M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des
Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait
les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore
posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer,
agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le
département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby,
Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le
comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et
le boucher Lafolie.
Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait.
Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du
département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens
de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui
remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom
légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus
avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une
clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains
des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une
fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences
de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes,
ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre
témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez
l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué
Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre,
le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes,
Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres
et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage
s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte
de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient
voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu
que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter
l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département.
Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement
combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin
d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à
Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats
dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il
est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où,
compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il
laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se
faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa
fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce
cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se
faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne
traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il
préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était
redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il
était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va
couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin:
--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à
Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au
pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?
Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de
décapiter la liste républicaine.
Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par
madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les
sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était
habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux
dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des
congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères,
obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait
donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel
Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des
faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus
de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin
n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_
publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la
République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de
porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces
gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa
femme:
--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la
Croix_ dans le département.
A quoi madame Worms-Clavélin répondit:
--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les
sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.
--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un
peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa
ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme,
faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin,
plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et
fumants, sur les bras des fauteuils.
C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton,
frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures
militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette
armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il
était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M.
Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand
on lui disait que c'était impossible, il répondait:
--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
seulement en avoir l'idée.
Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps
de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop
tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez
qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un
coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui
venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres
du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire
son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses
plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif,
toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre
domiciles.
La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les
nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le
préfet Worms-Clavelin et lui dit:
--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous
être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment.
Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les
seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus
légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de
mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est
nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et
républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi
l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité
bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat;
j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne
vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera
encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le
carreau.