Et Bothwell eut un accent de douleur dans la voix.

--Il le faut.

--Vous voyez bien que j’avais raison, tout à l’heure, quand je voulais

m’exiler moi-même. C’est vous, maintenant, qui m’éloignez.

--Allez prendre le commandement des troupes qui sont aux frontières.

--Je m’y ferai tuer, madame.

--Vous ne le ferez pas...

--Pourquoi exigez-vous que je vive?

--Parce qu’on ne meurt pas d’amour.

--Quand on espère, peut-être...

--Eh bien!...

La reine hésita.

--Eh bien? demanda Bothwell.

--Espérez! murmura-t-elle, et partez!

La reine abandonna le bras du lord, et comme si elle eût regretté le mot

fatal qui lui échappait, elle s’enfuit.

Bothwell demeura seul, ivre, fasciné, la tête en feu.

Il porta alternativement la main à son front et à son cœur--à son

cœur qui éclatait, à son front qui brûlait--et il s’écria enfin,

après un moment de silence:

--Le trône est à moi!

CHAPITRE DIXIÈME

X

Le château de Dunbar dressait ses tours crénelées et ses épaisses

murailles sur une falaise escarpée qui dominait la mer.

Ses souterrains, immenses et mystérieuses catacombes, sombres cachots

perdus sous le sol, s’étendaient jusqu’à la mer et se trouvaient situés

au-dessous de son niveau, si bien que, lorsque la mer était grosse, le

vent poussait le flot contre les parois de la falaise avec une force

telle que ses éclaboussures jaillissaient jusqu’aux étroites meurtrières

qui ajouraient les cachots et retombaient sur les prisonniers en pluie

glacée.

Ce fut là qu’on conduisit Hector, là qu’il fut enfermé, quelques heures

après avoir quitté la reine.

Son nouveau cachot était moins obscur et plus large que le premier, le

grand jour y pénétrait assez franchement par en haut; mais il était

plus humide encore, et, le jour où il y entra, la mer était mauvaise et

y pénétrait goutte à goutte.

Il en entendait distinctement les clapotements sourds et les

mugissements,--et cette voix gigantesque, qu’il reconnut tout d’abord,

parvint, pendant quelques heures, à lui faire oublier sa position

misérable pour lui rappeler ses souvenirs d’enfance, sa jeunesse, puis

la tour de Penn-Oll, revue il y avait quelques jours à peine, et son

père... et ses frères...

Ses frères!...

Henry franchirait-il assez vite l’espace pour qu’ils arrivassent à

temps, pour qu’il pût les voir avant son supplice, et leur recommander

la reine, que lui-même n’avait pu sauver?

Il était brisé de fatigue, la faim lui donnait le vertige; il s’endormit

avant la nuit.

Le lendemain il s’éveilla aux premières clartés qui lui arrivaient du

ciel par sa meurtrière.

Le sommeil avait assoupi sa faim et réconforté son corps.

Son esprit était plus libre, il pouvait réfléchir.

Il réfléchit, il songea avec délices aux quelques mots de pitié échappés

à la reine; il se prit à songer que s’il la pouvait voir encore,

peut-être finirait-il par la convaincre.

La voir!

Ces deux mots absorbèrent la pensée du prisonnier et l’occupèrent tout

entier.

La voir! une dernière fois, une seule, et puis mourir: c’était tout ce

qu’il demandait. Mais comment la voir?

Un homme lui apporta à manger.

Il voulut lui parler, cet homme lui imposa silence d’un geste, et se

retira sans avoir prononcé un seul mot.

Alors il se souvint de Douglas qui lui avait offert la vie, de Douglas

qui l’aimait et voulait le sauver... qui, sans doute, apprendrait

bientôt que Bothwell n’était pas mort, que lui, Hector, était enfermé,

et qui mettrait tout en œuvre pour le délivrer.

Une fois libre, il irait à Bothwell malgré son rang, ses grades, malgré

mille obstacles; il ne s’abaisserait plus jusqu’à vouloir donner des

explications et des conseils, il frapperait...

Un coup de poignard sauverait bien mieux la reine que ces

avertissements stériles qu’elle n’avait point voulu écouter.

Et il espéra en Douglas, et il demeura toute la journée sous la

meurtrière, écoutant rugir la mer, et prêtant l’oreille au moindre bruit

étranger. Nul ne vint... la nuit tomba, le jour s’éteignit.

Il s’étendit sur la paille humide de son cachot et appela le sommeil.

Le sommeil fut lent à venir.

Le lendemain il s’éveilla plein d’espoir; son espoir se continua toute

la journée; puis, la journée finie, il se dit avec résignation:

--Ce sera demain.

Le lendemain s’écoula sans qu’il eût vu d’autre être humain que le

geôlier qui lui apportait à manger.

Et plusieurs journées s’écoulèrent ainsi, et pendant ces longues

journées il n’entendit d’autre voix que le murmure menaçant de la mer

clapotant au-dessus de sa tête.

Alors la lassitude commença à le prendre, la patience lui échappa,

l’espoir s’évanouit... et ce délire affreux qui s’empare des prisonniers

quand ils ont enfin brisé la coupe vide de l’espérance, étreignit sa

pensée et le jeta dans un monde fiévreux et fantastique, d’où il ne

sortait à demi que pour prononcer les noms de Douglas, de Bothwell et de

la reine.

Parfois il avait un moment de calme, et alors il regardait avec effroi

les murs de sa prison qui semblaient l’étouffer; il trouvait sa

situation effrayante, et il demandait la mort.

Un jour il dit à son geôlier:

--Vous savez que je suis condamné à mort?

--Oui, fit le geôlier d’un signe.

--Quand dressera-t-on mon échafaud?

Le geôlier fit un mouvement d’épaules qui signifiait:

--Je ne sais pas!

--Le bourreau! le bourreau! s’écria-t-il, qu’on me livre au bourreau! je

veux mourir!

Le geôlier eut un sourire de pitié et s’en alla. Hector, demeuré seul,

retomba dans son délire.

Enfin, le quatorzième jour de sa captivité, tandis que l’œil hagard,

le cou tendu, il écoutait avec l’indifférence stupide de l’idiotisme les

sanglots de la mer, exposant son front à cette pluie d’écume que le flot

lui jetait en se brisant aux murs de sa prison, il crut entendre un

bruit, une voix plus aiguë, plus nette que celle de la mer, et, à ce

bruit, à cette voix, la raison lui revint et il écouta.

Il écouta longtemps, dix minutes peut-être... Rien!

La voix s’était éteinte!

Il écouta encore, haletant, immobile...

La mer seule lançait au ciel brumeux ses rugueuses imprécations.

Alors il se laissa tomber sur sa couche de paille, il étreignit son

front dans ses mains et se prit à pleurer.

Les prisonniers redeviennent enfants.

Mais tout à coup le même bruit se fit, la même voix aigre retentit dans

l’éloignement, et cette voix prononça un nom:

--Hector!

Et, à ce nom, le captif bondit sur ses pieds et courut à la meurtrière.

La meurtrière était à dix pieds du sol; le mur était poli par

l’humidité;--mais Hector retrouva des forces. Hector enfonça ses ongles

dans le mur; Hector se hissa avec des efforts inouïs jusqu’aux épais

barreaux qui fermaient sa prison; il s’y cramponna de toute la force de

ses ongles saignants et de ses doigts brisés, et, dressant enfin la tête

à la hauteur de la meurtrière, il plongea sur la mer un œil enflammé.

A cent brasses du soupirail, une barque louvoyait et courait des

bordées sous les murs du château.

Il était presque nuit, et un brouillard épais couronnait le rocher qui

servait de base à la forteresse.

La barque courait donc à la faveur de la double obscurité du brouillard

et de la nuit, et un œil moins exercé aux ténèbres que l’œil d’un

prisonnier ne l’eût certainement pas aperçue.

Un jeune homme tenait le gouvernail; ce jeune homme inspectait d’un

œil ardent la base de la falaise et les soupiraux des cachots.

--Hector! répéta-t-il.

--Henry! répondit la voix délirante du prisonnier.

A ce nom deux ombres se dressèrent du fond de la barque, et ces deux

ombres crièrent:

--Frère! nous voilà!

Hector se sentit défaillir, mais il appela à son aide le nom de la

reine, et, à ce nom, ses doigts sanglants semblèrent vouloir s’incruster

aux barreaux de la meurtrière.

Et, meurtri, saignant, il eut le courage d’attendre que la barque,

courant toujours des bordées vers la plage, vînt effleurer enfin le roc

et le soupirail.

Henry laissa tomber l’aviron et saisit à deux mains les grilles de fer

de la meurtrière, servant ainsi d’amarre vivante à la barque.

Les deux frères tendirent alors leurs bras au captif; mais le captif

était épuisé, ses mains crispées se desserrèrent, et il retomba sans

force sur la terre humide de son cachot.

Henry tenait toujours les grilles et maintenait la barque immobile.

--Frère, dit alors Gaëtano à l’Espagnol don Paëz, faut-il attendre

encore? faut-il le sauver sur l’heure?

Don Paëz parut réfléchir:

--Le brouillard est épais, murmura-t-il, à l’œuvre!

Gaëtano se baissa, saisit au fond de la barque une lime énorme et entama

l’un des barreaux.

Le fer grinça sur le fer; pendant quelques minutes, on entendit une

sorte de sifflement aigu qui domina la voix sourde des flots, puis ce

sifflement s’éteignit... le barreau était scié.

--Frère! frère! répéta Gaëtano en se penchant à l’ouverture du cachot,

courage! Nous sommes là, nous allons te rendre la liberté et la vie.

Un gémissement étouffé répondit seul à la voix de Gaëtano.

Alors don Paëz n’hésita plus, il s’élança, gagna l’entablement du

soupirail, et, se glissant, non sans peine, à travers l’étroite

ouverture ménagée par le barreau scié, il se laissa couler dans le

cachot.

Hector était sur ses genoux, mourant, hors d’haleine, faisant de vains

efforts pour se lever, pour se hisser une fois encore vers les grilles

où se tendaient les mains libératrices, et ne le pouvant plus.

Don Paëz le prit dans ses bras robustes, l’y pressa longtemps, puis le

souleva et appela: Frère! frère!

Un sourire d’espoir passa sur les lèvres d’Hector, qui murmura:

--Je la reverrai donc!

--Frère! appela de nouveau don Paëz, s’adressant à Gaëtano qu’il avait

laissé dans la barque et qu’il s’attendait à voir paraître à l’orifice

du soupirail pour lui venir en aide, frère!

Nul ne répondit d’abord, puis un faible cri se fit entendre et parut

s’éloigner.

Ce cri disait:

--Silence! silence! silence!

Don Paëz s’élança, comme l’avait fait Hector naguères; il se cramponna

aux barreaux que la lime n’avait point entamés... il regarda... plus

rien!

La barque, Henry, Gaëtano,--c’est-à-dire le salut, la liberté,

l’espérance--venaient de disparaître et de se perdre dans le brouillard.

A peine, au travers des brumes, apercevait-on un point sombre qui

s’éloignait, s’effaçant à mesure; ce point sombre, c’était la barque.

Don Paëz eut un mouvement de rage; il ne comprit pas d’abord, et il

demeura à son poste d’observation, étreignant les grilles de ses doigts

ensanglantés et paraissant chercher le mot de cette énigme.

La barque s’éloignait toujours. Don Paëz, épuisé comme l’était Hector,

se laissa retomber au fond du cachot.

Tout à coup, traversant l’espace, une chanson lui arriva par lambeaux;

c’était une barcarole napolitaine dont voici la traduction:

Du soir jusqu’à l’aube nouvelle

Au faîte de la vieille tour,

Veille l’austère sentinelle

Dont l’œil dans la nuit étincelle,

Et qui défend,--barque ou nacelle,

Qu’aucun esquif n’aborde avant le point du jour!

--C’est la voix de Gaëtano, s’écria don Paëz, remontant de nouveau à la

meurtrière.

La barque avait disparu dans l’éloignement, et un silence profond

suivit ce premier couplet.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura don Paëz, qu’est-il donc arrivé?

Serions-nous trahis? Nous aurait-on découverts?

La même voix reprit aussitôt, quoique plus éloignée:

Mais la sentinelle, épuisée,

En est à sa troisième nuit,--

Prisonniers, dont l’âme est brisée,

Avant que tombe la rosée,

Avant que d’une aile lassée

La nuit cède la place au jour prochain qui luit.

Et comme don Paëz écoutait, haletant, la voix qui s’affaiblissait de

plus en plus dans l’espace continua sans s’interrompre:

La sentinelle austère

Fermera la paupière,

Folle sécurité!

Prisonniers, ayez bon courage....

La dernière heure d’esclavage

Est l’aube de la liberté!

--Mordieu! murmura don Paëz; par saint Jacques de Compostelle! il paraît

que les sentinelles ont aperçu la barque.

--Ah! fit Hector avec insouciance, brisé qu’il était par tant

d’émotions.

Don Paëz vint à lui, le prit dans ses bras, considéra, à la faible

clarté du jour qui tombait de la meurtrière, son visage hâve et amaigri,

ses yeux étincelants de fièvre, et il lui dit avec une tristesse

profonde:

--Tu l’aimes donc beaucoup! tu as donc bien souffert?

Hector tressaillit et regarda son frère:

--Je souffre horriblement, murmura-t-il.

--Frère, continua don Paëz, Henry nous a tout dit... Gaëtano et moi,

nous sommes accourus tous deux, moi de Madrid, lui de Naples... Quant à

Gontran, il n’a pu le trouver, mais il viendra s’il te sait en péril.

--Dieu le veuille! murmura Hector. Il est bien tard déjà!

--En effet, dit don Paëz, il est bien tard!

Hector frissonna.

--Que veux-tu dire? fit-il, sais-tu quelque chose? parle! parle, frère!

--Frère, dit don Paëz, as-tu bien du courage?

--Parle! s’écria Hector, tu me fais mourir.

--Mon Dieu! murmura don Paëz tout ému, je ne voudrais pas te tuer,

pauvre enfant...

Don Paëz avait à son flanc une gourde de marasquin, Hector l’aperçut,

s’en saisit avidement et en avala aussitôt plusieurs gorgées.

--Tiens, dit-il, l’œil enflammé, j’ai repris des forces; maintenant,

parle, te dis-je!

--Eh bien! fit don Paëz tout bas, la reine aime Bothwell... et elle

l’épousera...

Hector arracha l’épée qui pendait à la ceinture de don Paëz et l’appuya

sur sa poitrine.

--Ne dis pas cela, s’écria-t-il, ne dis pas cela, ou je me tue!

--Fou! dit l’Espagnol en lui arrachant l’épée. Rien n’est perdu encore!

--Mon Dieu! s’écria Hector, donnez-moi une heure de liberté, mettez-moi

un glaive au poing, permettez que je fouille la poitrine de cet homme

pour en arracher son cœur, et puis laissez-moi subir le dernier des

supplices, la roue ou la potence, que m’importe!

Et comme don Paëz se taisait, il reprit avec exaltation:

--Mais l’Écosse est donc un pays de félons et de traîtres, un royaume

sans sujets, sans noblesse? Les grands feudataires de la couronne sont

donc vendus à l’infâme, qu’ils n’élèvent la voix et ne tirent l’épée

pour empêcher un tel attentat?

--La noblesse ignore tout encore. Le mariage de la reine d’Écosse avec

lord Bothwell sera le résultat d’un complot.

--Et... ce complot?... demanda Hector, dont la voix tremblait de fureur.

--Je le connais, nous le connaissons tous trois.

--Mon Dieu! mon Dieu! tu me fais mourir, parle donc!

Don Paëz fit asseoir son frère sur la paille de son grabat, et le priant

d’un signe de ne point l’interrompre:

--Écoute, dit-il: Nous sommes arrivés hier soir à Dunbar. Il était

presque nuit quand nous avons aperçu dans le lointain les flèches des

tourelles et le beffroi de la vieille forteresse. Il était trop tard

pour que nous pussions prendre les mesures nécessaires à ta délivrance

et savoir où tu étais enfermé, il ne l’était point assez pour oser

entrer dans la ville. Une forêt était au bord de la route, nous nous

sommes enfoncés dans la forêt; un filet de fumée tremblottait au dessus

des arbres, indiquant une hutte de bûcherons,--nous avons gagné cette

hutte et demandé l’hospitalité pour la nuit:

--Messeigneurs, nous a répondu le bûcheron, si vous avez soif et faim,

voici un pot de vieille ale et un cuissot de venaison; buvez et

mangez... Mais quant à coucher ici, c’est impossible!

--Et pourquoi? maroufle!

--Parce que je n’ai qu’un lit.

--Eh bien! nous dormirons sur le sol, pliés dans nos manteaux et les

pieds tournés vers le feu.

--Impossible encore, messeigneurs, reprit le bûcheron: je suis un pauvre

diable à qui le sort rend la vie dure; une occasion se présente pour moi

de faire fortune, ne me l’enlevez pas. Dunbar est proche, vos chevaux

ont le jarret solide, poussez jusqu’à Dunbar.

--Tu attends donc quelqu’un ici?

--Chut! ceci n’est pas mon secret.

--C’est possible, dit Gaëtano qui fronça le sourcil soudain; mais, à

coup sûr, ce sera le nôtre.

Et comme le bûcheron le regardait étonné, il tira son épée qui étincela

d’un fauve reflet à la lueur du foyer.

Le pauvre diable fit un pas en arrière, Gaëtano un pas en avant.

--Grâce! exclama le bûcheron avec terreur.

--Parle! dit Gaëtano avec autorité.

--Ce n’est pas mon secret: grâce! monseigneur.

Gaëtano appuya légèrement et piqua la gorge du bûcheron, qui poussa un

cri de douleur:

--Je parlerai, dit-il.

--Parle donc! mécréant.

--Eh bien! messeigneurs, il y a à Dunbar un riche seigneur, et à Glascow

une grande dame... Le riche seigneur et la grande dame s’aiment, mais il

paraît qu’il y a des empêchements à leur amour, car...

Le bûcheron hésita. Gaëtano fronça le sourcil, et il continua:

--Ils se donnent rendez-vous ici... la nuit...

--Hum! fit Gaëtano, quel est ce riche seigneur?

--Je ne sais pas son nom.

--Et sais-tu quelle est cette grande dame?

--Pas davantage!

--Sont-ils venus déjà?

--Oui, monseigneur, deux fois.

--Et ils viendront cette nuit?

--Oui, monseigneur.

--Eh bien! puisque tu ne sais pas leurs noms, nous les saurons, nous...

Le bûcheron frissonna:

--Car nous resterons ici et nous les verrons.

Le bûcheron tomba à genoux:

--Que vous ai-je donc fait, messeigneurs, supplia-t-il, les mains

jointes, que vous me vouliez ainsi ruiner?...

--Nous ne voulons pas te ruiner.

--Que vous vouliez causer ma mort?... C’est un puissant seigneur qui me

fera pendre comme un chien.

--Il ne saura rien; et nous ne voulons point ta mort.

--Mais... si vous restez ici...

--Nous nous cacherons. Sois tranquille.

Le bûcheron jeta un coup d’œil rapide autour de lui. La hutte était

très petite; elle n’avait qu’un étage. Dans un coin, attaché à un

méchant râtelier, un cheval sommeillait sur sa longe; dans le coin

opposé se trouvait un monceau de litière:

--Nous nous cacherons là, dit Gaëtano.

--Vous n’y pourrez tenir tous trois.

--L’un de nous s’y placera; les deux autres s’en iront.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura le bûcheron tremblant, je suis un homme

perdu.

--Tais-toi donc, imbécile! tu feras ta fortune double, car nous te

paierons largement.

L’œil du paysan s’alluma de convoitise.

--Dites-vous bien vrai? demanda-t-il.

Je lui jetai ma bourse pleine d’or, il s’en saisit, et nous dit:

--Qu’il soit donc fait comme vous le désirez.

--A quelle heure viendront-ils?

--A onze heures.

--Et quelle heure est-il maintenant?

Le paysan franchit le seuil de sa cabane, interrogea les étoiles qui

scintillaient à travers le ciel brumeux et répondit: il en est dix

environ.

--Alors, ajouta Gaëtano, il n’y a pas de temps à perdre. Toi, don Paëz,

vous Henry, vous allez gagner un fourré, vous emmènerez mon cheval, et

si je pousse un cri, si j’appelle et demande aide et secours, vous

arriverez.

--Frère, dis-je à Gaëtano, nous ferions beaucoup mieux de gagner le

fourré tous trois et d’y attendre le jour. Que nous importent les amours

d’un gentilhomme et de sa maîtresse?

--J’ai un pressentiment, répondit-il d’une voix profonde.

Nous lui obéîmes, emmenant les trois chevaux que nous attachâmes dans le

bois; puis, nous revînmes, en rampant, nous blottir dans une

broussaille, à dix pas de la hutte.

Pendant ce temps, Gaëtano, avant de s’enfouir dans le monceau de

litière, avait dit au bûcheron:

--J’ai l’œil sur toi, au moindre geste équivoque, au moindre signe de

trahison, malheur à toi!

--Vous m’avez payé, dit le bûcheron, j’ai touché le prix du silence, je

serai honnête.

Quelques minutes après, le pas d’un cheval se fit entendre sous le

couvert et vint s’éteindre au seuil de la hutte; le bûcheron ouvrit sa

porte.

Un homme entra enveloppé dans son manteau, et le visage soigneusement

caché sous les larges bords de son feutre; il jeta la bride au bûcheron

qui plaça le cheval près du sien, et, sans prononcer un mot, il s’assit

près du feu sur un escabeau, approcha ses jambes engourdies des tisons

brûlants et parut attendre avec impatience.

Presque au même instant un autre piétinement de cheval retentit, un

étalon s’arrêta sur le seuil, une amazone mit pied à terre et entra.

Un grand voile tombait sur son visage et le dissimulait entièrement.

Le cavalier se leva vivement, alla à sa rencontre, lui prit

respectueusement la main et la baisa.

Puis il montra la porte au bûcheron: Va-t’en, lui dit-il.

Le bûcheron sortit.

--Merci, madame, merci d’être venue! murmura-t-il avec émotion.

--Milord, dit la dame d’une voix tremblante, c’est, je le crains, notre

dernière entrevue.

--Que dites-vous, madame?

--Je dis, milord, qu’il vous faut renoncer à me voir...

Le cavalier tressaillit.

--C’est-à-dire, murmura-t-il, que je dois appuyer un pistolet sur mon

front...

--Vous êtes fou! dit-elle avec émotion.

--Ou un poignard sur mon cœur, continua-t-il, et mourir.

--Vous ne le ferez pas! Je vous le défends!

--Je le ferai, madame, car je vous aime.

--Et moi, fit-elle frémissante, je ne puis...

--Vous ne pouvez?

--Non, milord; car il m’est impossible de vous accorder ma main.

--Qui s’y oppose donc, madame?

--La noblesse entière de mon royaume.

Gaëtano tressaillit; il venait de reconnaître la reine d’Écosse.

--Ah! fit le cavalier avec un ricanement de colère, la noblesse s’y

oppose... comme elle s’opposa, sans doute, à votre, union avec sir Henry

Darnley?

--Oui, milord.

--Vous l’épousâtes, cependant...

La reine tressaillit et se troubla:

--Je l’aimais, murmura-t-elle.

Le cavalier attacha sur elle un regard perçant...

La reine baissa la tête.

Il lui prit la main, la main de la reine tremblait.

--Madame, dit-il d’une voix humble et suppliante, ne refusez pas une

dernière grâce à un homme qui va mourir.

--Que voulez-vous? demanda la reine frissonnante.

--Madame, reprit-il d’une voix qu’étranglait l’émotion, votre front si

pur rougit, votre main tremble dans la mienne, votre cœur bat à mon

oreille...

--Eh bien? demanda la reine qui chancelait.

--Ce front qui rougit, madame, cette main qui tremble, ce cœur qui

bat, me révèlent un secret.

--Que voulez-vous dire, milord?

--Je veux dire que vous m’aimez, madame. Tenez, je vais mourir... par

pitié! laissez-moi emporter l’aveu de votre amour dans l’éternité...

Dites-moi que vous m’aimez!...

--Je vous aime... murmura la reine d’une voix éteinte.

--Ah! s’écria le cavalier se redressant et changeant soudain de ton,

vous avouez que vous m’aimez et vous me refusez votre main? Vous me la

refusez, à moi, lord Bothwell, duc d’Orkney, quand vous l’avez accordée

jadis, malgré vos pairs, malgré votre noblesse, malgré les Guises vos

oncles et les princes de France, vos beaux-frères, à sir Henry Darnley?

--On ne brave point l’opinion deux fois, balbutia la reine.

--Eh bien! madame, je triompherai de l’opinion, je la braverai, moi, et

nul ne pourra ni vous accuser ni vous blâmer.

--Je ne vous comprends plus, milord.

Le cavalier se pencha à l’oreille de la reine.

--Je vous enlèverai, fit-il tout bas.

La reine tressaillit:

--Vous ne l’oseriez pas! s’écria-t-elle.

--J’oserai tout.

--Mais ce serait infâme!

--Non, puisque vous m’aimez.

Elle se prit à frissonner.

--Que dira l’Europe? murmura-t-elle.

--L’Europe, répondit tranquillement le cavalier, l’Europe dira qu’une

reine est femme, et qu’une femme compromise dans son honneur doit lui

sacrifier de mesquins intérêts.

La reine était rêveuse et ne répondit pas.

Alors il prit à Gaëtano une furieuse tentation de casser la tête à ce

misérable; il appuya le doigt sur la détente de son arme, il éleva le

canon à la hauteur du front du cavalier.

En ce moment, Hector qui avait écouté patiemment le récit de son frère,

l’interrompit brusquement:

--Et il fit feu, n’est-ce pas? s’écria-t-il.

--Non, répondit don Paëz.

--Oh! vociféra Hector, pourquoi donc?

--Parce que la reine était là, parce qu’il s’arrêta et trembla à la

pensée de commettre un meurtre sous les yeux d’une reine.

--Fatalité! exclama Hector anéanti.

CHAPITRE ONZIÈME

XI

--Quand la reine eut entendu ces brutales paroles, poursuivit don Paëz,

quand elle eut baissé la tête et gardé un silence plein d’irrésolution

et de honte, le cavalier parut comprendre qu’il devait se contenter de

cet aveu tacile. Il se leva donc et lui dit en s’inclinant:

--Adieu, madame... au revoir, plutôt.

La reine fit un mouvement, se leva à demi, et peut-être allait-elle

encore résister...

Il ne lui en laissa pas le temps, il s’inclina une fois de plus et

sortit précipitamment, demandant son cheval au bûcheron.

Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4) · 第 2 / 6 段