
--Ce sont là les choses sérieuses que...
--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature
au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste,
n'est-ce pas?
Elle le regarda avec une légère indignation.
--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr!
--Et républicain?
--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors,
vous comprenez...
--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous
inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de
nationalistes républicains.
--Et vous croyez que Dieudonné passera?
--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup
d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de
sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable,
M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration
et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin
nous est favorable.
--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné...
--Vous m'assurez de son acceptation?
--Voyez-le vous-même.
--Il n'écoute que vous.
--Vous croyez?...
--J'en suis sûr.
--Alors, c'est entendu.
--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats
qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous
montrerai mes Baudouin. Venez demain.
Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte
et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une
distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des
Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un
peintre mondain.
--C'est donc bien pressé?
--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus
trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que
Brécé travaille le département depuis six mois.
--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir
vos?...
--Mes Baudouin... C'est indispensable.
--Croyez-vous?
--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari
exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations
rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je
ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans
notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent
encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut
que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté
irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute
votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour...
--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos...
--Oh! à Paris!...
--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut
sauver la France.
--C'est mon avis.
--Faites bien mes amitiés à madame Panneton.
--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain.