Nous avons publié, la semaine dernière, afin d'inaugurer en quelque
sorte une excursion en Russie, une gravure représentant une _Cuisine en
plein air à Moscou_.
La vie russe a une physionomie parfaitement originale. Chacun des
aspects dans lesquels elle se révèle atteste cette originalité. Ici
c'est la ville, avec ses belles avenues, ses riches équipages, et aussi,
dans les recoins obscurs, avec sa population misérable, cette population
naïve et mystique si merveilleusement évoquée par Dostoïevsky. Là, c'est
la campagne, immense, uniforme, presque sans arbre, et où le voyageur,
le plus souvent, n'aperçoit guère autour de lui que le cercle infini de
l'horizon. Si disparates que semblent d'abord la ville et la campagne
russes, il existe entre elles, cependant, une harmonie indéfinissable.
C'est probablement que l'âme slave règne partout la même, d'un bout à
l'autre de cet empire immense, et que, comme elle, nous finissons par
retrouver de tous côtés des témoignages de cette patrie qu'elle vénère
sous son titre religieux: la Sainte Russie.
Aujourd'hui, c'est, dans la campagne russe que nous conduit M. de
Haenen. Après un long hiver, durant lequel la neige s'est accumulée dans
des proportions dont nous n'avons nulle idée, le soleil a reparu tout à
coup. La transition est d'une soudaineté extraordinaire. Plongée pendant
plusieurs mois dans une obscurité presque constante, la campagne russe
se réveille un beau matin en pleine lumière, en pleine chaleur. La fonte
de la neige, il est vrai, dure au moins une quinzaine de jours, et
transforme le pays en un vaste lac. Mais bientôt il n'y paraît plus: la
terre sort de son long ensevelissement, toute rajeunie et toute prête à
rendre en pain au cultivateur les soins que celui-ci lui a donnés.
C'est à ce moment, aussitôt après le dégel, qu'ont lieu, dans la Russie
entière, ces curieuses et touchantes cérémonies de la bénédiction de la
terre, des maisons, des récoltes et des troupeaux.
Qu'on imagine, en effet, ces champs illimités, sans un arbre, sans une
éminence qui en rompe l'uniformité, et, au milieu de ce désert labouré,
ce groupe étrange formé par le pope du village le plus voisin, son
bedeau et un paysan porteur d'un seau d'eau bénite. Vêtu de sa pauvre
chasuble, le pope bénit la terre! Il a, dans sa main droite, quelques
petites branches de bouleau qu'il trempe, de temps en temps, dans le
seau que porte le paysan, et il asperge le sol autour de lui. Il a, de
la sorte, des kilomètres et des kilomètres à parcourir, car il doit
traverser, dans toute leur longueur, les champs cultivés qui dépendent
de sa commune. Aussi, se dépêche-t-il! Ce groupe étrange, en effet,
marche, dans la terre encore détrempée, avec la plus grande rapidité
possible. Parfois même il semble courir.
Mais, après la bénédiction de la terre, le pope n'a pas fini! Il rentre
au village et il lui faut maintenant bénir chaque maison, où il trouve,
suivant la tradition, le pain et le sel. Et, après avoir béni chaque
maison, il bénit les troupeaux, et c'est là le sujet de notre seconde
gravure.
Sur la place du village, une table, recouverte d'une nappe bien propre,
a été disposée. Elle sert d'autel. Deux cierges y sont allumés, à côté
du pain et du sel; sur un escabeau est placé le seau d'eau bénite.
En demi-cercle, devant cet autel improvisé, les paysans rangent tous
leurs bestiaux, boeufs, vaches, moutons et chevaux. Quelques-uns même
sont arrives à cheval et se font bénir un peu en même temps que leur
monture.
D'autres paysans ont fait venir, non seulement leur bétail, mais leurs
instruments de labourage. C'est ainsi qu'on remarque, au milieu de notre
gravure, deux boeufs accouplés et attelés à leur charrue. Un autre
paysan fait bénir sa récolte. Il a chargé son foin et sa paille sur une
charrue et les a amenés au milieu de la place du village.
Les paysans, en habits de fête, ont tous quitté leurs chaumières, qui
s'élèvent çà et là, autour de la place. Les uns sont des cultivateurs
aisés, comme on peut le reconnaître à leurs costumes. Les autres sont
des domestiques ou des servantes de ferme.
Naturellement, le seigneur du village assiste lui aussi à la cérémonie.
Il est là avec toute sa famille et tous ses amis. D'ailleurs, c'est, en
même temps qu'une solennité religieuse, une fête populaire. On sent que
la joie de revoir le soleil--qui, depuis plusieurs mois ne faisait plus
que de brèves apparitions--remplit le coeur de chacun.
Notre gravure représente le pope au moment où il bénit. De même que pour
les champs et pour les maisons, il se sert, en guise de goupillon, de
quelques rameaux de bouleau, l'arbre sacré par excellence de la Russie.
Toutefois, il ne se promène pas au milieu des troupeaux. Le geste de la
bénédiction suffit.
Pour finir, notons cette particularité qui, de même que tous les détails
de ces diverses cérémonies, est fort touchante: le pain qui se trouve
sur la petite table transformée en autel, et qui a été fourni par l'un
des habitants du village, reste au pope, dont il constitue le casuel.