(Suite)
En d'autres circonstances, celle-ci eût probablement éludé la
proposition; d'abord parce quelle avait trop de jugement pour garder
quelqu'illusion sur la valeur de sa nouvelle amie et qu'elle ne se
souciait que médiocrement de se montrer à côté d'elle en public; en
second lieu parce que le préjugé national, très-puissant chez elle, lui
inspirait quelque répugnance pour un théâtre et pour des acteurs
étrangers; mais elle comprenait la nécessité de réagir par la
distraction contre l'agitation de ses pensées, puis Mme Babowskine mit
tant d'instances dans ses sollicitations qu'elle se décida à accepter.
Le spectacle n'offrait qu'un médiocre intérêt à Alexandra, qui ne
comprenait que très-imparfaitement la langue française; cependant le jeu
des acteurs était parvenu à captiver son attention, lorsqu'une loge des
premières faisant face à celle dans laquelle elle se trouvait s'ouvrit
avec fracas; une dame mise avec une suprême élégance et un jeune homme
s'y installèrent en remuant les chaises avec un sans-gêne un peu
affecté.
Comme tout le monde, Alexandra avait tourné les yeux du côté de ces
bruyants spectateurs; ils ne se furent pas plutôt arrêtés sur le nouvel
arrivant qu'elle devint horriblement pâle et ne put retenir une
exclamation de surprise; elle reconnaissait le proscrit qui lui avait
causé tant de soucis, l'exilé qu'elle supposait encore en Sibérie et
pour lequel elle priait tous les jours avec tant de ferveur.
Sa surprise n'avait point échappé à la Babowskine, qui lui en demanda la
cause. Alexandra avait trop peu l'usage du monde pour être très-habile
dans l'art de la dissimulation. Heureusement l'émotion causée par cette
apparition soudaine avait été si vive qu'elle vint en aide à son
embarras. Tout son sang affluait à son coeur, la respiration manquait à
sa poitrine oppressée, le malaise qu'elle allégua était trop visible
pour que sa compagne le soupçonnât d'être feint. Supposant que c'était
la chaleur de la salle qui avait occasionné cette indisposition, elle
lui proposa de sortir; Alexandra refusa; elle se contenta de s'asseoir
au fond de la loge, pour se remettre de son trouble et aussi pour
observer le jeune homme sans être trop facilement aperçue par lui.
La tenue de celui-ci ne rappelait guère la tristesse douce et
mélancolique qu'il avait affectée lors de ses deux entrevues avec
Alexandra, et qui avait produit sur celle-ci une impression que le temps
n'avait point effacée. Il avait repris les manières dédaigneuses et
hautaines qui caractérisent la jeunesse dorée de Moskow aussi bien que
celle de Paris. Très-animé et très-joyeux, il se croyait en droit
d'imposer sa gaieté au public, et il ne se gênait pas davantage pour
témoigner à sa compagne une familiarité qui avait encore le tort grave
de n'être pas de très-bon goût. Elle le retrouvait si différent de celui
dont elle gardait si pieusement le souvenir, qu'elle se serait crue la
dupe de quelque ressemblance extraordinaire si la violence des
sensations qu'elle éprouvait lui eût permis de conserver le moindre
doute.
Si certaine qu'elle fût que c'était lui, elle s'occupait beaucoup moins
du jeune noble que de la dame qu'elle voyait à ses côtés; elle
s'arrêtait à tous les détails de la toilette de celle-ci, elle suivait
avidement tous ses mouvements, elle contrôlait tous ses gestes;
lorsqu'elle la voyait se pencher nonchalamment sur l'épaule de son
compagnon, elle sentait son coeur se serrer; elle rougissait de honte,
peut-être de colère, lorsque leur intimité s'affirmait par quelques-uns
de ces badinages que la galanterie interlope n'a jamais la pudeur de
réserver pour le huis clos. Complètement ignorante des habitudes du
monde élégant, et naïve comme un enfant, Alexandra croyait que cette
dame, avec laquelle ce jeune homme se montrait au spectacle et
échangeait de telles privautés, ne pouvait être que sa femme, et,
confondue de la coquetterie effrontée, de l'immodestie de manières de
celle-ci, elle se reprochait amèrement d'avoir pu croire à l'amour de
celui qui s'était choisi pour compagne une pareille créature.
Dans un entr'acte, le gentilhomme ayant dit quelques mots à l'oreille de
sa voisine, celle-ci riposta par un coup d'éventail sur la joue de son
interlocuteur en accompagnant ce geste d'un éclat de rire qui attira
l'attention de la moitié de la salle. Alexandra n'y tint pas davantage;
elle se rapprocha de Mme Babowskine, et d'une voix que son agitation
rendait tremblante, elle lui demanda le nom de cette beauté tapageuse.
--D'où sortez-vous donc, ma chère, lui répondit la marchande de
soieries; mais c'est la Floriani, une danseuse italienne qui fait plus
de mendiants que de désespérés, je vous l'assure. Elle a déjà débarrassé
de leurs roubles et de leurs serfs un bon quart du Cercle des nobles.
Une de nos meilleures clientes, du reste, payant toujours comptant et
autrement gracieuse que nos grandes dames de Moskow!
--Et... ce monsieur... qui est avec elle, dit Alexandra en balbutiant de
plus en plus, c'est son mari?
La Babowskine répliqua par un éclat de rire qui ne le cédait point en
intensité à celui de la Floriani.
--Taisez-vous donc, enfant que vous êtes, dit-elle à demi-voix, je
mourrais de honte si quelqu'un vous entendait.
En parlant ainsi elle avait pris sa lorgnette, elle l'avait braquée sur
le jeune couple.
--Eh bien! vous n'avez pas de chance, ma chère amie, reprit-elle; moi
qui connais tout Moskow, j'ignore absolument quel peut être ce
personnage. Bah! quelqu'ours que la Floriani aura déniché dans une forêt
de la Petite-Russie et de la toison duquel elle veut se faire un
manchon.--Il est joli garçon.--Tiens! mais il paraît que ce monsieur
n'est pas moins curieux que vous, ma chère; regardez donc comme il nous
lorgne; il nous aura remarquée vous ou moi. Savez-vous que ce n'est pas
peu glorieux d'attirer l'attention du cavalier de la Floriani;--celle-ci
paraît furieuse... mais voyez donc, ils se disputent...
Alexandra ne l'écoutait plus: effectivement, depuis quelques instants,
le jeune noble regardait de leur côté avec une persistance qui semblait
indiquer que lui aussi il l'avait reconnue. Elle se leva et, avant que
Mme Babowskine eût pu s'opposer à sa résolution, sans s'inquiéter de ce
que la brusquerie de son départ lui donnerait à supposer, elle sortit de
la loge, quitta le théâtre, monta dans la première voiture qu'elle
rencontra et se fit reconduire chez elle.
La belle marchande rentrait dans un état d'agitation difficile à
décrire. Le désordre de ses idées était si grand qu'elle fut quelque
temps sans pouvoir les rassembler.
[Illustration: LE NOUVEL OPÉRA. État des travaux de l'escalier
d'honneur.]
Elle s'expliquait parfaitement la présence de l'exilé à Moskow; au mois
de décembre précédent la fête du tsar avait été l'occasion de grâces
nombreuses, le jeune homme avait été probablement l'objet de l'un de ces
actes de clémence. Ce qui restait pour elle incompréhensible, c'était
qu'il n'eût pas même songé à remercier celle qui avait essayé de le
sauver, c'était l'indifférence de celui dont elle se rappelait les
déclarations passionnées. Par une de ces contradictions dont le coeur
des femmes a le secret, la pauvre Alexandra, qui avait sincèrement
considéré l'expression de cet amour comme une offense, ne lui pardonnait
pas de l'avoir si légèrement abjuré. Elle s'irritait bien plus encore
d'avoir été la dupe des sentiments que le proscrit avait affectés pour
surprendre son intérêt, d'avoir cru au patriotisme chevaleresque, au
dévouement, à l'abnégation de celui qui, il venait de le lui prouver,
n'était qu'un noble aussi égoïste, aussi frivole, aussi corrompu que ses
pareils.
Cette déception était autrement cruelle que celle qu'elle avait due aux
subterfuges de son mari; cette fois c'était l'idéal qui lui échappait à
son tour. Elle eut pour résultat d'exaspérer l'aversion et le mépris
d'Alexandra pour l'oppression nobiliaire et autocratique de son pays, de
la fortifier dans sa résolution de tout risquer pour l'y soustraire. La
nuit augmenta cette exaltation; dans sa fiévreuse insomnie, elle se
demandait si, lorsque les hommes se courbaient si lâchement sous cet
odieux servage, ce n'était pas aux femmes à leur apprendre comment on
meurt plutôt que de le subir, et les projets les plus insensés
traversaient son cerveau.
Le matin, encore brisée par ses émotions, on lui remit une lettre qu'un
domestique venait d'apporter et dont il attendait la réponse.
Alexandra tressaillit à la vue du cachet armorié de l'enveloppe, et ce
fut d'une main tremblante qu'elle l'ouvrit.
Voici ce qu'elle contenait:
«Si la femme du serf Nicolas Makovlof veut être agréable à son seigneur,
elle viendra dîner ce soir avec lui vers dix heures, à son hôtel.»
Et cela était signé: Alexis de Laptioukine.
Pendant qu'Alexandra lisait ce billet laconique dont l'auteur semblait
avoir pris à tâche d'exagérer la brutalité seigneuriale, le visage de la
jeune femme était devenu d'une pâleur cadavérique, ses lèvres
frémissantes étaient livides; pendant quelques minutes elle resta
immobile, on eût dit que l'outrage qu'elle venait de recevoir, la rayant
du nombre des vivants, l'avait changée en statue; enfin, revenant à
elle, elle froissa le papier qu'elle venait de recevoir avec une rage
convulsive, pendant que son regard s'illuminait d'une flamme tragique.
Elle ignorait la mort du vieux comte; Nicolas l'avait initiée aux
habitudes de galanterie de celui-ci, elle ne doutait pas que cet odieux
billet ne vînt de lui.
Enfin, redressant la tête, elle essuya la sueur dont son front était
inondé, et, cédant à une résolution soudaine, elle prit une plume sur la
table, écrivit au bas de la lettre qu'elle venait de recevoir ce seul
mot «j'irai», signa Alexandra Makovlof, et la rendit au messager.