Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son
cocher.
Ce signe voulait dire:
--Allez vite.
L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de
voitures de toutes sortes.
Le cocher fila par la tangente.
Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire.
--Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans
dix ans on sera forcé de les élargir.
La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.
Son beau-frère lui semblait bien préoccupé.
Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se
disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec
sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret
qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.
Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement,
contre son ordinaire, par Maurice et disparut.
Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants,
souleva les rideaux de l'alcôve où les deux sœurs dormaient dans
leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des
cœurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla
une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis
il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait,
ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin,
héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:
--66, rue du Colisée.
Il lui était impossible d'attendre une minute de plus.
Il lui fallait son explication.
Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec
une effrayante rapidité.
Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était
devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était
emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui.
La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le cœur dans
la poitrine, bouillir le sang dans les veines.
Il voyait trouble.
Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la
nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une
branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait
altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que
rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors.
Angèle, sous sa frêle apparence, était douée d'une sorte de vigueur
printanière. Elle avait une santé exubérante, une fraîcheur de
violette, de fleur qui vient d'éclore sous les baisers du soleil et
les perles de la rosée.
Dans l'enivrement des premières caresses, de l'abandon sans bornes,
sans réserves, où l'adorable fille savait allier la licence effrénée
du fond à une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands
oublis, comme une statue de la grâce dans la nudité du marbre; au
milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupée de voyages forcés, de
séances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine,
il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'être
surpris ni qu'une infidélité de sa maîtresse fût possible.
Avec ses habitudes d'homme rangé, de cultivateur qui sait compter, et
dont les plus larges générosités sont mesurées à l'aune du nécessaire,
il croyait avoir assez fait pour enchaîner éternellement à lui cet
être frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille.
Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aïeux, les gens
de robe, qui notaient la dépense à la fin du jour sur les registres,
véritables annales de l'économie de leur race, et se seraient fait un
cas de conscience de jeter les écus de six livres dans les aumônières
des quêteuses, ou, par les fenêtres, aux mendiants en loques de la
rue.
Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance.
Hélène était faite d'autre sorte.
Elle avait apporté dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de
tout temps sur un pied convenable, une générosité grandiose qui lui
était naturelle, un esprit de bienfaisance princière qui lui avait
conquis bien des amitiés.
Elle avait communiqué à Maurice une partie de la chaleur de son âme
d'élite mais, malgré tout, le vieil homme perçait sous le nouveau.
Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils.
Il était rangé comme un banquier de province, ne se laissant pas
entraîner plus loin que certaines limites, au delà desquelles il
aurait cru voir le Vésuve et l'Etna se livrer à leurs éruptions
volcaniques dans sa maison.
Nous ne le blâmons pas, nous constatons.
Chazolles ne doutait donc pas, avec ses idées d'ordre, qu'il ne se fût
montré d'une générosité sans bornes envers cette petite qu'un néfaste
hasard avait jetée sur son chemin et dans ses bras.
Trente mille francs de dépense annuelle représentaient à ses yeux les
trésors de Golconde et l'extrême prix qu'un bon capitaliste bourgeois
dont le cerveau fonctionne droit, dût mettre à un objet d'art de cette
sorte.
Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles,
des épées rouillées, des vases ébréchés, des manuscrits souillés de la
vénérable et malpropre poussière des siècles, que les amateurs portent
à des chiffres fabuleux; que M. Châtenay achetait de laides potiches
leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, dès
qu'on estime la femme une chose à vendre, le bout du doigt d'une
créature animée, vibrante, source de jouissances indicibles, de
triomphes de vanité autrement vifs que ceux d'un propriétaire de
galerie ou de musée, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui
rendent praticable une traversée de cinquante à soixante ans au milieu
des sables altérés du désert de la vie; qu'enfin la Vénus de Milo, la
Joconde et toutes les fresques de Raphaël réunies ne valent pas un
baiser de ces statues sans égales, créées par le divin artiste qui
fait les fleurs idéales, les horizons enflammés et les femmes
splendides.
Il faut rendre cet hommage à Angèle qu'elle ne se livrait jamais à ces
réflexions, qu'elle ne craignait point la détresse, sans s'inquiéter
d'où l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une idée vague de la
valeur de ce métal et le donnait comme elle le recevait, sans le
compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intérêt
tout à fait médiocre et subalterne.
Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrêta au seuil de sa maison, rue du
Colisée, une lumière incertaine colorait les rideaux de tulle brodé
des fenêtres de la jeune fille.
Il respira.
Il allait la voir.
Il renvoya son fiacre et sonna.
La porte s'ouvrit d'elle-même et il passa dans le vestibule désert
sans parler à la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa
loge où le gaz brûlait.
Dans l'escalier, les tapis épais étouffaient le bruit des pas.
Dès qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrième, elle
s'ouvrit et ce fut Angèle même, qui le reçut.
--Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas.
--Tu ne m'attendais pas?
--Si.
Et elle ajouta avec indifférence:
--Je vous attends toujours.
--Et ta femme de chambre?
--Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille.
Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna, à travers
le vestibule et le salon, sa chambre à coucher où elle avait déjà jeté
son manteau de fourrures sur un fauteuil.
--Il y a longtemps que tu es rentrée? demanda-t-il en se laissant
tomber sur un siège.
--Non.
--Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments.
Elle répondit tranquillement:
--On m'en a offert une.
--Qui donc?
--Le baron Germain.
--Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya à la cheminée.
--Oui et non. Je l'ai rencontré dans le vestibule deux ou trois fois.
Il m'a saluée. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adressé la parole. Je
lui ai répondu. Il aurait cru que j'étais muette. Ce soir il m'a
reconnue au théâtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de
me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui.
--Tu as accepté?
--Pourquoi non?
--C'est léger. Il est rentré, lui?
--Est-ce qu'il rentre! Il est à son cercle ou ailleurs. En voilà pour
jusqu'à demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et
l'âme devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a
rien à dire.
--Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe
au club et ce que font les gens comme le baron Germain?
--Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connaît que les limandes, les
anguilles et les barbues.
--Qui alors?
--Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne
vois que ma tante. Ça ne serait pas à faire. J'ai des amies un peu
partout. La saison dernière, à Trouville, je m'en suis fait. J'ai le
diable au corps. Dès qu'on me voit on m'aime.
--Les femmes?
--Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi!
Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience
nette.
--Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est très gai. Tu
m'as permis d'y aller, j'en ai profité et tu ne me l'aurais pas
permis, j'y serais allée tout de même. Je ne peux pas rester des mois
en cage. Autant me fourrer à Saint-Lazare tout de suite ou à Mazas. Tu
ne veux pas me tenir au secret, hein?
--Ainsi tu as des amies?
--Oui, beaucoup; le plus que je peux.
--Où sont-elles tes amies? Rue de Londres?
Angèle se déshabillait devant la glace avec autant de calme que si
elle avait été seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier
étendu sur un coussin.
Elle ôtait à ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que
Denise avait tant remarquées.
Elle se retourna vivement, un bras replié sous sa tête, coquettement,
dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de
dessous en soie bleue garni de malines.
--Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle.
--Pour rien.
--Si; tu as une idée, dis-la.
--Parce qu'on te rencontre souvent de ce côté.
--Qui ça, on?
--Le premier venu; Duvernet, d'autres.
--Il ne m'aime pas ton ami Duvernet.
--Il te connaît à peine.
--Tu crois ça. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches
partout où il me voit?
--Laissons Duvernet.
--Je te dis qu'il me déteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cet
animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas?
--Ne te fâche pas et réponds-moi. Où vas-tu, rue de Londres?
--Je vais où je veux. Chez des amies à moi qui y demeurent. Est-ce que
je ne suis pas libre? Est-ce que je dépends de personne? Qu'est-ce que
c'est que cette demoiselle qui était dans ta loge, au _Petit Duc_?
--Ma belle-sœur.
--Mademoiselle Châtenay?
--Oui.
--Elle est très jolie!
--Tu trouves? dit machinalement Chazolles.
--Parfaitement. Elle est très jolie, mais elle me reluquait tout le
temps comme une bête curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque
chose.
--Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble?
--Oh! mon cher, ça n'est pas nécessaire. Les femmes, vois-tu, si elles
n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix
députés comme toi et ton ami Duvernet, le malin!
Elle avait achevé sa toilette de nuit.