Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs!

Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs,

Oasis par l’odeur des sucres parfumée!

Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours;

Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts,

Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée.

LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE

They cried: «La Belle Dame sans Merci

Have thee in thrall.»

J. KEATS.

_Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île

Déserte où ne vivait que le crabe inutile,

Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais.

Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais

Que nous avions connu dans Londres merveilleuse

Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse.

Près de son pâle front gisait un noir coffret

Où dormait ce poème ardent et sans apprêt_:

I

«O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie

Et ton cœur est un grand papillon plein de joie.

II

«Ta chair était pareille à celle des lys blancs.

Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes.

J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes

Et depuis je suis plein de remords sanglotants.

III

«O charme merveilleux de cette tête ovale,

De ce visage pur, délicat et charmant,

De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale

Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment!

IV

«De ta divine bouche, incomparable rose,

Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux.

Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose

Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux.

V

«Je porte le fardeau d’un grand amour avide,

D’un amour sans remède et qui sent le malheur.

Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide

Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur.

VI

«Etre fait de caprice étrange, idole infâme,

Je devrais loin de toi partir à tout jamais;

Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais

Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme!

VII

«Ta couronne tressait une aurore à mon front,

Amour, je te portais jadis comme un trophée;

Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront,

Un mauvais sort jeté par une vieille fée.

VIII

«Ah! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris

De ce qui passera: chair, sourire, caresse,

Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris

Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse.

IX

«Je te hais quelquefois au point de désirer

Ta mort... un grand frisson me parcourt les moelles.

Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer.

Je ne gravirai plus le sentier des étoiles.

X

«Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur;

Seigneur, si je guéris de cette maladie,

Je serai calme et pur comme un héros vainqueur,

Après la guerre et le carnage et l’incendie.

XI

«Comme on porte une torche ardente dans la nuit,

Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle;

Je ne veux pas l’éteindre; elle est tragique et belle.

Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit.

XII

«Vers d’angoisse où gémit une intime épopée,

Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur

Et vous polis avec les larmes de mon cœur

Afin que vous ayez la splendeur de l’épée.

XIII

«J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop,

Et par quelque terrible soir

Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut

Des falaises du désespoir!»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jeune homme, je revois tes yeux de clématite,

Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens.

Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite

Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent?

L’ILE DU BONHEUR

Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée

Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus,

La belle Ile fleurie où vous fut amenée

Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux!

SEPTIÈME CHANT

DANS L’ILE ENCHANTEE

Raise the light, my page, that I may see her.

Thou art come at last then, haughty Queen!

Long I’ve waited, long I’ve fought my fever;

Late thou comest, cruel thou hast been.

(Tristan and Iseult)

MATTHEW ARNOLD.

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...

VERLAINE.

DANS L’ILE ENCHANTÉE

Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse

Car où trouver les mots dignes de sa beauté?

Elle avait malgré l’heure une douce clarté;

Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse.

Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix

En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve

Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève

O miracle! je vis le beau Lys d’autrefois.

C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance,

Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps.

Comme un avare fou retrouvant son trésor

Je me sentis soudain beau d’une joie immense!

Je lui criai: «Je vous revois, doux yeux chéris!»

Elle me dit: «Je suis le Songe qui console.»

--Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris?

Elle avoua: «Je suis l’Image de l’idole.

Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais

Attendant un amant que le sort me destine.

Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais,

C’est toi que j’attendais près de la mer divine.

Tu vivras près de moi dans l’île de beauté

Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise

Puis tu me quitteras par un grand soir de brise

Ayant connu l’amour dans toute sa clarté.

Un canot nous attend au pied de cette grotte...

Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair.»

Tout à coup dans le bois ulula la hulotte

Et la lune de juin se leva sur la mer.

Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes

Et je dis: «O Circé, nymphe aux yeux éclatants,

Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps

Si nous étions encore aux beaux jours des légendes.

Merveille incomparable, Ange au regard divin,

Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge?

Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin?

Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe?»

Elle pencha vers moi son beau regard voilé

Et prononça des mots chargés de tant de charmes

Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes

Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé.

VERS LE CAP-AUX-OISEAUX

I

Faisons chanter les vers comme de verts roseaux

Et faisons-les bondir comme de blanches lames;

Le canot caraïbe au rythme gai des rames,

O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux.

II

Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie,

Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours;

Ah! dans le grand désert sauvage de l’amour

Il est des oasis adorables de joie.

III

Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux

Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves;

Je veux les voir monter à l’horizon des grèves,

Vers les hauts archipels des astres radieux.

IV

Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière;

La clef d’or du soleil brille au portail du jour.

Le feuillage est heurté d’une brise légère.

Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour!

V

Quand nous irons tous deux écouter sur la grève

Les complaintes du flot et les lyres du vent,

Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant;

Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve.

PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE

Then, Heaven! there will be

A warmer June for me.

KEATS.

DANS LES JARDINS DE ROSES

Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour?

Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses?

Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses,

N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour?

LE LAC

S’il est encore une eau sympathique aux naïades

Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts,

C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais

Et dont les roseaux verts bercent nos promenades.

L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE

Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude,

L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants,

Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde,

Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs.

ARBRES FLEURIS

Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs,

Ici blanche, là rose et plus loin opaline;

Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs

Aux quatre coins des mers porte une odeur divine.

LE BAIN

Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure,

Le marbre de ton corps sous les bambous rosés;

L’onde frôle ta chair avec un doux murmure

Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers.

LE SOIR

Soir tropical, ô coupe ardente, renversée,

Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor,

Quelle est cette langueur adorable, insensée,

Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor.

PAYSAGE

C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois.

Le couchant sur la mer sème des violettes.

A l’horizon lointain passent des goélettes...

N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix?

AUX NUAGES

Nuages descendus au bord de l’horizon,

Vous imitez ce soir une danse macabre;

Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre

Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon.

LE LAMPYRE

Le soir au front du ciel met la couronne rose

D’un crépuscule frais plein de chauves-souris.

Soudain un large feu monte, tourne et se pose,

Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris.

LE JASMIN

Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches

D’un manguier que la nuit berce sur le chemin;

Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin

Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches.

* * * * *

Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour?

Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour

Que celui dont l’azur exalte notre vie?

Le soir voluptueux étreint des mornes bleus

Et sous les grands palmiers de la route suivie,

Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux.

* * * * *

Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues.

C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés.

Ton corps est plus parfait que le corps des statues,

Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés.

LA NUIT ENCHANTÉE

LE SOUVENIR

Dans une île admirable et pareille à cette île,

J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains.

Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins,

Ton amour va guérir la douleur inutile.

LA RESSEMBLANCE

C’est la même beauté, le même front de neige,

C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux:

Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège,

Qu’importe! Accomplissons le rêve radieux.

LE CONTRASTE

Je t’aimais à travers l’immensité des mers

Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche;

Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos

Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche.

L’HEURE DIVINE

Il est temps que bercés par les souffles marins

Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances.

Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins!

Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences!

LE BONHEUR

Ah! c’est donc toi, petite étoile désirée,

C’est toi dont le parfum m’enivre follement!

J’ai peur en contemplant ton visage charmant

D’une joie éphémère et vite évaporée.

LE CHANT DE LA MER

De la haute forêt surgit la lune ronde,

Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert!

N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde,

N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer?

DANS LES YEUX

Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux.

Il ne faut pas que tu répondes.

Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes

Je vois en eux de noirs adieux.

L’AURORE

Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or;

La pâle lune est morte au ciel de la montagne:

O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne

Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps!

LE RÉVEIL

Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire,

L’océan déchaîné balançait le navire!

Ah! ce n’était qu’un songe «étrange et pénétrant»;

Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant!

HUITIÈME CHANT

D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE

Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer?

ALFRED DE MUSSET.

L’EMBARQUEMENT

Ce soir les sept couleurs du prisme

Coupent l’azur de leurs splendeurs.

Un arc-en-ciel de son bel isthme

Joint le steamer à l’île en fleurs...

Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes,

Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps.

Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles;

L’Europe de la neige et celle du printemps.

Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve

De marcher dans l’hiver des bois.

Ici tout est splendeur du piton à la grève

Sous le ciel pareil, douze fois.

Je veux aller revoir les villes populeuses,

Les boulevards emplis par les fleuves humains;

J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses,

La mer va m’ouvrir ses chemins.

On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure

Merveilleuse en un îlot clair.

Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature

Et ne vit plus près de la mer...

On garde encor sous les cyprès de l’Italie

De la beauté des dieux le culte pur et fier

Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie

Il est des yeux profonds et beaux comme la mer.

Paris, cité divine est l’oasis lointaine,

Le dernier paradis terrestre où loin du sot

On peut sans trépasser écouter la Sirène

Et retrouver les yeux pâles de Calypso.

Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes,

Exaltez-moi, vastes flots bleus,

Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes

De tendres, d’émouvants adieux!

LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL

_A Jean Royère._

Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel.

Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles;

Et chaque île, dressant son profil sur le ciel,

Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles.

Aux cadres des midis, des aubes et des soirs,

Nous avons admiré leur lumière diverse:

Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs;

D’autres étaient encor luisantes d’une averse.

L’une ouvrait une rade où les flots violets

Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares;

Une autre avec sa ville aux toits bariolés

Imitait un château de carte aux couleurs rares.

Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus

Baignant ses sables nus de leur écume claire;

Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux

De cette minuscule et grouillante Angleterre.

Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther,

Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles;

La rade de Castrie est comme un étang vert

Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles.

Une angoisse nous prit à regarder tes monts

Frères du noir Pelé, superbe Martinique;

Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds,

Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique.

La Dominique est l’île vierge où le ciel frais

Respire encor l’odeur des floraisons premières,

De musicales eaux courent dans ses forêts

Où volent des oiseaux sous des lumières vertes.

La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or

Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre

Flambante de la mer. Des feux brillaient au port.

Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre.

Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs,

Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises,

Charlotte-Amalia riche de sept couleurs;

Charmantes toutes deux et toutes deux danoises.

Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds

Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège;

De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds,

Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige.

* * * * *

Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits:

Perroquets et ramiers, mangues et barbadines.

Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits

Des tangos langoureux et des valses divines.

De suaves parfums voyageaient dans les airs,

Venus des chauds jardins où croissent les épices,

Et de souples cabris, aux rivages déserts,

Sautaient de roc en roc au bord des précipices.

Nous devinions au loin de sombres marigots

Sur qui tournaient des vols rapides et farouches,

Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos

Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches.

Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots

Au large de l’îlot où pondent les tortues;

On voyait les jets d’eaux souples des cachalots,

La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues.

Un soir que nous disions des vers d’Heredia,

Les planètes soudain se levèrent plus belles

Et sur l’orient d’or la lune incendia

Un passage émouvant de lentes caravelles.

Devant nous se dressaient les sommets de saphir

Des beaux pays où sont les hautaines créoles,

Des îles évoquant les richesses d’Ophir

Et le fier souvenir des gloires espagnoles.

Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux

Du golfe mexicain où dansent les flots rudes,

Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux

Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes.

Qui dira la clarté de ces terres d’amour

Où Colomb aborda lors du premier voyage,

Où poissons et coraux allument, tour à tour,

Les transparentes eaux qui reflètent la plage?

Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris

Déroulait tour à tour les aurores sanglantes,

Les crépuscules verts pleins de chauve-souris

Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes,

Je redisais vos noms vivants, défunts amis:

Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques;

Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi

Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques!

[2] _Lafcadio Hearn._

LE DÉPART POUR L’EUROPE

_A Paul Labrousse._

Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux,

Le vapeur nous emporte au chant de sa machine;

Les îles du couchant nous font de beaux adieux

Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine.

Nous entendons grandir ton immense rumeur,

Formidable Atlantique illuminé d’écume

Dont chantent les longs flots comme un immense chœur

Et qui fais du vapeur sonore ton enclume.

Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas,

Des peuples inconnus de poissons et de plantes,

Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts,

Des crabes monstrueux, des méduses géantes.

Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau,

Les bécunes des fonds poursuivent les orphies.

Une tortue au loin flotte comme un radeau

Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies.

Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants

Traînent sur l’océan des routes lumineuses,

Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants

Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses.

Partis des ciels lointains dont se voile l’azur

Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées;

C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur

De la beauté le vol des ivresses sacrées.

Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant,

Océan et te fais tout haut cette prière:

De ton immense lyre accompagne mon chant

Et que notre vapeur ignore ta colère.

STANCE

Homme voici la mer que tu ne peux dompter.

Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante!...

--Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter

Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente!

CHANT DE VOYAGE

O poètes de l’autre bord,

O rêveurs de l’autre rive,

Quand vous apprendrez que j’arrive,

Venez me rencontrer au port.

Venez Royère et vous Paul Fort,

Foulon de Vaux, Pilon, Montfort

Et vous tous dont la voix m’est chère.

Venez Guy Lavaud, Duhamel;

Venez sous l’hiver blanc du ciel

Accueillir un poète, un frère...

Solitaire je suis resté

Loin de vous pendant mon été;

Ah! maudissons les tours d’ivoire!

Je n’aime plus que la bonté,

La tendresse et la volupté.

Tout le reste est chiffre et grimoire.

Si j’ai chanté près des forêts

Au lieu d’écrire dans les villes,

(Le déplorer est inutile)

C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès.

Vos belles voix se sont mêlées

Et de vibrantes assemblées

Ont entendu vos cris touchants.

Mais moi sous les soleils couchants

Je suis l’oiseau de la vallée

Qui chante loin de la mêlée

Et dont on ignore les chants.

Bien que je vienne des Tropiques

Au grand vent des deux Amériques,

Je ne suis pas un étranger.

Si j’ai rêvé sous l’oranger

Au lieu de rêver sous le chêne,

J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine.

Mon navire est plein de rayons!

Il a connu les nuits mauvaises

Entendu le bruit des canons

Et ce sont les couleurs françaises,

Qui décorent ses pavillons!

EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX

Les pays que l’on a traversés ne sont pas,

Même en songe--aussi beaux que ceux que l’on ignore.

O charme de penser qu’il est d’autres climats,

D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore.

NORVÈGE

Par les jours où le ciel haletait de chaleurs,

Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège;

Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs,

Je redisais ton nom de tristesse, Norvège.

PROJET

N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes,

Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur,

Des plaines de la mer suivons les autres routes

Allant vers l’Italie et la France, sa sœur.

A SHELLEY

O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive!

Shelley, je me sens plein d’une immense douceur,

Quand je t’évoque mort, portant à la dérive,

Les beaux «écrits sur l’eau» de John Keats sur ton cœur.

L’ILE NATALE

O mon pays natal, dès que je t’ai quitté

Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque;

Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été

Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque.

EN FACE DES FLORIDES

Ces effluves légers qui parfument la mer

Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides?

La nue est embrasée et le flot est sans rides

Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert.

VOL D’OISEAUX

Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes

Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur?

Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes

Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur?

CLAIR DE LUNE

Le couchant sur la mer dessine des rivages

Chimériques; la mer semble un Sahara d’or.

Il n’est pas de pays réel dont le décor

Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages.

ON MIAMI SHORE

Ah! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer

Cette belle valse divine!

Océan, la musique est ta sœur enfantine.

Je vois trois goélands dans l’air!

KEATS ET SHELLEY

Les violettes sont le sourire des morts.

J.-P. TOULET.

Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois,

Nous irons respirer l’odeur des violettes

Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes

Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix.

AUX BERMUDES

Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer

Où brillent les coraux dans les palais de l’onde,

Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde,

Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer.

LE FROID

Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid.

Déjà les alizés ont fait place au zéphire.

Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit.

Je respire l’odeur de l’Europe... délire!

CHANT DANS LA TEMPÊTE

Ecoutons la chanson du mât,

La chanson du mât de misaine,

Qui fut, sous un autre climat,

Un grand arbre bleu dans la plaine.

Lui qui charmait l’air du vallon,

Il est nu sur la mer sauvage.

Il a pour fleur le pavillon!

Il a les agrès pour feuillage!

Se souvient-il des grands étangs

Où se miraient les pâles Ourses?

Se souvient-il des courts printemps

Où riaient les nymphes des sources?

Ecoutons le large soupir

Du mât de misaine en détresse.

O mon cœur, que va devenir

L’arbre vert de notre jeunesse?

DEVANT LES AÇORES

Entre deux continents, Açores, îles pâles,

Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois.

Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois

Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales.

L’HYMNE DES VENTS

HOMMAGE A LA FRANCE

_A Madame Segond-Weber._

La France est chère à toute âme qui aime l’humanité.

RUDYARD KIPLING.

Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts,

Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues;

Autour de lui flottaient l’algue et les goémons,

Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues.

Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air

Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes,

Quand la lune rosée enivre le cœur fier

Des jeunes matelots et des vieux capitaines.

Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux

Les vents nous invitaient à parcourir la terre;

Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux

Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière:--

«Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir?

Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie;

L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir?

Préférez-vous les ciels de la mélancolie?

Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau

Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince,

S’en allant visiter, soldat et matelot,

La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces.

Les routes de la mer sont libres, sans dangers.

Les récifs sont lointains et la vague est sereine.

Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers,

Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine?

Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord,

Le Canada, patrie immense des étables,

Le beau Mississipi mirant des couchants d’or

Quand les vols des flamands éblouissent ses sables?

Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais?

Ah! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre!

Le chardon écossais et le trèfle irlandais,

Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre?

Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur:

La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes,

La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur,

La Belgique, rempart inespéré des mondes!

Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus,

Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère?

Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux?

Plus que tous les pays, France vous sera chère.

L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain · 第 2 / 5 段