M. Châtenay lui-même s'échauffait.

Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles

et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son

oppidum, qui était peut-être un camp romain.

Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un

antiquaire de bonne foi en a toujours.

Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de

payer une partie des frais de la guerre.

Il devenait ambitieux pour son gendre.

Duvernet électrisait tout le monde.

Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.

--Nous réussirons, lui disait-il.

Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre--discrètement--de ne

point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais

du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés.

Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les

vaillantes bêtes avaient été moins solides.

En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et

jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre

de ses bonnes intentions.

Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries.

Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils

sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.

De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve.

Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le

dos d'une monture rétive.

Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il

accomplissait ces démarches--tranchons le mot--ces corvées sans

répugnance, avec entrain et gaieté.

Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un

courage extrême et une bonne humeur intarissable.

Il voulait vaincre--pour sa dame!

Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant

d'énergie.

Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir.

Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux,

universellement détesté et partant peu redoutable.

Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse--la

calomnie--mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme

Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre.

Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à

soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente

qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre

et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le

triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.

Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps

d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois

par semaine.

En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il

prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à

la porte de sa maison de la rue du Colisée.

Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et

un goût parfait.

C'était simple et flatteur.

Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses

verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or,

étaient frais et coquets.

Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à

coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se

plaire, où tout était harmonieux et doux.

Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son

chiffre.

Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs.

Chazolles ne regrettait pas son argent.

Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme

qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies.

Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu?

Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au

contraire.

Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole.

Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur

du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était

rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les

liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.

Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme.

Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas

subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si

énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses

sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette

jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la

pierre d'un temple.

Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire

sincèrement aimé.

Il l'était en effet.

Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait

libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son

rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir.

Elle oubliait les désœuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre

prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une

aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs

l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un

voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier

sur un chemin normand et poursuit sa route.

Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec

lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette;

Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse

les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une

femme pût avoir de s'attacher à lui.

Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions,

impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour.

Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si

empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si

caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et

d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans

l'ombre et bien gardé.

Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions.

Dès leur première entrevue elle avait été fixée.

D'un coup d'œil, à la première minute, elle avait jugé, sans se

tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi,

elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas.

Voici ce qui s'était passé:

La concierge avait exécuté les instructions du maître.

Elle avait surveillé le tapissier et son œuvre.

Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée.

C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait

de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans

doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.

Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses

pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.

Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins

facilement indiscrète qu'une autre.

Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau,

Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot

laconique.

A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée

d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce

pas de son âge?

Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner.

Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme:

--Mystère et diplomatie!

Angèle Méraud · 第 26 / 55 题