Des fanfares à la gare, les rues pavoisées, les bœufs nivernais, ces
grands bœufs blancs, nuance café au lait, rangés en bataille et
passés en revue par le jury, les autorités se serrant autour des
illustres personnages qui daignent honorer de leur présence cette
grande solennité de la paix, Olivier Plumartin déployant sa faconde et
tirant à la trois centième édition ses phrases stéréotypées sur la
généreuse nourricière, l'agriculture; puis, le soir, les agapes
fraternelles à huit francs par tête, les toasts se succédant pendant
une heure, entrecoupés d'applaudissements, de hurrahs, du bruit des
bouchons du champagne à cent sous la bouteille; enfin, l'événement
attendu, le discours ministériel, très réussi, malgré les poignantes
préoccupations de Chazolles, salué d'acclamations proportionnées au
grade de l'orateur; et pour couronnement de la fête, le feu d'artifice
obligatoire et peu coûteux tiré devant des milliers de paysans et de
badauds qui attendent la dernière fusée pour se remettre en route, tel
fut le bilan de cette journée pareille à toutes les réunions dont le
prétexte est la distribution de prix aux bestiaux et à leurs
éleveurs, et le but la petite causerie du candidat malin avec ses
électeurs.
On donne une demi-douzaine de médailles en vermeil, grand module, à un
louis la pièce, et on garde cinq ans son précieux mandat et ses chers
émoluments.
La grande mine de Chazolles obtint un succès d'enthousiasme auprès des
dames.
Il rappelait les chevaliers du temps des ducs de Nevers.
Ce moderne était taillé pour porter la cuirasse et l'épée et figurer
aux tournois.
Et puis il était ministre.
A moins de manquer absolument de prestige, un homme qui est ministre
paraît rarement laid à ses subordonnés.
C'est comme un diminutif de roi et le roi est toujours magnifique pour
les duchesses de sa cour, fût-il scrofuleux comme les derniers Valois,
vieux comme Louis XII quand il épousa Marie d'Angleterre, ou grotesque
et fantasque comme le Hutin.
La dignité relève le physique du titulaire et Chazolles n'avait pas
besoin de cette auréole.
Toutefois, malgré les compliments dont on l'accablait et les
platitudes dont il était le témoin et la cause, il déserta de bonne
heure les superbes salons de la préfecture et se retira dans sa
chambre en attendant l'heure du train matinal qui devait le ramener à
Paris pour le moment du déjeuner.
Le préfet lui avait remis un télégramme de son ami Duvernet, au milieu
de la réception qui avait suivi le feu d'artifice.
Ce télégramme mystérieux autant qu'officiel était ainsi conçu:
«Je t'attends pour déjeuner demain matin, midi. Besoin de te
voir. Urgent.
»_Intérieur._»
Voici ce qui avait motivé cette dépêche.
Le ministre président du conseil venait de recevoir dans son cabinet
un personnage très grave et d'un âge assez avancé.
Perruque grisonnante, figure ravagée, mise de rentier réduit à la
portion congrue par un krach quelconque.
Il relisait la carte que le solliciteur lui avait fait passer: