Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs

De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles,

Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs,

Chantent les angelus aux vieilles cathédrales!»

«Ah! vous m’exaltez, vents des mers!

Il est des pays bien plus verts

Et bien plus riches que la France,

Mais il n’en est pas de plus chers!

Pas un, comme elle, dans l’absence

Ne fait regretter la distance;

Pour les peuples aux cœurs amers

Elle est la terre d’espérance.

Vents des cieux et des bois fleuris,

C’est surtout pour elle et Paris

Que nous avons fait ce voyage.

Il nous fallait lui rendre hommage.

Ayant chassé le Hun puissant,

Elle fut fière et triomphale;

Mais nous la trouverons très pâle

Car elle a perdu trop de sang!

On a tué dans les batailles

Ses soldats aux petites tailles,

Ses officiers aux fronts rêveurs;

Elle a souffert mille douleurs...

Plus d’une fois on la crut morte;

Plus d’une fois elle tomba;

Tant était rude le combat

Et tant la poussée était forte!

Parce qu’elle a des yeux charmeurs,

Qu’elle aime les chants et les fleurs,

On l’appelait: «France frivole»

Ah! comme elle a changé de rôle!

Quand, contre le fer meurtrier,

Elle a dressé son bouclier,

Elle a fait haleter la terre,

La France, la France guerrière!

Elle ne veut pas de sanglots

Sur les tombes de ses héros;

Les grands deuils sont aux yeux des mères;

Nous les verrons, femmes sincères,

Portant plus haut leur beau front clair,

Maîtriser leur cœur qui soupire;

Car la France est le pays fier

Où les douleurs savent sourire!

Chantez autour de nous, bons vents,

Sous l’azur des ciels émouvants,

Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames!

Les couchants ont de belles flammes,

Les matins ont des feux tremblants;

Et bientôt, coupant le silence,

Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs,

Les aéroplanes de France!»

STANCE

Dans les miroirs du flot mobile

Je vois Paris aux toits gris-bleu

Je vois aussi ma petite île

Qui me fait de beaux adieux.

NEUVIÈME CHANT

AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE

Je veux être un de tes disciples azur de la mer Tyrrhénienne.

CHARLES MAURRAS.

LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE

Ionienne, Adriatique,

Chantez avec moi, douces sœurs,

J’ai plus de gloire et de douceur

Que tes flots mouvants, Atlantique!

Beau miroir de trois continents,

Je suis la mer civilisée;

Mon horizon est plus prenant

Que le ciel vu du Colisée.

Suivant le moment de l’été,

Je suis de saphir ou d’opale.

C’est sur mon lac qu’a palpité

Le vol fier du fils de Dédale.

J’ai bercé les vaisseaux lascifs;

Je suis le chemin bleu des rêves.

Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs

Les promontoires de mes grèves.

C’est dans mes coquillages d’or

Qu’on entend les mers anciennes.

C’est sous mon ciel que Pan est mort

Et que chantèrent les Sirènes.

LE CHANT BLEU DU RUISSEAU

_A Georges Duhamel._

L’eau d’un ruisseau vert

Courant vers la mer

Disait ce chant dans la lumière.

Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau,

Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau

M’a semblé la chanson rapide de cette eau

Qui voyageait vivante et claire:

«Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois,

Vapeur ou rosée, averse ou nuage,

D’être le miroir flou du paysage,

De bondir, de heurter les racines des bois.

Je suis lasse, parmi les forêts monotones

D’être toujours en plein exil;

Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil

Et la pluie aux soirs de l’automne.

Serpent vert des prés lumineux,

Blanche crinière des cascades,

Je descends vers les golfes bleus

Où sont les thons et les dorades.

J’ai jailli d’une source en face du matin,

J’ai coulé sous de noirs ombrages,

J’ai traversé mille villages,

Je suis au bout de mon destin.

Encor un effort vers les beaux rivages,

Encor quelques heurts, encor quelques bonds

Et ce sera la plaine unie,

La grande plaine infinie.

Par un matin vibrant et léger, loin des monts,

Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues,

Je verrai tout à coup mon grand pays: la mer;

Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair,

Vague je danserai parmi les vagues bleues!»

LE CHANT DE LA SIRÈNE

_A André Foulon de Vaulx._

Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer,

Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore.

La lune verte luit au cœur du ciel désert.

Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore.

--Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots.

Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes.

Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots.

Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes?

Ces récifs sont hantés par un esprit méchant:

Sous ce vaste rocher habite une sirène;

Garde-toi d’écouter la douceur de son chant

Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine.

Mais les yeux du pêcheur ont lui;

Car la folie est dans ses voiles.

La mer est d’or autour de lui;

La mer est d’or sous les étoiles.

Des reflets fauves de métaux

S’élèvent jusqu’aux Pléiades,

C’est l’heure où brillent dans les eaux

Le congre vert et les dorades.

Au cœur du flot diamanté

Le filet scintillant replonge

Et le canot est emporté

Au loin vers les Iles du Songe.

L’incomparable voix plus douce que la nuit

Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine,

Et les larmes voilant son pur regard qui luit,

Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène.

De ses tremblantes mains il touche aux mille feux

D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune;

Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux;

Chaque coup de filet ramène une fortune.

Ah! pouvoir de cet or tuer la pauvreté,

Abolir la misère et protéger l’enfance.

Beau rêve généreux d’amour et de bonté,

Bel impossible espoir, frère de la démence!

Et les marins du port ont un rire cruel

Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide,

Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel

Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide.

Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs

Alors que toute nue elle chante aux étoiles,

Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant

D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles.

Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain,

Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère;

Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin

Est de mourir du baiser fou de la chimère.

En attendant, son ombre au bord du grand chemin

Fait trembler les enfants qui chantent à la brune;

Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain

Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune.

LA CHANSON DE LA LUNE

(Episode Pyrénéen.)

Voici la chanson de la Lune

Qu’une pauvre folle d’amour

S’en allait dire au carrefour

Des chemins estompés de brune:

Frêle croissant

Phosphorescent,

Qui viens argenter les collines

Et te mirer dans les ravines,

J’aime l’amant

Aux lèvres fines.

Croissant d’amour

Du troubadour,

O nacelle des nuits dorées,

Toi qui vogues dans les nuées,

Au haut des tours

Des bien-aimées.

Svelte croissant

Adolescent,

Qui seras la lune argentée,

Illumine la nuit lactée

Pour mon amant

Et son aimée.

Je t’implore, Croissant du beau soir infini,

Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid,

Toi que le mendiant aux longues mains tendues

Invoque, par delà les libres étendues,

Afin que ta vertu fasse de l’indigent

Plus nombreuses encor les piécettes d’argent.

Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases,

Un amour merveilleux, un désir fort et fier,

Sois le cadran de joie où du haut de l’éther

S’annonceront pour nous les heures des extases.

Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal

Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle

Et nous serons alors sous notre ciel natal

Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle.

C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets.

Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles.

Un troupeau sur la route agite ses sonnailles

Et le vent parfumé berce les serpolets.

Puis, dès demain, au fond des bois et des collines,

Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil,

Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil,

Où nous serons bercés par l’écho des ravines.

Tandis que mon amant, couché dans les roseaux,

Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux,

Je boirai des baisers entre ses lèvres minces;

Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes

Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté,

J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore,

Qu’en signe de tendresse et de félicité,

Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore.

Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel,

Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel,

Nous viderons la coupe où le désir s’étanche,

Sans épuiser pourtant sa suprême douceur.

Notre amour va grandir au gré de ta splendeur,

Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche

Mettra sur les sommets une aube de dimanche,

Nous irons sur les monts t’élever un autel.

Ah! quelle ivresse souveraine,

Croissant d’argent

Du soir changeant,

Quand tu seras la lune pleine!

Il est sur la montagne où luit le romarin,

Une grotte sacrée et propice aux ivresses.

Des herbes de senteur y balancent leurs tresses.

Là, le coq de bruyère annonce le matin.

Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière

O Lune, incendiera les palais du ciel bleu,

Mon amant t’offrira sur un lit de fougère,

Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu.

O Lune pâle,

Limpide opale,

Tu redeviendras croissant d’or

Et le bel amour sera mort!

Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur,

Nous ne médirons pas de nos gloires passées,

Mais je serai très douce aux aubes de douceur

Où ton arc agonise en teintes effacées.

O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour

Où nous épuiserons la gamme des ivresses,

Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd

Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses.

Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé,

Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale,

Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé

Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle...

Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor,

Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste,

Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste

Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or...

Voici la chanson de la Lune

Qu’une pauvre folle d’amour

S’en allait dire au carrefour

Des chemins estompés de brune.

LES CORBEAUX FOUS

(Légende vénitienne.)

Il était un jeune seigneur

Qui mourut en terre lointaine,

Quand il sut que sa châtelaine

Trahissait son nom et son cœur...

Les corbeaux vinrent qui mangèrent

Le corps empoisonné d’amour

Et pris d’amour sombre à leur tour,

Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.

Le grand essaim noir tournoya,

Franchissant plaines et frontières;

Vers le château de l’adultère

Pendant trente jours il vola.

Or, tout à l’autre bout du monde,

Ayant parjuré son serment

Et pris son page pour amant

Vivait la jeune épouse blonde.

* * * * *

«Beau page, à l’horizon du soir,

Que vois-tu?» dit la châtelaine.

«Je vois s’élever de la plaine

Tout au loin un nuage noir.

«Mon bel ami, que tu me navres!

C’est le retour des Chevaliers!»

«Non, reine, ce sont par milliers,

Noirs corbeaux mangeurs de cadavres...»

Fou d’amour, poussant des clameurs,

Le large essaim d’oiseaux sans nombre

S’abattit au ras du ciel sombre,

Voilant la lumière et les fleurs.

Et quand à leurs grands cris acerbes

Le village fut accouru,

Le manoir avait disparu

Sous l’aile des oiseaux funèbres.

Sous l’étreinte des corbeaux fous

Mourut la blonde châtelaine.

L’amour avait chargé la haine

De venger la mort de l’époux.

ÉTOILES DE NOEL

(Chanson provençale.)

Le ciel est un livre aux belles images

Petite bergère, aimes-tu le ciel?

T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël

Voir les trois Valets et les trois Rois Mages?

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Les petits enfants rêvent aux étoiles.

On dirait les fruits d’un vaste verger

L’étoile des monts sourit au berger,

L’étoile polaire éclaire les voiles.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière

Lorsque de l’église on sort à minuit,

Les petits sabots font un joyeux bruit,

Et Jésus sourit dans la crèche claire.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Regarde ces feux d’étoiles filantes

Les astres la nuit font la charité;

Et les prés auront des fleurs de clarté

Quand tu sortiras tes brebis bêlantes.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Il est tard, rentrons, petite bergère,

Un soir, aux chansons de ton amoureux,

L’étoile d’amour luira dans tes yeux.

Il est tard, rentrons, voici ta chaumière.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

LES PÈLERINS DE LA MORT

_A Gratien Candace._

Un rhéteur parle:

Sous le soleil du soir, au couchant de la vie,

Les hommes, pèlerins en marche vers la mort,

Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords,

Passaient tumultueux sur la route infinie.

Ils s’en allaient, troublant le silence des monts,

Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière;

Des souffles haletants soulevaient les poumons

Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre.

Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés,

Les hommes confondaient leur croyance et leur doute;

Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route

Mêlés au noir bétail des peuples opprimés.

Les riches, les heureux, les satisfaits du monde

S’avançaient les premiers en groupes clairsemés;

C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde

Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés.

Ils allaient à pas lents, chantant la destinée

Qui les avait placés sous les bonnes étoiles,

La grange où s’entassait le bon grain de l’année

Et le bon vent menant au port les bonnes voiles.

Ils disaient la douceur des rêves accomplis.

De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire,

Les expéditions vers les pays conquis;

On entendait les mots de patrie et de gloire.

Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité,

De larges hurlements troublaient leur harmonie,

Plus vaste le troupeau des vains déshérités

Proclamait la géhenne ardente de la vie.

Des malades affreux, d’horribles amputés,

De grands vieillards usés, des nains courbant la taille,

Des hommes nus traînant la femme et la marmaille

Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés.

L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace

Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits:

Mille fois dans les feux des matins attiédis,

Ils avaient entrevu les aurores de grâce.

* * * * *

L’apaisement tombait des voûtes étoilées,

Quand la horde brutale atteignit l’horizon;

Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison,

Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées.

C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés,

Les Penseurs méconnus par les foules abjectes,

Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés,

Frères de Galilée et frères des prophètes.

C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain

Et dont la bonne auberge était à tous ouverte,

Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin

Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte.

Plusieurs avaient subi l’exil et la prison

Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice,

Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison,

Et pour avoir crié vers tes astres, Justice!

Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés

Ne jaillirait jamais la flamme salutaire

Et gardaient des jours morts et des orgueils usés

Le souvenir affreux d’une grande misère.

Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel;

Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales;

Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel,

De grands crucifiés sur les croix des étoiles.

Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil,

Sur la route où passait la tristesse des hommes.

Des nuages sanglants imitaient des fantômes

Et la lugubre nuit semblait un grand linceul...

Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves,

L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant;

Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves,

De sombres carnassiers toujours ivres de sang.

Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines,

Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports;

O phares dans la nuit des détresses humaines,

Soleils de vérité que n’éteint pas la mort!

LE SOLEIL ET LA MORT

O Soleil, tu dorais la paisible maison

Où je naquis, les yeux éblouis de lumière.

O Mort, j’étais encor un être sans raison

Quand je te vis debout au chevet de ma mère.

Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour

Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable.

O vanité, depuis, tu redis chaque jour

A mon cœur tourmenté que tout est périssable.

Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité.

La plus divine joie est d’une essence amère.

Toute douleur recèle un peu de volupté.

Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre.

Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers.

Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles

Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,

Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles!

* * * * *

Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés

Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde,

Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde

Roulant dans la splendeur torride des étés,

Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée

Sous les feux solennels des constellations,

Grands prophètes menant les grandes nations,

Premier orgueil, premier culte, première idée,

Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs

Vers le suprême éclat des Villes opulentes,

Portes d’or où passait le fleuve des captifs

Et les gémissements des races indolentes?

Le silence a grandi sur votre vanité

Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes.

Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes

Est mort du long sommeil de l’immobilité.

Et toi divine Hellas, immortelle patrie,

Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon,

Nous ne reverrons plus de lumière fleurie

Renaître la beauté parfaite d’Apollon!

* * * * *

Le néant a repris les grandes Babylones

Sous la sécurité des constellations.

Mais par l’orgueil plus grand des générations

D’autres Babels naîtront des siècles monotones.

Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour,

Rayons, future vie et futures pensées,

Sur un fleuve rapide emportés sans retour

Nous subissons la loi cruelle des années.

O Forces, notre esprit après le grand départ

Verra-t-il l’infini de la lumière pure?

O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart

Irons-nous féconder l’herbe de la nature?

Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament?

Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable?

Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément

Dans notre être à la fois divin et misérable?

DIXIÈME CHANT

LA VILLE MERVEILLEUSE

Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses.

ALFRED DE MUSSET.

SANTANDER

A Santander, en plein hiver,

Les mouettes volaient dans l’air;

Et nos prunelles étonnées

Vous revirent, ô Pyrénées!

Ville espagnole au noir couvent,

Je trouvai ton décor vivant,

Malgré la juste impatience

De revoir le doux ciel de France.

LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS

I

Ah! vos parfums sur la pelouse

O violettes de Toulouse!

II

Au cœur des fraîches Pyrénées

J’ai connu des jours souriants.

Chers beaux jours des mortes années,

Espagne, peupliers tremblants!

Se cache-t-elle encor la caille

Dans le blé noir et le sainfoin?

L’étable a-t-elle assez de paille

Pour le troupeau qui vient de loin?

III

Londres, cité la plus splendide,

Je vins à vous par un soir blond

Je n’étais que la chrysalide,

Vite je devins papillon.

IV

Petit cottage anglais aux roses,

Que j’aimais tes heures moroses

Bexil chantait près de la mer

Un nostalgique petit air.

V

Europe, Europe, Europe exquise!

Vieille terre de mes parents,

Dans la brise de mer qui grise

Que de beaux effluves errants!

VI

Un doux air me vient en mémoire:

«Sous le grand chapeau _green-away_»

Il est mort l’espoir de la gloire

AND THE BLUE BIRD HAS GONE AWAY.

VII

Le temps passe et la neige lasse.

J’ai trop peur de mes souvenirs.

Oublions, pour mieux voir en face

Les jours nouveaux qui vont venir.

VIII

Emporte-moi, vieux train sonore,

A travers prés et champs.

Je verrai Paris à l’aurore!

Espoir chante tes chants!

IX

Rouges lueurs au ciel gris-bleu...

Paris! le sang vibre à mes tempes!

Paris! les papillons du feu

Palpitent dans les lampes!

X

Quand soudain du vapeur retentit la sirène,

O France, je te vis surgir des grandes eaux;

Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux

Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine.

A LA FRANCE

_A Madame Geneviève Henry Bérenger._

Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres,

Où sous le vaste ciel du tropique irisé,

Je sentais chaque soir, en refermant tes livres,

Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé.

France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre

Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux;

Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre

Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux.

Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule,

Le bataillon vaincu du jour ardent recule,

Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir;

Et d’une île perdue au bord des mers profondes,

Par delà les déserts de l’Atlantique noir,

Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde!

A PARIS

O ville de François Villon et de Verlaine,

Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés!

Oublieux des torpeurs de la maison lointaine,

Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés!

Je pourrai me mêler à la foule inconnue,

N’être qu’un flot parmi ton océan humain,

Monter le boulevard, descendre l’avenue

Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin.

O Paris, sous tes feux d’électricité blonde,

De toutes tes splendeurs me voilà le témoin;

Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde!

O solitaires jours que vous me semblez loin!

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES

_Nec mergitur._

I

N’allons pas, dès les premiers soirs,

Vers les quartiers des nouveaux riches,

Tenons promesse aux vieux espoirs,

Laissons tranquilles les affiches.

Qu’ils sont charmants, les premiers pas

De ce tendre pèlerinage.

Ils ont trop de feux les repas

Que préside un jazz-band sauvage.

A loisir, revenons à pied

Respirer l’odeur des ruelles;

Je connais un vieux cabaret

Au boulevard Bonne-Nouvelle.

La douce église est à côté,

Toute vieillotte et toute brune,

J’aime ce coin d’obscurité

Près des «Brioches de la Lune».

Aux beaux quartiers de l’avenir

Nous donnerons d’autres soirées;

Menons, menons le souvenir

Vers les heures décolorées.

II

Je connus un jardin en mai

Où j’ai cueilli souvent les roses,

Les roses des amours moroses,

Ce doux jardin est-il fermé?

A l’église de la Sorbonne

Dort le tombeau de Richelieu;

A Cluny, lorsque l’air est bleu,

Nous allions revoir la Licorne.

Est-ce bien moi, par ce soir-ci,

Est-ce bien moi qui me promène

De la Concorde au pont Sully,

En regardant couler la Seine.

Est-ce bien moi qui suis ici,

A l’heure où la lune se lève,

Villon ne venait-il aussi

Refléter en ces eaux son rêve.

Mieux que les Montmartrois fleuris,

Que l’Etoile, immense poème,

Pour te bien comprendre, Paris,

C’est le vieux quai Conti que j’aime.

Ils ont tant dit et tant écrit

Qu’ils feraient mentir ta devise,

Que la revoir, sans contredit,

Est une chose bien exquise.

Qu’ils sont beaux sous les claires nuits

Les mille feux de la Concorde!

Ah! beau Paris, chante et reluis,

O toi qui de gloire débordes.

III

_A Pierre Lièvre._

Contrastes merveilleux de l’immense Paris.

Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris.

Charme tout un matin de suivre les dédales

De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles,

D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais

S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais,

De méditer, songeur, sur la place des Vosges,

D’entrevoir les portiers des plus sordides loges,

Auprès d’un carrefour où l’âme du truand

Revit dans un couplet d’Aristide Bruand;

D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues

Une époque où la Seine eut ses premières crues;

O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital

Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal,

De songer que du Vieux-Colombier le théâtre

Donne «la Nuit des Rois» adorable et folâtre;

Qu’en attendant la fin du bel après-midi,

On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi

Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse

De «la Paix» d’où l’on voit la foule ivre qui passe.

IV

Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles

Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles.

Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard,

Nous avons déserté le vivant boulevard,

A l’heure où les échos lointains d’une musette

Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette.

V

L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain · 第 3 / 5 段