LES
CAVALIERS DE LA NUIT
Première Partie
LE GANT DE LA REINE
NOUVEAUTÉS EN LECTURE
DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES
=Les Mémoires d’un vieux Garçon=, par A. de GONDRECOURT.
5 vol. in-8.
=Les Cavaliers de la Nuit=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL, auteur
de la _Tour des Gerfauts_, etc., etc. 4 vol. in-8.
=Les Paysans, Scènes de la Vie de campagne=, par H. de
BALZAC. 5 vol. in-8.
=Les Damnés de Java=, par MÉRY. 3 vol. in-8.
=La Fille de Cromwell=, par Eugène de MIRECOURT, auteur des _Confessions
de Marion Delorme_, etc., etc. 4 vol. in-8.
=Le Roi de la Barrière=, par Paul FÉVAL. 4 vol. in-8.
=La Roche sanglante=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 5 vol. in-8.
=Le Fou de la Bastide=, par Madame Clémence ROBERT. 3 vol. in-8.
=Le Château des Fantômes=, par Xavier de MONTÉPIN. 5 vol. in-8.
=La Fée du Jardin=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.
=Le Capitaine Zamore=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.
=Le Dragon de la Reine=, par Gabriel FERRY, auteur du _Coureur
des Bois_. 4 vol. in-8.
=Diane de Lancy=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.
=Les Amours d’Espérance=, par AUGUSTE MAQUET, collaborateur
d’ALEXANDRE DUMAS. 5 vol. in-8.
=Les Vautours de Paris=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.
=Madame Pistache=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.
=La Tombe-Issoire=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.
=Le Comte de Sallenauve=, par H. DE BALZAC. 5 vol. in-8.
=Les Amours de Vénus=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 4 vol. in-8.
=La Dernière Favorite=, par madame la comtesse DASH. 3 v. in-8.
=Robert le Ressuscité=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.
=Les Tonnes d’Or=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.
=Les Libertins=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.
=La Famille Beauvisage=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.
=Un Roué du Directoire=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.
=Le Député d’Arcis=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.
=Mercédès=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.
=Blanche de Savenières=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.
=La Fille de l’Aveugle=, par EMMANUEL GONZALÈS. 3 vol. in-8.
=Le Château de La Renardière=, par MARIE AYCARD. 4 vol. in-8.
=Roch Farelli=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.
=La comtesse Ulrique=, par le marquis de FOUDRAS et Constant
GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.
=Les Catacombes de Paris=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.
=La Tour des Gerfauts=, par le vic. PONSON DU TERRAIL. 5 v. in-8.
=La Belle Gabrielle=, par AUGUSTE MAQUET, 5 vol. in-8.
Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.
LES
CAVALIERS
DE LA
NUIT
Première Partie
LE GANT DE LA REINE
PAR
LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL
Auteur de
La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.
II
Avis.--Vu les traités internationaux relatifs à la propriété
littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,
sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.
PARIS
L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE SAINT-JACQUES, 38.
LE DÉPUTÉ D’ARCIS
PAR H. DE BALZAC
Jamais peut-être, dans aucune de ses œuvres, la supériorité de Balzac
ne s’est manifestée avec autant d’éclat que dans le _Député d’Arcis_;
jamais il n’a prouvé si hautement qu’il n’est point de sujet si aride,
ni d’étude si sévère qui ne puissent devenir attrayants sous l’aile
fécondante du génie. Les admirateurs du grand écrivain s’attendaient à
voir briller exclusivement dans cet ouvrage l’observation profonde,
hardie, presque infaillible qui forme une des faces les plus
saisissantes de son talent; mais, ce qu’ils croyaient impossible dans
des _Scènes de la vie politique_, ce qu’ils y trouveront, avec surprise,
répandu en abondance et porté au plus haut degré, c’est l’intérêt, mais
un intérêt si vif, si attachant, que le _Député d’Arcis_ nous paraît
supérieur, sous ce rapport du moins, à tout ce qui est sorti jusque-là
de la plume de Balzac. Le procédé employé par l’illustre romancier pour
atteindre ce prodigieux résultat consiste à laisser dans l’ombre les
hautes combinaisons de la politique pour pénétrer dans les familles et y
mettre en jeu toutes les passions humaines par le contre-coup des
petites intrigues électorales. Là, tous les sentiments, depuis les plus
abjects jusqu’aux plus élevés, se déroulent dans des scènes émouvantes
et vivement éclairées par des caractères éclatants de vérité. C’est
d’abord le comte de Sallenauve, noble figure, poétique et sérieuse à la
fois, l’une des plus sympathiques créations de Balzac; puis Mme de
l’Estorade, Naïs, la famille Beauvisage, la famille Giguet, la belle et
touchante Luigia, puis cette terrifiante et originale figure de Vautrin,
revêtant ici un caractère tout nouveau, une dernière et suprême
_incarnation_, sublime d’habileté, de dévouement et de pathétique dans
son rôle de père. Nous en passons beaucoup d’autres pour laisser au
lecteur tout le charme de cette admirable composition qui, nous le
répétons, se distingue surtout par un immense intérêt.
LES CATACOMBES DE PARIS
Roman par ÉLIE BERTHET
Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes
connaissent réellement. De ce nombre sont les vastes carrières qu’on
appelle _Catacombes de Paris_, bien que ce nom convienne seulement à
l’ossuaire qu’elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses
conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont
placé parmi nos premiers romanciers, a eu l’idée de descendre dans ces
immenses souterrains, de les étudier avec soin et d’en dégager la sombre
et mystérieuse poésie qu’ils renferment. L’ouvrage que nous offrons au
public est le résultat de ses études et de ses ténébreuses promenades
sous le sol parisien.
Mais les _Catacombes_, avec l’ordre admirable qui règne aujourd’hui dans
leurs lugubres détours, n’eussent pas offert au roman des ressources
suffisantes. L’auteur est donc remonté jusqu’à l’époque où ces galeries
furent, pour ainsi dire, découvertes, alors que leur délabrement
compromettait la solidité d’une portion de Paris et que, chaque jour, à
chaque heure, de nouveaux écroulements venaient consterner les quartiers
de la rive gauche. En beaucoup d’endroits on peut encore observer l’état
primitif des carrières; ces endroits s’appellent _travaux des anciens_.
Il lui a donc été facile de se représenter les Catacombes telles
qu’elles étaient au siècle dernier, et il a créé l’œuvre la plus
curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombée
de sa plume.
CHAPITRE CINQUIÈME
V
La reine au bras de Bothwell, s’était retirée au château de Glascow, et
elle y était rentrée presque seule.
Cette nuée de courtisans, cette foule obséquieuse et attentive,--fière
tout à l’heure de sa souveraine, orgueilleuse de sa beauté, ivre de ses
sourires,--s’était dissipée lentement et avec terreur.
Les uns la croyaient innocente, les autres l’accusaient; tous la
voyaient, avec une tristesse profonde, aller se réfugier sous l’épée de
Bothwell, et comprenaient vaguement qu’elle se condamnait elle-même par
cet acte.
La reine eut le cœur serré en pénétrant dans ces salles tièdes encore
du bal et du festin, à travers les croisées desquelles elle avait vu
soudain flamboyer les monts et éclater le volcan creusé sous la demeure
du roi.
Ces salles, emplies naguère, étaient maintenant désertes; à peine, çà et
là, voyait-on accoudé à une cheminée, dans une sombre et pensive
attitude, quelque jeune page, fier encore d’un sourire que la reine
d’Écosse avait laissé tomber sur lui, et courroucé de l’accusation
lancée contre elle comme un défi.
Puis encore c’étaient quelques femmes de service, quelques dames
d’honneur, éparses par les salles, errantes à travers les corridors,
s’interrogeant à voix basse et d’un air consterné; quelques vieux
serviteurs du vieux roi défunt qui avaient vu naître Marie Stuart,
l’avaient suivie en France, en étaient revenus avec elle, et qui, à
cette heure fatale, se demandaient si l’Écosse était tombée si bas
qu’elle accusât sa reine du plus grand des forfaits.
Quant aux courtisans, aux grands seigneurs, bannerets et lords de la
plaine ou lairds des montagnes et chefs des clans, ils avaient disparu
du château et s’étaient réunis à l’hôtel du comte de Douglas.
Lord Douglas et lord Darnley, père de la victime, étaient devenus,
spontanément et sans appel, les chefs tacites d’une insurrection
menaçante, dont l’attitude, toute passive encore, avait un caractère
plus effrayant, plus redoutable, que celui qu’elle aurait eu les armes à
la main.
Au milieu de tous ces seigneurs, dont la voix était unanime à formuler
une terrible accusation contre la reine et Bothwell, Hector se trouvait
tête nue et sans armes. Mais il avait bien moins l’attitude d’un
prisonnier et d’un coupable, que celle d’un champion fort de son
innocence, fort de son amour, et qui, à lui tout seul, sauverait celle
que tous accusaient.
Du reste, parmi ceux qui l’entouraient, nul ne croyait à son aveu, nul
n’était disposé à reconnaître en lui le vrai coupable... Douglas avait
répondu de son innocence.
--Mon gentilhomme, lui dit le noble lord, l’entraînant dans une
embrasure de croisée, quel jeu jouez-vous?
--Aucun, répondit Hector.
--Vous persistez à vous reconnaître...
--Le seul auteur de la mort du roi.
Un éclair d’admiration passa dans les yeux de Douglas.
--Vous l’aimez donc? fit-il.
Ce que les épées levées sur lui naguère et l’accusation foudroyante de
Bothwell n’avaient pu produire, ces simples mots en eurent le pouvoir;
Hector pâlit, chancela et faillit se trouver mal.
Douglas le soutint.
--Avouez, lui dit-il tout bas, avouez.
--J’avoue que je suis le meurtrier du roi, répondit Hector se redressant
et recouvrant tout son sangfroid.
--Vous êtes un fou! murmura le lord. Mais je vous sauverai malgré vous.
--Sauvez la reine, milord, elle est innocente.
Douglas haussa les épaules.
--Milord, reprit le garde-du-corps avec un accent si convaincu, si
sympathique, que Douglas en fut touché, je vous jure que la reine est
innocente.
Douglas le regarda:
--Et vous, coupable, n’est-ce pas?
Hector ne répondit point.
--Voyons, continua le noble lord, soyez franc, ouvrez-vous à moi; sur
l’honneur et la pureté de mon écusson, si vous avez un secret à me
révéler, je garderai ce secret, et nul ne le saura jamais que Dieu, vous
et moi.
--Sur votre honneur, milord?
--Sur mon honneur.
--Même si ce secret entraîne ma perte?
Douglas tressaillit.
--Vous êtes un noble et fier jeune homme, murmura-t-il. Soit, je vous le
jure.
--Eh bien! écoutez, milord, un homme seul est coupable du meurtre du
roi, Bothwell!
--Je le sais, mais la reine est son complice.
--Je vous jure que non, milord.
Et Hector raconta brièvement, mais avec une lucidité parfaite, les faits
dont il avait été le témoin, et les paroles surprises par Henry.
--Eh bien! dit Douglas, Bothwell seul sera accusé et condamné.
--Bothwell sera absous, milord.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu’entre le seigneur puissant et l’humble et obscur
soldat, les juges n’hésiteront point.
--Mais vous êtes innocent?
--Sans doute, milord.
--Et vous vous défendrez?
--Non, milord.
Douglas recula.
--Pourquoi? demanda-t-il.
--Parce que la reine vient d’absoudre Bothwell en se retirant avec lui,
comme elle vient de se condamner s’il est reconnu coupable. Pour que la
reine soit pure de tout soupçon, il faut que Bothwell soit absous...
Pour qu’il soit absous...
--Il faut que vous soyez coupable, n’est-ce pas?
--Oui, milord.
--Eh bien! fit Douglas avec indignation, périsse Bothwell, périsse
l’honneur de la reine, mais vous serez proclamé innocent et je vous
défendrai!
--Vous ne le ferez pas, milord.
--Je le ferai, vous dis-je.
--J’ai votre parole. La parole d’un Douglas est sacrée.
Le lord baissa la tête avec désespoir.
--Pauvre insensé! murmura-t-il.
--N’avez-vous jamais aimé, milord? demanda Hector en baissant les yeux.
--Qui n’a aimé? répondit Douglas avec mélancolie.
--Eh bien! alors, vous devez me comprendre... vous devez sentir que je
suis placé trop bas et que mon amour monte trop haut pour qu’il me soit
permis d’espérer autre chose que la joie immense de dévoûment.
--Quel homme! murmura Douglas.
--Mourir pour sa reine, reprit Hector avec enthousiasme, ce n’est pas un
supplice c’est un triomphe! Que me fait le bourreau, la torture et le
bûcher, si elle est innocente! si ma mort, à laquelle le peuple
applaudira, rend à sa souveraine le respect, l’idolâtrie de ce peuple!
--Votre reine, fit Douglas avec mépris, votre reine que vous dites, que
je veux bien croire innocente, a perdu l’amour et la vénération de ses
sujets à l’heure même où elle a pris le bras de Bothwell. Les juges
l’absoudront, l’opinion ne l’absoudra point.
--Bothwell! murmura Hector frissonnant, Bothwell!...--Milord, reprit-il
d’un air sombre, vous êtes le seigneur le plus puissant du royaume
d’Écosse, le plus brave, le plus loyal. A votre voix, sous votre main,
les portes d’une prison peuvent s’ouvrir...
--Oui, fit Douglas, et je vous sauverai!
Hector hocha tristement la tête:
--Ce n’est point ce que je vous demande, murmura-t-il, je veux une heure
de liberté, une seule... pour poignarder Bothwell, et puis... j’irai au
supplice la tête haute et le cœur vaillant.
--Vous l’aurez, fit Douglas étouffant un soupir dans sa rude poitrine de
soldat.
--Merci!
Ce dialogue avait eu lieu dans une vaste salle emplie de seigneurs.
Tous avaient suivi du regard, ne pouvant l’entendre, la conversation du
lord et du soldat; tous étaient convaincus de l’innocence d’Hector, et
chacun d’eux cherchait à deviner, dans son attitude et dans ses gestes,
le mobile de son étrange conduite.
Tout à coup les portes s’ouvrirent et un héraut d’armes entra.
Il s’inclina trois fois puis se couvrit et cria:
--De par la reine, oyez et faites silence!
Un murmure confus, mêlé d’étonnement et d’indignation, courut parmi la
noblesse écossaise. On se demandait jusqu’à quel point cette femme
qu’accusait la rumeur publique avait encore le droit de parler en reine.
Cependant la curiosité l’emporta sur tout autre sentiment et le silence
s’établit dans la foule.
Le héraut déplia alors un parchemin scellé du grand sceau et lut:
«Nous, Marie Stuart, reine d’Écosse à nos féaux et sujets, nobles,
bourgeois et vilains.
»Le soupçon est un stigmate qui ne doit point souiller le front des
rois. Notre peuple nous accuse, il faut, et telle est notre royale
volonté, que la lumière soit faite à l’instant. Nous avons donc résolu
qu’aujourd’hui même, un lit de justice serait tenu par la noblesse de
notre royaume et les grands feudataires de notre couronne, à la seule
fin de rechercher les coupables du meurtre du roi, notre époux, et de
les punir selon la rigueur et la juste sévérité des lois du royaume.
»Nous y comparaîtrons en accusée et, Dieu aidant, nous en sortirons
innocentée et reine.
»Le lit de justice sera composé de douze lords du royaume, désignés par
la noblesse elle-même; il s’ouvrira dans la salle du trône de notre
château royal de Glascow.--Signé: la reine[A].»
[A] Mémoires du laird de Tullibardine.
Un sourd murmure accueillit cette proclamation, et un sentiment
d’oppression générale pesa sur cette foule, devenue juge et partie à la
fois.
Car la cause de la reine, c’était celle de la noblesse, et la honte
d’une condamnation devait nécessairement rejaillir sur elle.
Un seul homme redressa la tête et eut un fier sourire: c’était Hector!
Un autre homme, Douglas, surprit ce sourire et frissonna. Il crut déjà
voir le bourreau dépouillant ce beau jeune homme de sa collerette et de
son pourpoint, et levant sur lui cette hache qui était au moyen-âge le
fatal et dernier privilége de la noblesse.
CHAPITRE SIXIÈME
VI
A midi sonnant, les portes du château de Glascow s’ouvrirent, et le
peuple, la noblesse, les corps de métiers, la population tout entière de
la ville fui conviée à cet imposant et triste spectacle d’une reine
accusée et jugée par ses sujets.
La salle où se tenaient les douze lords composant le lit de justice,
était entièrement tendue de noir.
Les juges étaient présidés par le comte d’Argyle.
Debout, devant leur estrade, se tenait un vieillard en habit de deuil,
grave, sombre, résolu.
C’était lord Darnley, comte de Lenox.
Puis à côté de Darnley, il y avait un jeune homme triste, grave comme le
vieillard, mais calme et semblant attendre avec impatience.
C’était Hector.
Entre l’estrade des juges et les bancs réservés à la noblesse et au
populaire, se trouvait un large espace vide.
Au milieu de cet espace on avait placé un fauteuil: ce fauteuil était
pour la reine,--c’est-à-dire pour l’accusée.
La reine parut bientôt.
Elle était encore, comme le matin, au bras de lord Bothwell.
Pâle, mais résolue, elle marchait d’un pas ferme et jeta un regard de
calme dédain à ses juges et à ses accusateurs.
Elle marcha droit au fauteuil qui lui était réservé, et, avant de
s’asseoir, elle dit aux juges qui demeuraient sur leurs siéges:
--Puisque vous ne m’avez point condamnée encore, puisque je suis encore
votre reine, j’ai le droit de parler comme telle et de vous commander le
respect. J’attends votre salut, milords.
Les juges se levèrent sans mot dire, s’inclinèrent froidement, puis se
rassirent.
Alors la majesté royale s’effaça, la reine disparut devant l’accusée, et
le comte d’Argyle s’adressant à elle directement, lui dit:
--Comment vous nommez-vous et qui êtes-vous?
--Je me nomme Marie Stuart, et je suis reine d’Écosse.
--Marie, reprit le président, vous êtes accusée du meurtre de votre
époux, sir Henry Darnley, de complicité avec lord Bothwell, qui se
trouve debout à votre droite.
--Qui m’accuse?
--Moi! dit le vieillard qui n’avait plus de fils.
--Nous! murmurèrent cent voix.
Tous les yeux se tournèrent vers Douglas, comme pour lui demander son
approbation.
Mais Douglas se tut, Douglas parut douter; Douglas sembla revenir sur
ses premières paroles par ce silence que nul ne comprenait.
Il avait accusé la reine, et tous l’avaient accusée avec lui; il avait
proclamé l’innocence d’Hector, et tous avaient cru à cette innocence.
Maintenant il se taisait et n’accusait plus... beaucoup se turent comme
lui, beaucoup sentirent leur conviction ébranlée par ce silence.
Seul, le comte de Lenox répéta:
--Moi, lord Darnley, père du roi, je t’accuse, toi, Marie Stuart, reine
d’Écosse, de la mort du roi ton époux.
Mais avant que la reine eût répondu, Hector s’avança au milieu de la
salle et dit:
--Moi seul suis le vrai coupable. J’aimais la reine...
Hector s’arrêta ému; un murmure d’étonnement se fit entendre; la reine
eut un geste de surprise.
Hector continua:
--J’aimais la reine: une jalousie furieuse, une folie sans nom, m’ont
porté à commettre ce crime.
Le murmure alla croissant: les uns ajoutaient foi à ces paroles, les
autres doutaient encore...
Mais tous étaient soulagés.
Qu’était Hector? un soldat inconnu dont la vie n’importait à personne.
Qu’étaient les deux autres accusés?--Une reine et un seigneur puissant.
Condamner Bothwell, c’était déshonorer la noblesse écossaise,--condamner
la reine, c’était déshonorer le royaume et la nation entière.
Il fallait choisir entre ce double déshonneur et la vie d’un simple
gentilhomme.
Le choix ne pouvait être douteux.
Parmi les juges, plusieurs étaient persuadés de l’innocence d’Hector, et
cependant aucun n’osa élever la voix pour l’absoudre.
Après une heure de délibération, le tribunal suprême rendit un arrêt qui
reconnaissait lord Bothwell et la reine innocents de la mort du
roi;--déclarait Hector, seul coupable, et le condamnait à avoir la tête
tranchée.
Hector entendit sa condamnation sans tressaillir, sans manifester la
moindre émotion.
Douglas s’approcha de lui et lui dit tout bas:
--Je vous sauverai!
--Non, répondit Hector; laissez-moi seulement poignarder Bothwell.
CHAPITRE SEPTIÈME
VII
Hector se plaça de lui-même entre les soldats chargés de conduire le
condamné en prison, et il les suivit d’un pas ferme, la tête rejetée en
arrière, un sourire calme et fier sur les lèvres.
Il passa devant la reine et s’inclina profondément; la reine y prit
garde à peine, la reine ne le daigna point regarder, le frappant d’un
double mépris; l’un à l’adresse de l’assassin,--l’autre à celle du
soldat assez hardi pour avoir levé les yeux sur elle. L’accusation, le
jugement, la condamnation avaient trouvé le jeune homme impassible,
presque indifférent; il avait écouté la sentence sans qu’un muscle de
son visage tressaillit, il avait refusé la vie que lui offrait Douglas
sans qu’une fibre de son cœur vibrât...
Mais ce dédain de la reine l’accabla; il pâlit, chancela et fut
contraint de s’appuyer au bras d’un des soldats pour ne point tomber.
On eut dit qu’un premier coup de hache avait entamé son col.
--L’insensé! murmura Douglas qui vit tout... Et il a le courage de ne
point s’écrier: Je suis innocent! Je voulais sauver cette femme;--Eh
bien! puisque cette femme m’accable, que la vérité se fasse!
Hector sortit lentement et sans jeter un coup d’œil en arrière.
Plus d’un regard de pitié le suivit, plus d’une femme soupira, et crut
voir déjà ce fier gentilhomme si simple, si grand, s’agenouiller sur
l’échafaud et tendre au bourreau sa belle et noble tête.
Le comte d’Argyle se tourna vers Douglas, et lui dit tout bas:
--A quelle prison voulez-vous qu’on le conduise?
--Dans le château même, répondit Douglas; dans la tour de l’Est.
Le comte donna un ordre qui fut à l’instant exécuté.
Un moment de silence suivit le départ du condamné.
Puis tous les regards se portèrent vers la reine.
La reine, forte de son innocence--irritée d’avoir été accusée, promenait
un œil sévère et rempli de dédain autour d’elle.
Au moment où les portes se refermaient sur Hector et les soldats qui
l’entraînaient, elle regarda le comte d’Argyle en face et lui dit:
--Suis-je reconnue innocente, monsieur!
--Oui, madame, répondit le comte avec un accent glacé.
--Aucun soupçon ne pèse plus sur moi ni sur le comte de Bothwell?
--Non, madame.
--Ainsi, je suis encore reine d’Écosse?
--Sans doute, madame.
--Et mes sujets ne se trouvent point dégagés de leurs serments de
vasselage et de fidélité?
--Je ne le pense pas.
--Alors, dit la reine avec une colère qu’elle s’efforçait en vain de
contenir, milords et messieurs, vous tous qui êtes ici, oyez les ordres
émanés de notre volonté royale, et apprêtez-vous à les exécuter et à les
répandre par tout le royaume. Nous, la reine, ordonnons: Considérant que
le comte de Bothwell a été injustement accusé de complicité dans le
meurtre du roi notre époux; considérant encore qu’il est de notre devoir
de réparer les torts et préjudices faits à nos loyaux et fidèles sujets,
nous faisons le lord comte de Bothwell, duc d’Orkney, lui donnant en
toute propriété les terres, biens et honneurs attachés à ce titre, et le
nommons notre ministre-régent.
La reine avait prononcé ces derniers mots d’une voix vibrante, et elle
s’arrêta un moment, continuant à écraser le tribunal tout entier du
poids de son regard. Un murmure d’indignation accueillit ces marques de
faveur accordées à Bothwell.
Mais la reine, s’enhardissant à ce bruit d’opposition qui se faisait
autour d’elle, continua:
--En outre, nous chargeons lord Bothwell, duc d’Orkney, et notre premier
ministre, d’enjoindre à lord Darnley, comte de Lenox, à lord Archibald,
duc de Douglas, à sir Murray, laird de la Tullibardine, et autres
seigneurs qui ont eu l’audace d’élever contre nous, la reine, une
accusation mensongère, d’avoir à quitter notre cour dans les
vingt-quatre heures, et se retirer chacun dans leurs terres, s’ils ne
veulent encourir notre colère royale.
Lord Bothwell, donnez-moi votre bras.
Et la reine faisant un pas en arrière, se retira, dédaigneuse et
superbe, l’œil en courroux, le mépris sur les lèvres.
Alors, une explosion de murmures éclata parmi la noblesse, et lord
Douglas s’écria:
--Marie Stuart, reine d’Écosse, nous, les représentants de la noblesse
écossaise, nous te déclarons la guerre et te retirons nos serments de
vasselage et de fidélité.
La reine se retourna:
--Vous êtes ici chez moi, lui dit-elle, et je vous ordonne de vous
taire.
Puis elle ajouta:
--Lord Henry Darnley, le roi notre époux ayant été lâchement assassiné,
notre bon plaisir est que son assassin ait la tête tranchée.
Douglas fit alors un pas vers la reine et lui dit tout bas:
--Prenez garde, madame, de trop reculer l’exécution.
--Que vous importe! fit-elle avec dédain.
--La lumière pourrait se faire, répondit froidement Douglas, qui se
retira à pas lents.
La reine ne comprit point et sortit.
--Maintenant, dit Douglas, je vais sauver ce jeune homme à tout prix et
malgré lui.
Le cachot où l’on conduisit Hector était un sombre réduit, privé d’air
et de lumière. Une paille humide en jonchait le sol; des murs noirs,
sans écho, semblaient y peser de tout leur poids et de toute leur
tristesse sur l’âme des prisonniers.
Mourir en plein jour, en plein soleil, devant une marée de peuple qui se
racontera, le soir, les minutes de votre heure dernière, après avoir
applaudi à l’héroïque courage avec lequel vous avez tendu la tête à la
hache du bourreau--tout cela n’était rien pour un homme de la trempe
d’Hector. Mais le cachot, c’est-à-dire l’agonie morale qui précède
l’agonie physique, cette mort de l’âme qui devance la mort du corps,
voilà ce qui épouvante et glace les plus braves.
Hector subit cette torture pendant le reste de la journée. Quand il se
retrouva seul, isolé du monde vivant par des portes de fer et des murs
qui ne laissaient arriver au dehors ni les cris, ni les sanglots des
captifs, il songea à la reine.
A la reine, qui n’avait point deviné son dévoûment; à la reine, qui
l’avait accablé de son dédain, qui battrait des mains, sans doute, quand
sa tête roulerait du haut de l’échafaud et irait ensanglanter le pavé.
Et ce qui l’occupait surtout, ce qui arrêtait la circulation du sang
dans ses veines, ce n’était point le mépris, l’ingratitude de celle
qu’il aimait--c’étaient les dangers dont il la voyait environnée, les
orages qu’il devinait devoir fondre sur elle, du jour où elle livrerait
à Bothwell sa confiance, son cœur, les secrets de son âme.
* * * * *
Alors, il se souvint que Douglas lui avait promis une heure de
liberté--et il espéra.
Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur mortelle, l’œil
attaché sur l’étroite meurtrière au travers de laquelle filtrait un
rayon blafard; il attendit, dans une suprême et muette anxiété, que ce
rayon, pâlissant peu à peu, finît par s’éteindre et annonçât, en
mourant, l’arrivée prochaine de Douglas.
Alors encore, comme un monde de pensées se heurtent d’ordinaire dans le
cerveau d’un prisonnier--il se souvint de son récent voyage à la tour de
Penn-Oll, du serment qu’il avait fait, de sa mission dans l’avenir, et
il se demanda jusqu’à quel point il avait le droit de sacrifier à son
amour--passion égoïste, puisque son cœur seul était en jeu--les
intérêts de cet enfant qu’il avait juré de replacer sur le trône de ses
pères.
Ne devait-il point accepter ce salut que lui offrait Douglas? Irait-il
volontairement à la mort, quand il pouvait retourner à la vie?
Hector ne s’était point encore répondu, quand un léger bruit se fit
derrière lui et attira son attention. Le rayon de lumière du soupirail
s’était évanoui, la nuit était venue et les faibles bruits extérieurs
parvenus jusqu’à lui durant la journée, s’éteignaient graduellement.
Il plongea un regard ardent dans l’obscurité et ne vit rien...
Le bruit augmenta et il crut distinguer le grincement assourdi d’une clé
dans une serrure invisible.
Il courut à la porte de son cachot...
La porte était close, et le bruit paraissait venir d’une direction
opposée.
Bientôt à ce bruit de clés un autre bruit succéda, plus net, plus
distinct, celui d’une porte tournant sur ses gonds; en même temps une
bouffée d’air moins vicié vint lui rafraîchir le visage...
Un pan de mur s’était entr’ouvert par magie, et de ce pan de mur jaillit
une clarté rougeâtre, qui se projeta au milieu des ténèbres du cachot.
Un homme parut, son épée d’une main, une lanterne sourde de l’autre.
L’homme qui entrait, c’était Archibald Douglas lui-même.
Hector étouffa un cri.
--Silence! lui dit Douglas; venez, et pas un mot...
Hector s’inclina et suivit le lord.
Douglas le prit par la main, l’entraîna par cette porte mystérieuse et
lui montra un escalier tournant dans l’épaisseur du mur, et conduisant
sans doute au premier étage du château.
Le lord gravit la première marche, Hector le suivit.
Ils montèrent ainsi pendant dix minutes, puis Douglas poussa une porte
et introduisit le jeune homme dans un corridor si vaste que la clarté de
sa lanterne n’en put dissiper entièrement les ténèbres.
--Vous reconnaissez-vous? lui demanda-t-il à voix basse.
--Oui, répondit Hector; c’est la galerie des gardes.
--Et au bout de cette galerie?
--Le corridor du roi.
--Eh bien! reprit Douglas, vous connaissez la chambre rouge, c’est celle
qu’occupe Bothwell.
--Bien, dit Hector.
--Maintenant, fit Douglas en hésitant, réfléchissez une minute, une
seule. Vous avez joué et perdu votre vie pour sauver la reine, la reine
ne vous aime pas...
--Je le sais, murmura Hector d’une voix sombre.
--Elle ignorera votre sacrifice...
--Je le sais encore.
--Et si elle est innocente...
--Elle l’est, milord...
--Soit. En ce cas, elle vous méprisera et regardera votre mort comme une
expiation nécessaire et juste.
--Je le sais encore, milord. Mais qu’importe!
--Vous êtes jeune, beau, vaillant; vous entrez dans la vie à peine. La
vie est bonne quand on a l’avenir devant soi; l’avenir, horizon inconnu
et sans bornes!...
--La vie est un supplice quand on aime... et puis...
--Et puis? fit Douglas.
--Si je ne tue cet homme, la reine est perdue!
--Eh bien! prenez cette dague et cette clé. La première est de fine
trempe; elle traverse d’un seul coup quatre souverains d’or... La
seconde est graissée et ne vous trahira pas; elle ouvre la chambre
rouge... Bothwell l’occupe; il y est à cette heure, car il est minuit.
Entrez, tuez-le..
--C’est tout ce que je veux, dit Hector, en prenant l’une et l’autre.
--Et quand ce sera fait, revenez ici.
--Pourquoi, milord?
--Parce que je vous y attends.
--Avez-vous donc encore quelque chose à me dire?
--Je veux vous sauver, fou que vous êtes.
--Moi, je ne le veux pas, milord!
--Mais, triple insensé! vous n’avez donc ni sœur, ni mère, ni
famille!
--J’ai un père, murmura Hector.
--Ce père n’a donc pas mis en vous l’espoir et l’orgueil de sa race?
Hector soupira: il se souvint de l’enfant, de son serment, de sa mission
et il hésita.
--Voyons, insista Douglas, répondez!
Et, comme il se taisait, le lord continua:
--Je suis proscrit, moi aussi; j’ai accusé la reine, la reine m’a
banni. Mes gentilshommes m’attendent, mes chevaux sont prêts, dans une
heure nous serons en selle, et je vous conduirai à l’ombre des murs de
Douglas, où nul, duc, empereur ou roi, n’osera vous venir chercher...
Hector se taisait toujours.
--Vous avez voulu sauver la reine, n’est-ce pas?
--Oui, mylord.
--Eh bien! elle est sauvée, puisqu’aux yeux du monde vous êtes seul
coupable. Cela ne vous suffit-il point? faut-il que votre sang
coule?...
Hector hésitait encore à la voix entraînante de Douglas qui lui montrait
la vie, le soleil, l’air pur, l’avenir, le prisme étincelant, les bonnes
heures de la jeunesse;--il hésitait en se souvenant de son père, du fils
de Penn-Oll, de cette jeune femme, mère et veuve éplorée, qui
redemandait aux flots son époux, à l’espace son enfant.
Et il craignit de céder.
--Milord, dit-il tout à coup, n’est-ce pas que parmi les seigneurs
écossais, il en est qui accusent encore la reine?
--Sans doute, répondit Douglas.
--Même après mes aveux et ma condamnation?
--Comme ils l’accusaient avant.
--Alors il faut que ma tête tombe.
--Folie!
--Non, milord; car si vous me sauvez, si je fuis...
Hector s’arrêta et passa la main sur son front.
--Si vous fuyez? qu’arrivera-t-il donc?
--Il arrivera qu’on répandra le bruit que j’étais un misérable payé par
la reine pour faire des aveux, et que la reine m’a fait évader.
Le lord fronça le sourcil et ne répondit pas.
--Vous voyez bien qu’il faut que je meure, milord; mon sang effacera le
dernier nuage, le dernier soupçon qui planerait encore sur elle.
Douglas mit la main sur ses yeux, et une larme jaillit au travers de ses
doigts.
--Adieu, milord... Merci! murmura Hector faisant un pas vers le corridor
du roi.
Tout à coup une brusque pensée l’assaillit; il revint vers le duc, lui
prit la main et lui dit avec émotion:
--N’est-ce pas, milord, que lorsque la réprobation universelle pèsera
sur ma mémoire et que l’histoire aura inscrit sur ses pages immortelles
mon nom à côté du nom des régicides, vous protesterez tout bas, et dans
le fond de votre âme, contre l’erreur des hommes et l’erreur de
l’histoire?
--Je vous le promets, noble cœur, murmura Douglas d’une voix brisée.
Vous êtes le plus héroïque soldat, l’âme la plus grande que j’aie
rencontrée jamais.
--Merci! Je ne suis qu’un soldat, vous êtes un grand seigneur; mais vous
savez si ma main est loyale; ne la serrerez-vous point?
Douglas étouffa un sanglot et pressa Hector sur son cœur.
--A moi Bothwell, maintenant! s’écria le jeune homme ivre
d’enthousiasme.
Et il s’élança vers le corridor du roi, laissant Douglas immobile et
consterné.
CHAPITRE HUITIÈME
VIII
Hector connaissait parfaitement les dispositions intérieures du château.
La reine venait souvent à Glascow avec sa maison militaire, et le jeune
garde avait fait faction l’épée à la main dans toutes les salles et
dans tous les corridors.
Il gagna sans nulle hésitation ce qu’on nommait le corridor du roi et
arriva à la porte de la chambre rouge.
Un filet de lumière glissait au travers des interstices et un bruit de
voix étouffées s’en échappait.
Hector retint son haleine et écouta.
Un dialogue animé, brusque, semé d’interruptions, lequel avait lieu
entre un homme et une femme, lui arriva par lambeaux.
La voix de femme, Hector la reconnut et chancela: c’était celle de la
reine.
La voix de l’homme, il la reconnut aussi, et sa main se raidit comme si
elle voulut inscruster chacun de ses doigts dans le manche de son arme.
Bothwell parlait en maître, et d’un ton impérieux...
La reine suppliait.
Hector sentit un ouragan de colère crisper sa gorge, et son cœur
bondissant dans sa poitrine, essaya d’en briser les parois.
--Milord, disait la reine avec l’accent de la prière, je ne puis, je ne
dois point vous écouter...
--Madame, répondait Bothwell, maudit soit le destin qui m’a jeté sur
votre route, car cette destinée nous sauvera ou nous perdra tous deux.
--Je ne vous comprends pas, milord.
--Vous allez me comprendre, madame: je vous aime...
--Oh! taisez-vous! de grâce...
--Je vous aime, continua Bothwell avec chaleur, depuis longtemps...
depuis le jour où vous êtes revenue de France... depuis le jour où, dans
une réception solennelle des grands feudataires de votre couronne, vous
avez laissé tomber sur moi un sourire banal, comme tant d’autres en ont
vu s’échapper de vos lèvres.
--Monsieur, dit la reine avec dignité, vous êtes mon sujet!
--Oh! je le sais, madame, mais le roi, celui qui vient de mourir...
--Paix aux morts!
--N’était-il pas votre sujet, avant de devenir votre époux?
--Monsieur... au nom du ciel!...
--Il ne vous aimait pas, cependant, reprit Bothwell avec amertume, moi,
je vous aime...
--Taisez-vous!
--Je vous aime d’un ardent et terrible amour, et je ne connais pas, je
ne trouverai pas d’obstacle...
--Mais, moi, monsieur, je ne vous aime pas...
Et en prononçant ces mots, la reine trembla si fort qu’Hector en
tressaillit.
--Vous m’avez défendue quand on m’accusait, reprit-elle, je suis allée à
vous... je vous ai pris le bras, je me suis mise sous votre
protection... abuserez-vous de ma confiance?
--Non, madame; mais je vous l’ai dit, je vous aime en insensé, je suis
capable de tous les crimes...
La reine recula et attacha sur lord Bothwell un regard éperdu:
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu!
Et elle l’envisagea avec terreur.
--Qu’avez-vous, madame, et que vous ai-je donc dit? fit-il avec
étonnement.
--Rien, dit-elle; mais ce mot... de crime...
--Eh bien? fit Bothwell.
--Le roi... murmura-t-elle.
Bothwell eut un ricanement de colère.
--Ah! madame, fit-il, je ne croyais pas que vous me pussiez faire
pareille injure!
Et l’accent de Bothwell était si indigné que la reine en éprouva une
vive douleur et lui tendit spontanément la main.
--Pardonnez-moi, dit-elle, je suis folle!
--C’est vous qui devez me pardonner, madame, répondit Bothwell avec une
humilité hypocrite, je vous ai cruellement et indignement offensée...
--Vous? répondit la reine troublée.
--Oui, moi, continua Bothwell dont la voix était caressante et
fascinatrice maintenant, autant qu’elle était brusque et emportée
naguère, je vous ai parlé de mon amour, je vous ai offensée...
pardonnez-moi...
Et Bothwell se mit à genoux et prit les mains de la reine dans les
siennes...
Tandis qu’il les approchait de ses lèvres, une larme tomba de ses yeux,
et cette larme brûla les mains de Marie, qui les retira vivement et
poussa un cri.
Mais ce cri était si alarmé, si vibrant d’effroi, que Bothwell
tressaillit d’espérance et comprit que le premier pas était fait, et que
la reine venait de trembler pour son propre cœur.
--J’ai été un téméraire et un insensé, madame; un téméraire, car j’ai
osé vous parler d’amour, un insensé, car j’ai cru que l’amour d’un
grand seigneur comme moi pourrait être écouté d’une reine comme vous. Je
me suis figuré, fou que j’étais! que, rois ou ducs, les nobles étaient
égaux, et que l’un des gentilshommes les plus riches et les plus nobles
du royaume, pouvait, puisque tel était l’usage, en épouser la reine...
Je me suis trompé, pardonnez-moi, madame.
Et Bothwell, à genoux, avait une voix fascinatrice et voilée, cachant
des sanglots et une douleur intraduisible sous son apparente douceur.
Cette scène avait lieu dans la chambre rouge, à la clarté d’un
flambeau, minuit sonné, et le château endormi du faîte à la base.
Bothwell était tête nue, pâle, les cheveux rejetés en arrière, la lèvre
douloureusement crispée, les mains jointes et tendues vers la reine.
La reine était debout, adossée au mur, dans un état de perplexité et de
terreur impossible à décrire. Ses cheveux dénoués flottaient sur ses
épaules, son œil était hagard, ses lèvres frémissaient... elle
regardait Bothwell avec un mélange d’effroi et de tendresse.
Car Bothwell ainsi placé, ainsi agenouillé, Bothwell, dont la passion
courbait le front, était beau en ce moment, et toute reine qu’elle pût
être, Marie était touchée. Elle hésitait, elle commençait à faiblir.
--Madame, reprit Bothwell, vous m’avez fait duc, n’est-ce pas?
--Sans doute, dit la reine.
--Vous m’avez nommé premier ministre?
--En effet, dit-elle encore.
--Eh bien! reprenez ce brevet de duc, reprenez ces lettres de premier
ministre, je n’en veux pas!
--Vous... n’en... voulez pas?...
--Non, car je vais partir à l’instant même, je vais me retirer dans mes
terres, loin de la cour, loin de vous... Je vais m’imposer un exil
volontaire... Je vais essayer de mourir vite... et je réussirai, madame,
car je ne vous verrai plus...
Bothwell mit la main sur ses yeux, et la reine vit couler deux grosses
larmes au travers de cette main crispée...
--Monsieur, monsieur... fit-elle chancelante, si je vous fais du mal...
pardonnez-moi...
--Vous! me faire du mal, murmura-t-il avec un sourd ricanement! Oh!
vous ne le croyez pas, vous ne pouvez le croire, madame?
Et Bothwell écarta ses mains et essaya de sourire.
Ce sourire navra le cœur de la reine.
--Monsieur, reprit-elle, vous dites que vous m’aimez, n’est-ce pas?
--Si je vous aime!
--Mais vous ne me l’aviez jamais dit...
--Le pouvais-je, il y a vingt-quatre heures?
--C’est juste, vous êtes loyal.
--Je souffrais, madame, silencieusement et dans l’ombre, vivant de votre
sourire et de votre regard, me trouvant sur votre passage pour
effleurer votre robe, heureux quand, par hasard, vous daigniez me
remarquer... J’étais sur vos pas sans cesse, toujours prêt à tirer
l’épée pour vous défendre, car autour de vous se presse une noblesse
turbulente, insoumise, qui supporte difficilement le joug d’une femme...
La reine eut un geste d’inquiétude.
--L’avez-vous vue, naguère, continua Bothwell, l’avez-vous vue vous
accuser du plus grand des crimes, quand ce crime était l’œuvre d’un
misérable obscur?
--Oh! oui, fit la reine pâlissante.
--Eh bien! parmi elle nul ne s’est levé pour vous défendre et venger
l’honneur outragé de sa souveraine! Il ne s’est pas trouvé un seul noble
d’Écosse...
--Vous vous trompez, milord, murmura la reine émue, il s’est trouvé un
grand seigneur, un cœur loyal et fidèle, qui a mis son épée et sa
voix à mon service... C’était vous!
Et la reine lui tendit la main.
Bothwell prit cette main qui tremblait, la porta à ses lèvres et la
couvrit de baisers.
--Mon Dieu! murmura-t-il avec transport, dites-moi qu’un jour viendra
où vous ne refuserez pas mon amour. Madame, dites-le moi... par
pitié...
La reine hésitait encore, mais elle allait succomber, quand, soudain,
elle jeta un cri d’effroi...
La porte venait de s’ouvrir lentement, et un homme, l’œil étincelant,
apparut sur le seuil.
Il était pâle et froid comme une statue--son regard seul vivait et
semblait écraser Bothwell.
Bothwell, à sa vue, recula involontairement, et porta la main à son
épée.
--Quel est cet homme? s’écria la reine troublée.
Elle ne reconnaissait pas Hector.
--Cet homme, fit Hector en allant vers elle, cet homme, madame, vient
vous sauver.
--Le meurtrier du roi! fit Bothwell.
Hector se tourna vers lui avec un dédain suprême.
--Vous savez bien que non, lui dit-il.
--L’assassin! l’assassin chez moi? exclama la reine effrayée.
--Madame, dit Hector avec calme, je supplie humblement Votre Majesté de
daigner m’écouter.
--Ne l’écoutez pas! fit Bothwell frémissant; c’est un lâche et un
assassin!
Hector ne répondit pas, mais il leva son poignard sur la poitrine de
Bothwell et lui dit:
--Si tu ajoutes un mot, je te tue!
La reine poussa un cri et se précipita pour sauver Bothwell.
Hector recula d’un pas, mais n’abandonna point son poignard.
--Madame, reprit-il, je vous ai demandé deux minutes d’entretien, me les
accorderez-vous?
La reine fit un geste de mépris.
Hector leva de nouveau son poignard sur la gorge de Bothwell acculé au
mur... la reine jeta un nouveau cri.
--Parlez, murmura-t-elle, que me voulez-vous?
--Vous voyez cet homme, madame?
--C’est lord Bothwell.
--Cet homme est le meurtrier du roi!
--Tu mens, assassin! vociféra Bothwell.
--Vous savez bien que non, répondit Hector avec un calme terrible...
Madame, continua-t-il, je voudrais être seul avec vous, seul quelques
minutes...
La reine eut un mouvement d’effroi.
--Est-ce mon poignard qui vous épouvante? Ne craignez rien, dit-il en
jetant le poignard.
Bothwell le ramassa, puis s’adressant à la reine:
--Cet homme est un misérable, mais écoutez-le, je me retire dans la
pièce voisine. S’il osait vous insulter, appelez, je serai là pour vous
venger.
Et Bothwell sortit.
CHAPITRE NEUVIÈME
IX
Hector attendit que la porte se fût refermée, puis, quand il fut seul
avec la reine, il lui dit:
--Madame, on a trouvé votre gant dans la mine.
--Je le sais, dit la reine.
--Ce gant, vous l’avez perdu au bal.
--Je le sais encore.
--Un homme l’a ramassé.
La reine lui jeta un regard de mépris:
--C’était vous, n’est-ce pas?
--C’était lord Bothwell.
--Vous mentez!
--Plût à Dieu! murmura Hector; car alors, lord Bothwell ne serait point
un lâche et un misérable; lord Bothwell ne menacerait pas l’honneur, le
repos de la reine.
La reine sourit avec dédain:
--Est-ce la jalousie qui vous fait parler, monsieur? demanda-t-elle.
Hector porta la main à son cœur:
--Vous me faites mal... madame, murmura-t-il avec douceur.
--Ah! dit-elle froidement; je vous fais mal?
--C’est lord Bothwell qui a assassiné le roi, reprit Hector; doutez-en,
peu m’importe! j’ai fait le sacrifice de ma vie, madame, j’ai refusé de
fuir tout à l’heure, et ce n’est point ma grâce que je viens chercher
ici!
--Qu’y venez-vous donc faire, monsieur?
--Je venais y tuer lord Bothwell.
--Le tuer!
--Oui, madame, car lord Bothwell c’est votre honneur foulé aux pieds,
c’est le mépris de l’Europe tombant sur vous, la haine de votre noblesse
vous écrasant, vos sujets vous livrant à la reine d’Angleterre, votre
implacable ennemie... lord Bothwell, c’est la trahison, la fausseté, le
crime, l’infamie... lord Bothwell...
La reine étendit la main:
--Assez, monsieur, assez, murmura-t-elle, je ne vous crois pas!
--Oh! croyez-moi, madame, croyez-moi, reprit-il avec des sanglots dans
la voix--au nom de cette tête que j’ai donnée pour vous sauver... au
nom de cet amour...
Hector avait à peine prononcé ce mot qu’il se sentit frémir et trembler,
et alla s’appuyer au mur, défaillant et pâle.
Ce mot d’amour fit tressaillir la reine; le courroux brilla dans son
regard, et elle lui dit avec cette froide cruauté que les femmes seules
possèdent:
--Cet amour vous égare, monsieur...
Ce mot, le ton avec lequel il fut dit, le geste qui l’accompagna,
produisirent sur Hector l’effet de la foudre, un nuage passa sur ses
yeux, son front se mouilla, il pirouetta sur lui-même et s’affaissa sur
le sol.
En ce moment la porte s’ouvrit et Bothwell entra avec quatre gardes du
corps.
La reine était pâle et oppressée.
A ses yeux, Hector était un assassin--elle ne croyait pas un mot de ce
qu’il lui avait dit.
Mais c’était un assassin dont l’amour avait armé le bras; c’était un
téméraire qui avait osé l’aimer et que son amour avait rendu criminel.
C’était cet amour encore qui l’amenait ici, qui le faisait calomnier
Bothwell...
C’était cet amour qu’elle venait de flageller impitoyablement, et qui le
jetait ainsi dans cette douleur morne et désespérée, dans cette
prostration morale et physique où elle le voyait.
Elle en eut presque pitié; et sans l’arrivée subite de Bothwell,
peut-être lui eût-elle tendu la main pour le relever.
Mais Bothwell entra l’œil étincelant, le sourcil froncé. Bothwell le
désigna aux soldats et leur dit:
--Emparez-vous de cet homme!
Ils soulevèrent Hector toujours affaissé sur lui-même; ils le
garrottèrent.
Hector n’opposa aucune résistance.
--Madame, dit alors Bothwell, ce misérable vous a offensée, mais
pardonnez-lui, il est fou!
--Je lui pardonne, dit la reine avec douceur.
Ces mots galvanisèrent Hector. Il se redressa soudain, jeta un regard
chargé de haine sur Bothwell, et voulut s’élancer sur lui.
Mais il était garrotté, et il n’avait plus son poignard.
--Où désirez-vous qu’on le conduise? demanda lord Bothwell.
--Au château de Dunbar, répondit la reine.
Puis, la pitié se faisant jour de nouveau dans son cœur, elle ajouta:
--Si je lui faisais grâce?
Hector frissonna; Bothwell pâlit.
--Y pensez-vous, madame? murmura Bothwell.
--Il est si jeune...
--C’est l’assassin du roi.
La reine tremblait et redevenait femme.
--Madame, lui dit Hector fièrement, je vous ai dit la vérité, vous
n’avez point voulu me croire. Je voulais vous sauver, vous êtes sourde!
Il faut que je meure, maintenant, car mon sang est nécessaire à votre
honneur, et fermera la bouche à ceux qui vous ont calommiée. Madame, je
ne vous demande ni pardon, ni pitié, mais regardez bien cet homme...
Et Hector désigna Bothwell du regard.
--Cet homme est un lâche et un assassin! poursuivit-il; cet homme dit
vous aimer...
--Taisez-vous! dit impérieusement la reine.
Et la pitié s’en alla une fois encore, son cœur se ferma.
Elle lui tourna le dos et dit à Bothwell:
--Donnez-moi votre bras et appelez mes femmes.
--Montez à cheval! ordonna Bothwell aux gardes, et conduisez sur l’heure
ce prisonnier au château de Dunbar. Cet homme est l’assassin du roi,
vous en répondez sur votre tête.
La reine s’appuya sur le bras de Bothwell et fit un geste.
A ce geste les gardes entraînèrent Hector qui les suivit sans
résistance, murmurant avec désespoir:
--Elle ne me croit pas! elle ne me croit pas!
--Milord, dit la reine a Bothwell, vous m’avez fait ce soir d’étranges
aveux...
--Sincères, madame.
--Je veux le croire, mais il faut vous éloigner.
--Partir?