Chazolles laissa les portes ouvertes pour bien entendre les bruits de
la maison, et, arrivé à la chambre de sa maîtresse, il s'arrêta de
nouveau en face du portrait de la jeune fille qui le fixait, animée et
vivante.
C'était bien elle, avec ses traits de vierge, l'expression pleine de
douceur abandonnée, sa grâce lumineuse, ses yeux tendres à demi
éteints dans un spasme de volupté.
Et surtout avec ce demi-sourire d'enfant heureuse à qui la vie ne
jette que des fleurs.
Il l'avait eue, bien à lui, il le croyait, pendant des mois entiers;
elle lui avait inspiré une de ces passions frénétiques pour lesquelles
on sacrifierait tout, père, mère, enfants et amis, et maintenant elle
en avait assez; elle courait les aventures; en ce moment même, elle
était aux mains d'un rival exécré; elle le payait de sa blessure et
réparait de ses mains douces le mal d'un coup d'épée dont elle avait
été la cause!
Ah! si c'était à recommencer!
Comme il ne l'épargnerait pas!
La pendule sonna une heure et demie.
Sa colère montait comme une marée qui roule et à chaque vague nouvelle
envahit la grève et la couvre de son écume.
Il tira de sa poche le rapport de Melchior.
Il allait le relire pour la vingtième fois quand la clef tourna dans
la serrure de la porte d'entrée qui se referma avec bruit.
Un frôlement d'étoffes se fit entendre sur les tapis et l'original du
portrait se montra sous la portière de la chambre.
C'était Angèle.
Enfin!
--Vous êtes là, dit-elle, durement, à cette heure-ci!
--Ne m'as-tu pas donné rendez-vous? répondit Chazolles, en se dominant
par un effort surhumain.
--C'est vrai. Je l'avais oublié. Autrement je serais rentrée plus tôt.
--D'où viens-tu?
--De la rue de Londres, chez une de mes amies.
--Ah! tu n'es pas allée à l'Opéra?
Elle jeta sa sortie de bal sur une chaise.
D'un geste ravissant, sans s'occuper de la présence de son amant, en
un tour de main, elle avait dégrafé sa robe qui gisait à ses pieds, et
maintenant elle arrangeait sa forêt de cheveux, les rejetant en
arrière, cambrée, les bras en l'air, et démêlant les torsades lâchées
à la débandade avec un peigne d'écaille.
--Pourquoi me faites-vous cette question? dit-elle en se retournant.
--Pour savoir, pour rien.
--Oui, j'y suis allée, dit-elle.
--Seule?
--Qu'est-ce que cela vous fait, m'sieu le ministre? fit-elle, avec un
accent de gavroche.
Puis sans se presser, sans gêne, comme si elle avait été seule, elle
s'occupa de sa toilette intime avec des bruits de flacons ouverts et
refermés, des sons cristallins sur le marbre, et des clapotements
d'eau dans les cuvettes de porcelaine dorée à son chiffre.
Une seconde fugitive, Chazolles en extase devant cette statue de la
jeunesse, saisit sur le visage de la jeune femme reflété dans la
glace, sous la lueur des six bougies des appliques qu'elle avait
allumées, un regard inquiet dirigé de son côté.
Lorsqu'elle fut prête, rafraîchie et reposée par ce bain utile, elle
passa devant lui et, étendant la main, elle ouvrit vivement la fenêtre
donnant sur la cour.
--On étouffe ici, dit-elle. Une chaleur horrible. On ne sait où se
fourrer. Ah! vous pouvez vous vanter d'être un bon tyran, vous!
M'obliger à rester à Paris où il n'y a plus personne, quand je
pourrais être au bord de la mer, à Étretat, à Trouville ou ailleurs!
Enfin me voilà! Que me voulez-vous?
--Je veux une explication. Angèle, nous ne pouvons plus vivre ainsi.
--C'est mon avis.
--Alors, écoute-moi.
--Oh! pas cette nuit! Je tombe de sommeil. Je vais me coucher;
bonsoir.
Elle lui tendit son front négligemment et voulut s'éloigner.
Il la retint, lui étreignant le bras dans sa main.
--Non, reste, dit-il. J'ai à te parler.
--Faites donc, mais vite. Qu'est-ce que ce papier que vous tenez là?
--Ce papier? C'est une accusation en règle.
--Contre qui?
--Veux-tu que je te le lise?
--Je n'y tiens pas.
--Et s'il te concerne?
--Je ne suis pas curieuse.
--Écoute cependant. Quel est cet appartement que tu as rue de Londres?
--Ah! vous savez?
--Oui.
--C'est un appartement que j'avais avant de vous connaître.
--Il te sert pour tes rendez-vous avec tes amants?
--Ah! vous savez encore?
--Oui.
--Alors, vous n'avez pas besoin de me questionner.
--Ainsi, jamais tu n'as été à moi seul?
--Suis-je votre femme?
--Mais tes serments, tes promesses?
--Des mots.
--Cette femme qui était avec le baron Germain au café Durand, dans un
cabinet, le jour de sa mort, tu la connais?
--Vous aussi, sans doute, puisque votre police est si vigilante!
--Pas la mienne.
--Celle de M. Duvernet?
--Peut-être.
--Jolis ministres qui emploient leurs agents à surveiller une
maîtresse!
--Réponds?
--Eh bien, oui! c'était moi. Est-ce tout?
--Et ce soir, d'où sors-tu, si ce n'est de l'hôtel, de la chambre de
ce misérable duc de Charnay, avec qui tu étais à l'Opéra! Est-ce vrai?
--Parfaitement.
Chazolles s'arrêta.
--Elle ne se défend même pas, elle n'essaie même pas de nier, par
pudeur! s'écria-t-il.
--A quoi bon? dit insolemment Angèle en s'asseyant sur une chaise en
face de lui. J'en ai assez de tes scènes. Je te connais maintenant
comme si je t'avais fait. D'ailleurs, tu es comme les autres. Tous
pareils. Quand tu te seras mis dans une colère atroce, quand tu auras
fait le terrible, que tu m'auras menacée des plus méchants supplices
qu'un amant puisse faire endurer à sa perfide maîtresse, tu te
rouleras à mes genoux en les embrassant comme un tabernacle. Tu
demanderas ta grâce comme un condamné à mort. J'y suis faite.
Autrefois, j'étais assez sotte pour m'émouvoir. Il me venait des
larmes d'attendrissement aux yeux; je m'apitoyais comme une bête.
C'est fini. Mon noviciat est fait! Et depuis deux ans qu'il dure, tu
penses que mon petit cœur s'est affermi, pétrifié et qu'il ne se met
pas à battre la générale pour une comédie qui ira à sa trois centième
comme les _Cloches de Corneville_. Mon parti est pris. Je ne veux plus
de cette vie-là. Quittons-nous.
Elle était à deux pas, ironique, provocante, moitié railleuse, moitié
colère.
Il l'attira brusquement à lui.
Évidemment, elle attendait ce geste qui amena sur sa lèvre un faible
et dédaigneux sourire.
--Voyons, dit-il, pourquoi me maltraites-tu de cette façon? Que
t'ai-je fait? Il y a des heures où je me suis cru aimé sincèrement, et
il faut que tu me haïsses pour me parler de la sorte. Que tu me
trompes, je le conçois. C'est peut-être une fatalité de ta nature de
femme. Tu marches sur les traces des autres. Mais pourquoi t'acharner
à me faire souffrir? On dirait que tu cherches par quelles tortures tu
peux ensanglanter, déchirer un être qui s'est donné à toi et n'a pas
le courage de se reprendre. Je ne peux pas vivre sans toi.
--Tu vois bien, fit-elle en se dégageant. Moi je ne veux pas
d'esclavage. Tout passe, tout lasse, tout casse.
--Qui aimes-tu donc? demanda-t-il.
--Moi, est-ce que je sais? toi peut-être, mais encore plus ma liberté.
Je veux vivre comme l'oiseau qui va partout et n'a pas de maître.
Et comme Chazolles se taisait, la tête cachée dans ses mains.
--Je savais bien ce qui m'attendait; une querelle, des reproches! De
quel droit pourtant? Sommes-nous mariés? Le maire et le curé ne sont
pour rien dans nos arrangements. Je vois ce que tu vas me dire. C'est
toi qui m'entretiens! Apparemment parce que c'est ton plaisir!
L'argent, je m'en moque. Est-ce que j'y tiens? J'ai ma tante Pivent et
mon cousin Méraud. Ils m'aiment comme je suis! Je ne fais donc que ce
qui me plaît. Il faut te fourrer cette idée-là sous les cheveux,
Excellence. Si je me suis donnée à toi, c'est que je le voulais bien.
J'ai le droit d'en faire autant pour les autres.
Des gouttes de sueur perlaient au front de Chazolles.
Il essuya avec son mouchoir ces larmes que la honte et l'indignation
lui arrachaient.
Il releva la tête et vit cette fille élégante, à la figure suave et
sereine, qui s'exprimait comme une harengère et le traitait, lui,
qu'elle nommait avec dérision: Excellence! comme elle n'eût pas traité
un portefaix ou un chiffonnier.
Ce contraste entre la virginité du visage, la candeur effarouchée des
yeux, les blancheurs satinées de la peau, la perfection idéale des
bras et des mains, et la banalité, la rudesse grossière et basse des
paroles, le plongeait dans une stupeur hébétée.
--Ainsi, reprit-il, tu veux me quitter?
--Oui, si tu ne te contentes pas de ce que je te donne.
Et tout à coup, par un de ces revirements si fréquents chez elle, elle
reprit, câline:
--Ne te forge donc pas des peines et des ennuis. Pourquoi faire?
Elle lui passa les deux bras autour du cou, en se frottant avec des
ondulations félines, comme une chatte qui ronronne dans les jambes de
son maître, mais il ne se dérida pas.
--Je serais déshonoré à mes yeux si j'acceptais un partage pareil!
C'est impossible.
--Pourquoi?
--Tu ne comprends pas l'infamie d'un pareil marché? Je t'aime trop
d'ailleurs pour te savoir à d'autres.
--Moi aussi, je t'aime, méchant jaloux.
--Alors, sois à moi, à moi seul!
Elle secoua la tête et se mit à rire.
Mais les notes de ce rire forcé sonnaient faux dans le silence de la
grande cour où les lumières brillaient comme dans les profondeurs d'un
puits.
--Tu en demandes trop, dit-elle.
Si Angèle n'avait pas fixé les amours du plafond, elle aurait pu voir
son amant blêmir jusqu'à la lividité et son front se plisser dans une
contraction nerveuse réprimée avec peine.
--Le temps est à l'orage, fit-elle. C'est ennuyeux, les scènes. Il
n'en faut plus. Je la reprends, ma liberté; oui, monsieur.
--Qu'en feras-tu?
--Ce que je voudrai.
--Tu es bien décidée?
--Oui.
--Ah! dit-il, tu ne m'as jamais aimé.
--Je crois que si. Qu'entends-tu par aimer?
--J'entends se dévouer au bonheur de son amant, lui sacrifier ses
goûts personnels, éviter de le froisser, de le troubler; ne pas le
cribler à chaque minute de coups d'épingle, ne pas surexciter sa
jalousie qui prouve son amour, par des coquetteries sans nom, être
indulgente enfin et douce pour lui.
--Et je n'ai pas ces qualités?
Il la tint embrassée et plongea ses yeux ardents dans les prunelles de
la jeune femme.
--Prends garde, dit-elle, tu me fais mal. Tu as tes nerfs.
--C'est vrai! je suis malade. Je tremble la fièvre.
Et sa voix devint plus grave.
--Angèle, dit-il, je t'ai bien aimée, moi! Lorsque je t'ai vue pour la
première fois, j'ai compris que ma destinée était liée à la tienne.
Alors j'ai changé ma vie. Là-bas, au fond de ma province, le soleil,
loin de toi, me semblait glacé, les bois étaient tristes, ces bois
auparavant pleins de bruit et de fanfares; la musique des chiens
courant le cerf m'ennuyait. La maison où m'accueillait le sourire de
la sainte qui est ma femme, où des bébés blancs et roses m'ouvraient
leurs bras, me parut vide et morne.
Les jardins étaient tristes, les champs n'avaient plus de charmes.
Qu'ai-je fait? J'ai déserté ce paradis de l'amour pur et sans
reproche, pour cet enfer, pour cette odieuse fournaise de Paris. J'ai
cherché un prétexte à mes absences et l'ai trouvé sans peine.
Pourquoi, si tu me réservais de si cruelles déceptions, t'es-tu placée
sur ma route? Pourquoi te faire un jeu de m'enivrer de tes regards, de
tes caresses? Pourquoi m'as-tu promis ce que tu ne tiens pas? Pourquoi
m'avoir menti quand rien ne t'y contraignait, quand la misère même,
cette suprême excuse des femmes qui tombent, n'était pas là pour
t'absoudre?
As-tu quelque reproche à m'adresser? Non! J'ai assuré ton avenir. Tu
es indépendante et libre pour la vie. J'en espérais quelque gratitude
et tu m'exaspères avec tes insolences. Tu veux me quitter. Mais après?
Que me restera-t-il à moi, qui t'ai tout sacrifié? Excepté toi, je
n'ai plus rien! Voyons, fais un effort, rappelle-toi! Que nous
disions-nous, seuls tous deux, sous les ombrages de nos bois, dans les
profondeurs des bosquets du Val-Dieu?
Et maintenant, quelle décadence! Après un an de félicité, parce que
j'étais imbécile et crédule, sont venues les heures terribles. La
jalousie a parlé. Alors sont arrivées les querelles, les colères de
chaque jour, des blessures mortelles. Et de mon côté, j'en rougis, des
emportements que tu te fais un malin plaisir d'exciter. Tu te plais à
déchaîner une rage qui s'abaisse jusqu'à la brutalité, à aiguillonner
un orgueil dont tu connais les violences. Mais c'est à se suicider
pour cette dégradation où tu me fais descendre!
Moi, un homme du monde, un galant homme, je suis devenu un jouet pour
tes caprices, tu me foules aux pieds comme ce tapis sur lequel tu
marches; tu me jettes à la face des mots qu'une fille du ruisseau
garde pour les êtres abjects qui vivent de ses vices et de ses
largesses! Plus mon respect et mes attentions s'humilient devant toi,
plus tes audaces grandissent et tes dédains redoublent! Ah! quel mal
tu causes, et avec quels raffinements tu enflammes les plaies que tu
fais!
Elle essaya de s'arracher de ses mains et n'y pouvant parvenir:
--As-tu fini? dit-elle.
--Oui, répliqua-t-il d'une voix altérée.
--Eh bien! voilà mon ultimatum, comme vous dites, vous autres. Tu as
peut-être raison, mais je ne peux pas me changer. Tu réfléchiras. Je
t'ai bien aimé, j'ai été sincère. Mais ce que j'ai promis je ne peux
pas le tenir. Entends-tu? je ne peux pas? Nous ne sommes pas
enchaînés, n'est-ce pas? Si tu ne me veux pas comme je suis,
quittons-nous! Quittons-nous! Demain, je m'en irai à Trouville pour
une dizaine de jours, c'est décidé. Tu réfléchiras!
--Tu iras seule?
--C'est mon affaire.
Chazolles la repoussa brutalement en se levant; il s'approcha de la
balustrade de fer forgé, pour baigner son front en feu, dans l'air
humide de la nuit.
Il resta une seconde penché sur l'abîme, et soudain il se recula, en
passant ses doigts sur son front comme pour en arracher une idée
tentatrice qui l'épouvantait.
Angèle s'était renversée sur le dossier de son fauteuil, la gorge au
vent, et contemplait Maurice avec une curiosité indifférente.
Il se rapprochait d'elle.
--Ainsi c'est décidé?
--Quoi?
--Tu veux des amants?
--Tu as bien une femme et une maîtresse! Après tout, j'ai été élevée
comme ça, moi! Je ne suis pas de ces demoiselles qu'on garde avec des
escortes de bonnes pour les préserver d'un accroc à leur robe
d'innocence. Tu aurais dû le savoir! Encore n'y parvient-on pas
souvent!
--Ah! fit Chazolles avec dégoût, tout sombre dans ce naufrage sous ton
souffle de femme perdue! Je ne sais plus ce que je fais, d'où je viens
ni où je suis! J'ai peur de moi et je me sens capable d'un crime, d'un
trait de folie sans remède. J'essaye de me raisonner, de me détacher
de cette vile passion qui m'entraîne à ta suite. Je pense à tes
perfidies, à tes chutes, rien n'y fait! Plus je m'efforce de sortir du
bourbier, plus je m'y enfonce! Tes yeux sont pour moi ce qu'est la
liqueur mortelle pour un alcoolique qu'elle abrutit et qu'elle tue!
Malheureuse et tu te joues de moi! de mon honneur, de ma paix, de mon
repos! Prends garde. Tu ressembles au dompteur qui se rit de la
férocité de ses lions et finit par être dévoré.
--Comédie! Allons, dit-elle après un silence, c'est bien décidé; nous
ne nous reverrons plus? Tu ne veux pas?
--Tu pars?
--Demain.
Et, très calme en apparence, elle ajouta:
--Cela vaudra toujours mieux que d'être dévorée. Tu es féroce, mon
pauvre Maurice, pour un ministre de l'agriculture. Va-t'en. Le temps
est un grand maître. Il te guérira.
Elle s'était levée encore une fois.
Sa taille cambrée ondulait sous la batiste transparente qui dessinait
ses formes sans défaut et se teintait de la couleur de sa chair rosée.
Chazolles frissonna à la pensée qu'il la voyait pour la dernière fois.
Il hésitait. Il ne pouvait pourtant pas renoncer à elle. Il aurait
préféré la voir morte!
--Et si cette séparation me rend fou? Si je t'aime trop pour la
supporter? Si je me tue dans un instant d'égarement; si je compromets
l'honneur d'un nom jusque-là intact! Si la seule idée que tu es à
d'autres me rend capable de tout, n'auras-tu pas pitié de moi?
--Des phrases! On ne tue pas sa maîtresse et on ne se tue pas parce
qu'elle cesse de vous aimer. Paris serait dépeuplé en huit jours. Tu
es stupide.
--Oui, stupide d'amour, fou de colère. Tu as été le poison! Tu as
infiltré dans mes veines le feu qui me brûle. Depuis notre fatale
rencontre, je n'ai pas eu une minute de joie. Tant que tu vivras, tu
me causeras des tortures pareilles!
J'ai tout fait pour m'étourdir. Rien n'a réussi.
Malgré ton indignité, je te veux et je te veux à moi. Tes mensonges,
tes dédains, tes trahisons irritent mon amour au lieu de l'éteindre.
Toi vivante, je n'aurai pas un instant de repos! Ne vaut-il pas mieux
mourir tout d'un coup plutôt que de s'avilir et de se dégrader?
Il lui appuya la main sur l'épaule si rudement qu'elle tomba à ses
genoux.
--Ah! cria-t-elle, tu es un lâche!
Ce mot le fouetta au visage comme un coup de cravache. Jamais un homme
n'aurait osé lui jeter cette insulte à la face.
Dans une étreinte involontaire, il écrasa le bracelet de brillants
qu'elle portait au bras.
Le cercle d'or en éclats lui entra dans les chairs.
Elle poussa un cri de douleur.
--Au secours!
A la vue du sang qui coulait, Chazolles perdit la tête.
--Veux-tu être à moi seul? dit-il.
--Non.
--Tiens tes promesses.
--Je ne te dois rien.
--Tu me hais donc bien?
--Oui, cria-t-elle affolée, je te hais! oui, je veux être libre, je ne
veux plus te revoir jamais, entends-tu, jamais!
--C'est ton dernier mot?
--Oui.
D'un geste énergique, prompt comme l'éclair, il la saisit par la
taille et la lança par la fenêtre.
Un cri désespéré retentit dans le vide.