XVI

Nous avons laissé Nicolas Makovlof disposé à se mettre en frais de

toilette pour se présenter devant l'héritier de son ancien maître.

Voici la façon originale dont il s'y prit:

Quand il fut arrivé au _Novo-Troïskoï-Tratkir_, il avisa le plus sale,

le plus crasseux, le plus déguenillé des cent dix servants du

restaurant, lui ordonna de lui ouvrir un cabinet et lui fit signe d'y

entrer avec lui.

Aussitôt que la porte fut fermée sur eux il examina les diverses pièces

de l'habillement du garçon avec le soin méticuleux d'un adjudant-major

passant le peloton de garde en revue; il parut satisfait de son

inspection. Alors, se débarrassant de sa pelisse de renard et se

montrant à l'homme dans son confortable costume de marchand.

--Mes habits valent vingt roubles de plus que les tiens, lui dit-il, et

étant décidé à les échanger contre tes guenilles, c'est au moins dix

roubles de retour que je devrais te demander.

Le mougik le regardait d'un air hébété.

--Mais, poursuivit Nicolas Makovlof, ayant fait le voeu de rentrer à

Moskow vêtu en mendiant, mon humilité n'en sera que plus agréable à mon

saint patron si la charité lui sert d'escorte. Je te fais don de ce qui

devrait me revenir dans le troc; dépouille ta défroque, donne-la moi, et

prends celle-ci; je ne réserve que le contenu de mes poches.

Cette fois le garçon avait compris, il ne fut pas le moins diligent à se

déshabiller. Le marchand endossa ces haillons, puis se plaçant devant la

glace, il se regarda avec complaisance, s'étudiant à augmenter le

caractère de l'étrange costume dont il s'était affublé, pratiquant

quelques déchirures dans la chemise aux plis flottants, élargissant les

nombreuses solutions de continuité du large pantalon, effilochant

par-ci, déchirant par-là, poussant la recherche jusqu'à accentuer les

nombreuses taches de graisse dont sa nouvelle toilette était émaillée.

Quand l'ensemble lui parut satisfaisant il le couronna en défonçant d'un

coup de poing le petit chapeau évasé qui devait lui servir de

couvre-chef, et ayant jeté sur ses épaules une touloupe éventrée et

déplumée, après avoir ordonné à son droski de l'attendre, il sortit du

restaurant de la Troïtza avec des allures de triomphateur que don César

de Bazan n'eût point désavouées.

Nous avons à peine besoin d'indiquer la cause de la jubilation que

traduisait la physionomie du marchand, et les raisons qui l'avaient

décidé à se déguiser de la sorte; d'après ce que le maître de la police

lui avait raconté des habitudes dissipatrices de l'héritier des

Laptioukine, non-seulement il se croyait sûr d'obtenir de celui-ci sa

liberté, mais encore de n'être pas réduit, pour l'avoir, à pratiquer à

sa caisse une trop large saignée.

Il fut assez surpris de ne trouver chez le jeune seigneur aucune trace

du faste des anciens Laptioukine. L'hôtel était de médiocre apparence,

meublé avec goût mais avec simplicité; on n'y voyait pas ce luxe de

domesticité qui caractérise les habitations de la noblesse russe à la

ville, aussi bien qu'à la campagne. Une seule tradition du château de

Kalonga avait été fidèlement conservée. Avant de voir revenir le valet

qui était allé dire à son maître qu'un de ses nouveaux serfs--le

marchand avait jugé inutile de donner son nom--désireux de lui présenter

ses hommages, le suppliait de lui accorder une audience, Nicolas fit une

faction de plus d'une heure, devant la porte.

On l'introduisit enfin dans un vaste salon où se trouvait celui qui

allait décider de son sort, et que tout en multipliant les révérences

dont il était si prodigue, Nicolas essayait d'observer du coin de

l'oeil.

C'était un très-jeune homme; il était assis devant une table chargée de

papiers et de livres, sur lesquels on voyait briller les lames de

quelques poignards, les crosses damasquinées de pistolets circassiens,

des éperons, des cravaches, quelques bijoux; il écrivait; à l'entrée du

visiteur il ne releva point la tête, il se contenta de l'inviter à

s'asseoir et à attendre.

Ce début parut du meilleur augure au marchand; jamais, même avant sa

disgrâce, le vieux Laptioukine ne lui avait accordé une pareille faveur,

ni témoigné tant de déférence.

Il chercha un siège; dans la pièce se trouvaient deux énormes malles,

dont l'une ouverte et à moitié pleine semblait indiquer les préparatifs

d'un prochain voyage; il s'assit humblement sur l'angle de celle de ces

malles qui était fermée.

Au bout de quelques minutes, le gentilhomme posa sa plume, prit un

cigare, l'alluma, jeta un rapide regard sur Nicolas Makovlof et lui

demanda qui il était.

--Le plus misérable, le plus infortuné de vos esclaves, noble comte,

répondit celui qu'il interrogeait avec l'accent dolent de la profession

dont il portait déjà le costume.

--Le fait est, reprit le jeune homme d'un ton dont Nicolas n'apprécia

point l'ironie, que si tes poches sont aussi peu raccommodées que la

touloupe, elles ne peuvent pas garder fidèlement les roubles que tu leur

confies. Enfin parle: Que demande le plus misérable et le plus infortuné

de mes esclaves.

--Que la miséricorde de Son Excellence daigne s'arrêter sur son

serviteur, dit Nicolas; que le saint patron de notre Russie lui inspire

la clémence, que Notre Seigneur Jésus-Christ, dont toute charité

émane...

--Trêve de verbiage, s'écria le gentilhomme d'une voix impérieuse et

pour la seconde fois, que veux-tu de moi?

--Moins que rien, un mot, un seul mot, voilà tout ce que j'implore de

votre pitié!

--Et ce mot?

--Ce mot serait celui qui ferait un homme de l'esclave; qui de serf à

obrosk que je suis me transformerait en citoyen.

Le jeune Laptioukine haussa dédaigneusement les épaules.

--Faire un homme de toi, dit-il avec amertume, c'est peut-être au-dessus

de mon pouvoir. J'aurai beau briser ta chaîne, ne resteras-tu pas le

serviteur de l'hydromel, du lompapo, de l'eau-de-vie, l'esclave de

l'ivresse ou de quelque autre vilenie. Mais cela te regarde: que

m'offres-tu à moi en échange de ta liberté?

--Ah! seigneur! si je pouvais la payer du prix que j'y attache, ce

seraient tous les produits des mines de l'Oural que je devrais déposer à

vos pieds! s'écria Nicolas, enchanté de la tournure que prenait sa

petite affaire, et convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à en enlever

la conclusion; mais, hélas! je ne suis qu'un bien pauvre homme; le

travail de Gastinoï-Dvor et le métier d'avertisseur n'enrichissent guère

ceux qui le pratiquent; les gens sont devenus si insouciants de la belle

tenue de leurs chaussures, que ce n'est qu'avec bien de la peine que

nous parvenons à vivre au jour le jour et à payer la redevance. Mais

après tout, ce bien que je convoite si ardemment, il ne peut pas

s'estimer bien haut; l'oncle de Son Excellence, le feu comte

Laptioukine--Dieu veuille le recevoir dans son sein--lui a laissé des

esclaves en si grand nombre qu'il lui importe bien peu d'en posséder un

de plus ou de moins; et puis, le seigneur remarquera aussi que je suis

déjà vieux, et que je ne saurais payer cher un bonheur dont j'aurai si

peu de temps à jouir. Il y a des années que j'entasse kopeck sur kopeck

pour arriver à ce but unique de mes ambitions, et je ne suis encore

parvenu à réunir que les cent roubles que j'offre en échange de ma

pauvre personne.--Cent roubles, c'est bien peu, mais celui qui donne

tout ce qu'il possède donne un trésor. Enfin, mon maître doit encore

tenir compte de ma reconnaissance, qui sera éternelle, et des prières

que je ne cesserai plus d'adresser nuit et jour à Dieu, notre souverain

juge, pour la conservation et la prospérité de celui auquel je devrai un

si grand bienfait.

Le gentilhomme écoutait sans mot dire, sans essayer d'opposer une digue

à ce flux de paroles; mais ses yeux ne quittaient pas les yeux du

marchand qui, malgré son aplomb, se sentit plus d'une fois décontenancé

par ce regard perçant. Quand ce fut fini, l'héritier prit la parole à

son tour, et d'une voix lente et brève:

--Tu as été en effet avertisseur au Gastinoï-Dvor, dit-il, mais tu ne

l'es plus. Tu es le marchand de cuirs de la Tverskaïa, le plus riche

commerçant non-seulement de Moskow, mais de la Russie et peut-être de

l'Europe. Tu le nommes Nicolas Makovlof, tu as offert à mon oncle

cinquante mille roubles pour ce qui, à t'entendre, n'en vaut plus que

cent aujourd'hui. Il a refusé, il a eu raison, c'eût été un marché de

dupe; la liberté vaut un million de roubles.

Nicolas porta la main à sa barbe, et avec un geste de suprême désespoir,

il en arracha une poignée de poils; puis il murmura avec un accent

lamentable:

--Le seigneur a raison; c'est un million de roubles que j'ai voulu dire;

ma langue m'a mal servi.

Mais loin d'être fasciné par l'offre de cette somme colossale, le jeune

noble, renversé dans son fauteuil, chassa lentement la fumée que

contenait sa bouche et hocha négativement la tête.

Le marchand croyait rêver.

G. de Cherville.

(La suite prochainement.)

L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873 · 第 17 / 30 题