Nous avons laissé Nicolas Makovlof disposé à se mettre en frais de
toilette pour se présenter devant l'héritier de son ancien maître.
Voici la façon originale dont il s'y prit:
Quand il fut arrivé au _Novo-Troïskoï-Tratkir_, il avisa le plus sale,
le plus crasseux, le plus déguenillé des cent dix servants du
restaurant, lui ordonna de lui ouvrir un cabinet et lui fit signe d'y
entrer avec lui.
Aussitôt que la porte fut fermée sur eux il examina les diverses pièces
de l'habillement du garçon avec le soin méticuleux d'un adjudant-major
passant le peloton de garde en revue; il parut satisfait de son
inspection. Alors, se débarrassant de sa pelisse de renard et se
montrant à l'homme dans son confortable costume de marchand.
--Mes habits valent vingt roubles de plus que les tiens, lui dit-il, et
étant décidé à les échanger contre tes guenilles, c'est au moins dix
roubles de retour que je devrais te demander.
Le mougik le regardait d'un air hébété.
--Mais, poursuivit Nicolas Makovlof, ayant fait le voeu de rentrer à
Moskow vêtu en mendiant, mon humilité n'en sera que plus agréable à mon
saint patron si la charité lui sert d'escorte. Je te fais don de ce qui
devrait me revenir dans le troc; dépouille ta défroque, donne-la moi, et
prends celle-ci; je ne réserve que le contenu de mes poches.
Cette fois le garçon avait compris, il ne fut pas le moins diligent à se
déshabiller. Le marchand endossa ces haillons, puis se plaçant devant la
glace, il se regarda avec complaisance, s'étudiant à augmenter le
caractère de l'étrange costume dont il s'était affublé, pratiquant
quelques déchirures dans la chemise aux plis flottants, élargissant les
nombreuses solutions de continuité du large pantalon, effilochant
par-ci, déchirant par-là, poussant la recherche jusqu'à accentuer les
nombreuses taches de graisse dont sa nouvelle toilette était émaillée.
Quand l'ensemble lui parut satisfaisant il le couronna en défonçant d'un
coup de poing le petit chapeau évasé qui devait lui servir de
couvre-chef, et ayant jeté sur ses épaules une touloupe éventrée et
déplumée, après avoir ordonné à son droski de l'attendre, il sortit du
restaurant de la Troïtza avec des allures de triomphateur que don César
de Bazan n'eût point désavouées.
Nous avons à peine besoin d'indiquer la cause de la jubilation que
traduisait la physionomie du marchand, et les raisons qui l'avaient
décidé à se déguiser de la sorte; d'après ce que le maître de la police
lui avait raconté des habitudes dissipatrices de l'héritier des
Laptioukine, non-seulement il se croyait sûr d'obtenir de celui-ci sa
liberté, mais encore de n'être pas réduit, pour l'avoir, à pratiquer à
sa caisse une trop large saignée.
Il fut assez surpris de ne trouver chez le jeune seigneur aucune trace
du faste des anciens Laptioukine. L'hôtel était de médiocre apparence,
meublé avec goût mais avec simplicité; on n'y voyait pas ce luxe de
domesticité qui caractérise les habitations de la noblesse russe à la
ville, aussi bien qu'à la campagne. Une seule tradition du château de
Kalonga avait été fidèlement conservée. Avant de voir revenir le valet
qui était allé dire à son maître qu'un de ses nouveaux serfs--le
marchand avait jugé inutile de donner son nom--désireux de lui présenter
ses hommages, le suppliait de lui accorder une audience, Nicolas fit une
faction de plus d'une heure, devant la porte.
On l'introduisit enfin dans un vaste salon où se trouvait celui qui
allait décider de son sort, et que tout en multipliant les révérences
dont il était si prodigue, Nicolas essayait d'observer du coin de
l'oeil.
C'était un très-jeune homme; il était assis devant une table chargée de
papiers et de livres, sur lesquels on voyait briller les lames de
quelques poignards, les crosses damasquinées de pistolets circassiens,
des éperons, des cravaches, quelques bijoux; il écrivait; à l'entrée du
visiteur il ne releva point la tête, il se contenta de l'inviter à
s'asseoir et à attendre.
Ce début parut du meilleur augure au marchand; jamais, même avant sa
disgrâce, le vieux Laptioukine ne lui avait accordé une pareille faveur,
ni témoigné tant de déférence.
Il chercha un siège; dans la pièce se trouvaient deux énormes malles,
dont l'une ouverte et à moitié pleine semblait indiquer les préparatifs
d'un prochain voyage; il s'assit humblement sur l'angle de celle de ces
malles qui était fermée.
Au bout de quelques minutes, le gentilhomme posa sa plume, prit un
cigare, l'alluma, jeta un rapide regard sur Nicolas Makovlof et lui
demanda qui il était.
--Le plus misérable, le plus infortuné de vos esclaves, noble comte,
répondit celui qu'il interrogeait avec l'accent dolent de la profession
dont il portait déjà le costume.
--Le fait est, reprit le jeune homme d'un ton dont Nicolas n'apprécia
point l'ironie, que si tes poches sont aussi peu raccommodées que la
touloupe, elles ne peuvent pas garder fidèlement les roubles que tu leur
confies. Enfin parle: Que demande le plus misérable et le plus infortuné
de mes esclaves.
--Que la miséricorde de Son Excellence daigne s'arrêter sur son
serviteur, dit Nicolas; que le saint patron de notre Russie lui inspire
la clémence, que Notre Seigneur Jésus-Christ, dont toute charité
émane...
--Trêve de verbiage, s'écria le gentilhomme d'une voix impérieuse et
pour la seconde fois, que veux-tu de moi?
--Moins que rien, un mot, un seul mot, voilà tout ce que j'implore de
votre pitié!
--Et ce mot?
--Ce mot serait celui qui ferait un homme de l'esclave; qui de serf à
obrosk que je suis me transformerait en citoyen.
Le jeune Laptioukine haussa dédaigneusement les épaules.
--Faire un homme de toi, dit-il avec amertume, c'est peut-être au-dessus
de mon pouvoir. J'aurai beau briser ta chaîne, ne resteras-tu pas le
serviteur de l'hydromel, du lompapo, de l'eau-de-vie, l'esclave de
l'ivresse ou de quelque autre vilenie. Mais cela te regarde: que
m'offres-tu à moi en échange de ta liberté?
--Ah! seigneur! si je pouvais la payer du prix que j'y attache, ce
seraient tous les produits des mines de l'Oural que je devrais déposer à
vos pieds! s'écria Nicolas, enchanté de la tournure que prenait sa
petite affaire, et convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à en enlever
la conclusion; mais, hélas! je ne suis qu'un bien pauvre homme; le
travail de Gastinoï-Dvor et le métier d'avertisseur n'enrichissent guère
ceux qui le pratiquent; les gens sont devenus si insouciants de la belle
tenue de leurs chaussures, que ce n'est qu'avec bien de la peine que
nous parvenons à vivre au jour le jour et à payer la redevance. Mais
après tout, ce bien que je convoite si ardemment, il ne peut pas
s'estimer bien haut; l'oncle de Son Excellence, le feu comte
Laptioukine--Dieu veuille le recevoir dans son sein--lui a laissé des
esclaves en si grand nombre qu'il lui importe bien peu d'en posséder un
de plus ou de moins; et puis, le seigneur remarquera aussi que je suis
déjà vieux, et que je ne saurais payer cher un bonheur dont j'aurai si
peu de temps à jouir. Il y a des années que j'entasse kopeck sur kopeck
pour arriver à ce but unique de mes ambitions, et je ne suis encore
parvenu à réunir que les cent roubles que j'offre en échange de ma
pauvre personne.--Cent roubles, c'est bien peu, mais celui qui donne
tout ce qu'il possède donne un trésor. Enfin, mon maître doit encore
tenir compte de ma reconnaissance, qui sera éternelle, et des prières
que je ne cesserai plus d'adresser nuit et jour à Dieu, notre souverain
juge, pour la conservation et la prospérité de celui auquel je devrai un
si grand bienfait.
Le gentilhomme écoutait sans mot dire, sans essayer d'opposer une digue
à ce flux de paroles; mais ses yeux ne quittaient pas les yeux du
marchand qui, malgré son aplomb, se sentit plus d'une fois décontenancé
par ce regard perçant. Quand ce fut fini, l'héritier prit la parole à
son tour, et d'une voix lente et brève:
--Tu as été en effet avertisseur au Gastinoï-Dvor, dit-il, mais tu ne
l'es plus. Tu es le marchand de cuirs de la Tverskaïa, le plus riche
commerçant non-seulement de Moskow, mais de la Russie et peut-être de
l'Europe. Tu le nommes Nicolas Makovlof, tu as offert à mon oncle
cinquante mille roubles pour ce qui, à t'entendre, n'en vaut plus que
cent aujourd'hui. Il a refusé, il a eu raison, c'eût été un marché de
dupe; la liberté vaut un million de roubles.
Nicolas porta la main à sa barbe, et avec un geste de suprême désespoir,
il en arracha une poignée de poils; puis il murmura avec un accent
lamentable:
--Le seigneur a raison; c'est un million de roubles que j'ai voulu dire;
ma langue m'a mal servi.
Mais loin d'être fasciné par l'offre de cette somme colossale, le jeune
noble, renversé dans son fauteuil, chassa lentement la fumée que
contenait sa bouche et hocha négativement la tête.
Le marchand croyait rêver.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)