Ne sachant rien, venant de la rive gauche, il ne comprenait pas pourquoi

tous ces fonctionnaires étaient groupés là, frémissants:

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il de sa voix brève, autoritaire.

Tous voulurent répondre à la fois; et successivement les informations

manquaient de clarté.

--Quoi? demandait-il, une ménagerie qui s'est échappée!... Des lions,

des ours, des tigres!...

--Pis que cela! des animaux monstrueux, inconnus, qui dévastent Paris,

qui massacrent la population....

Le téléphone appela. M. Lépine s'y précipita.

--Allô! monsieur le ministre de l'Intérieur!... des renseignements!...

je procède à l'enquête!... Comment? sur les boulevards?... Un serpent de

vingt mètres de long dans le passage des Panoramas?... Bien! j'y

cours!... Ne serait-il pas urgent d'avertir M. le ministre de la

Guerre... le gouverneur de Paris!... Hein! Oui! monsieur le ministre, je

réponds de tout!... A tout à l'heure!...

Il replaça le cornet, puis se tournant vers son personnel:

--Moins on comprend, dit-il, plus il convient de déployer d'énergie...

il doit y avoir, comme toujours, une exagération folle... des

monstres!... est-ce qu'il y a des monstres?...

Une clameur éclata:

--Là, là! derrière vous, monsieur le préfet!...

M. Lépine tournait le dos à la fenêtre ouverte. Il sentit que quelque

chose se posait sur son épaule et lui frôlait l'oreille. Il se retourna

précipitamment... et son nez heurta celui de l'Iguanodon.

L'horrible bête, par la rue du Temple et le boulevard Sébastopol, avait

atteint le boulevard du Palais, s'était arrêtée--sans raison

appréciable--devant la préfecture de police et, trouvant à hauteur de sa

tête une fenêtre ouverte, y avait engagé la moitié de son cou... et

balançait sa tête que terminait un bec corné, dans le cabinet

préfectoral.

--Qu'est-ce que c'est que ça? cria le préfet, en se jetant en arrière.

--C'est l'invasion des monstres! répliqua le chef de la Sûreté, qui

savait tout.

La bête, d'ailleurs, n'était pas menaçante: d'un air abruti, elle

exécutait un mouvement d'oscillation, stupide et sans but. Et pas

d'armes pour se défendre!... Le préfet courut à la porte et avisant dans

le couloir un agent qui somnolait dans la douce ignorance de la

catastrophe:

--Brigadier, cria-t-il, venez....

L'autre fit un bond et s'élança.

--Tires votre sabre, commanda M. Lépine, et coupez-moi ça!

Ça, c'était le cou de l'Iguanodon.

Le brigadier fit tournoyer son arme, la lança d'une main sûre--et ne

coupa rien. La lame rebondit sur le cuir épidermique et sauta en l'air.

Au même instant apparut, s'accrochant au balcon, quelque chose qui était

peut-être un homme et qui se hissait au cou de la bête... et ce quelque

chose roula avec un bruit flasque sur le tapis.

C'était bien un homme, oui, mais si dévasté, si chaviré, si affalé que

cela n'avait plus de forme. Tandis que la tête--d'un mouvement monotone,

oscillait toujours, touchant presque le plafond; on releva le

malheureux, on le dressa sur ses pieds, on lui soutint la tête, et M.

Lépine s'écria:

--Mais je connais ce bonhomme-là! C'est le détective Bobby!...

Il fallait le ranimer à tout prix: on le gava de kirsch. Ce n'était pas

le whisky national, mais ça galvanisait quand même... et soudain M.

Bobby se dressa, reconnut le préfet, se mit au port d'armes et dit:

--_By god, it is an awful affair!_

--Quelle affaire?

--Je n'en sais rien... un trou, des trous, de la glace, des rochers, des

formes noires qui remuent... et puis l'écroulement, un cou qui passe

auquel je me suspends et qui m'emporte!...

--Expliquez-vous! Qu'est-il arrivé?...

L'Iguanodon sembla regarder Bobby et d'un hochement de tête approuver

son récit... puis le cou disparut par la fenêtre comme un tuyau qu'on

tire en arrière....

Bobby eut un long soupir: c'était l'évanouissement du cauchemar, pour un

instant du moins. Et il s'expliqua plus clairement....

Incroyable, inexplicable, l'aventure n'en était pas moins réelle.

M. Lépine prit son chapeau et s'adressant à son personnel:

--Suivez-moi, messieurs! Paris est en danger.... Faisons notre

devoir....

* * * * *

Il se passait dans la grande ville des choses stupéfiantes.

Le Tricératops s'était arrêté devant la Porte-Saint-Denis et ayant

essayé d'y entrer, la trouvant trop étroite, s'était reculé et à la

façon d'un bélier antique; il se ruait contre les pierres, les cornes en

avant, faisant jaillir en débris les pierres glorieuses de Louis XIV.

Le Mammouth, plus calme, passait au petit trot, emplissant toute la

chaussée, devant le Gymnase, stoppait un instant en face de la Maison

Rouge; il semblait las, maintenant, son pas devenait lourd et, arrivé

devant Brébant, il plia les jarrets et se coucha, obstruant l'entrée du

faubourg Montmartre.

Un Brontosaure, qui mesurait vingt mètres de long, avait voulu à toute

force entrer dans le passage des Panoramas; mais, à mi-corps, il avait

été arrêté par l'exiguïté de l'arcade et restait là, la tête à la

galerie des Variétés--côté des artistes--tandis que sa queue

enguirlandait la terrasse du café Véron....

Sur les marches de l'Opéra, le Mégathérium s'était dressé, comme un

orateur qui veut parler au peuple, puis s'était appuyé contre les portes

basses, en gardien vigilant prêt à accueillir les abonnés.

Le Ptérodactyle, dont le vol était lourd, s'était juché, peut-être pour

prendre haleine, sur une des corniches de la Madeleine... sa queue

pendait, agitée, caressant de l'autre côté la statue de Jules Simon.

Déjà, trois heures s'étaient passées. Il était midi.

Enfin, l'autorité, convaincue de la réalité du péril, avait pris des

mesures. Par les avenues désertées, l'artillerie arrivait au galop des

chevaux aux reins trapus, amenant des canons, des mitrailleuses...

dût-on bombarder la moitié de Paris, l'action devait être prompte et

énergique.

Toute la population de la rive droite s'était renfermée dans les

maisons, haletante, ayant perdu jusqu'au désir de la fuite....

En tenue de combat, les troupes avançaient prudemment, l'arme à magasin

toute prête. Les obus dormaient dans les canons, impatients du réveil;

les batteries s'étaient placées en l'enfilade des Boulevards, tandis que

M. Lépine marchait, à la tête d'un corps d'agents, en avant-garde....

Et il se passa alors un fait non moins étrange que les précédents.

A mesure qu'on avançait, on voyait les monstres chanceler, tituber sur

leurs jambes monstrueuses, puis s'abattre.... L'un d'eux, de sa masse

énorme, remplit l'Olympia... un autre, celui de l'Opéra, se traînait

jusqu'au groupe de Carpeaux et, ayant levé la tête pour savourer les

lignes des danseuses, la laissait retomber....

Le gigantesque oiseau de la Madeleine semblait s'aplatir sur les

pierres, puis glissait, et de sa masse flasque, comme vidée, qui

tombait, engloutissait les baraques du marché aux fleurs.

L'énorme saurien des Variétés s'écrasait sur les dalles du passage,

ayant le long de l'épine dorsale une fluctuation qui à chaque instant

diminuait d'intensité.... L'Iguanodon de la préfecture, se traînant

jusqu'au parapet qu'il essayait de franchir, tournait sur lui-même et

tombait dans la Seine, où il écrasait une péniche dont les habitants

avaient tout juste le temps de se jeter à l'eau....

Et, de tous côtés, le même phénomène se produisait....

Ces dégelés du Quaternaire ne s'étaient réveillés que mus par une vie

factice, provisoire...; ils portaient quand même la tare de leur

vieillesse, de leur décrépitude, et, un à un, sous la pression de l'air

ambiant, sous le soleil du printemps, inaptes à vivre en cette

atmosphère de quelques centaines de siècles plus jeune que celle qu'ils

avaient respirée naguère... ils mouraient, revenus trop anciens dans un

monde trop nouveau. Et, à une heure de l'après-midi, Paris était

sauvé....

Rayonnant, M. Perrier, le directeur du Muséum, examinait les cadavres de

ces ancêtres et parlait joyeusement de faire construire de nouvelles

galeries pour la reconstitution de ces témoins des temps

Paléozoïques....

Oubliant ses projets de promenade campagnarde, la population entière de

Paris se pressait autour de ces corps énormes, dont on riait parce

qu'ils étaient inanimés: et les terrasses des cafés, et les débits de

boissons se remplissaient... joueurs de bridge et de manille faisaient

claquer les cartes sur les tables de marbre....

Mais qu'advint-il des acteurs de cette effrayante aventure?

Hélas! Sir Athel Random ne reparut pas. Dans quel abîme avait-il

disparu? Sous quelle masse de roches avait-il été englouti!...

Et cependant qui sait? On en a vu ressusciter qui étaient plus morts que

lui....

Pauvre Mary Redmore! Cette fois, tout espoir était perdu... et,

pleurant, sous de longs voiles de deuil, elle retourna en Angleterre. M.

Redmore eut bien l'idée d'intenter un procès à la Ville de Paris en un

million de dommages-intérêts--de sages conseils le détournèrent de ce

projet, au grand regret des hommes de loi qui s'y seraient enrichis.

Sir Athel avait emporté avec lui le secret du Vrilium! Et les débris du

vriliogène étaient enfouis dans les profondeurs de la planète!

Mais Labergère!

Comment s'était-il évadé de ce pandémonium de pierre et de glace!

Quand le soir il reparut dans les bureaux du _Nouvelliste_ pour rédiger

le compte rendu de son excursion souterraine, il raconta qu'il s'était

trouvé, sans savoir comment, dans un des souterrains du Nord-Sud,

inachevé bien entendu.... Sorti de là, il était allé prendre le bock si

longtemps désiré et revenait réclamer sa place au grand soleil du

journalisme....

Un banquet fut organisé en l'honneur de Bobby, qui y prit la parole en

un discours qui rappelait quelque peu celui de Roosevelt et que Mrs.

Bobby, très fêtée, écouta en pleurant....

Et ainsi se termina l'aventure la plus fantastique, la plus

étonnante--et la plus navrante à la fois--de la première moitié du

XXe siècle. Il se trouva même des gens pour dire que ce n'était pas

arrivé.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

Coxward est-il Coxward?

I.--Le crime de l'Obélisque

II.--Où nous faisons connaissance de M. Bobby

III.--Querelles de boutiques.

DEUXIÈME PARTIE

Chimiste, détective et reporter.

I.--Le carnet de M. Bobby

II.--Où la lueur grandit

III.--Deux visites au lieu d'une

IV.--Le triomphe de M. Bobby

V.--Le mystère du XIXe arrondissement

VI.--La revanche du «Nouvelliste»

VII.--Les merveilles du Vrilium.

TROISIÈME PARTIE

Paris avant la création de l'homme.

I.--Catastrophe qui n'est qu'un début

II.--Angoisses du lendemain

III.--Sous Paris

IV.--Le tout pour le tout

V.--Une ménagerie comme on en voit peu

VI.--Écroulement

VII.--L'invasion de Paris.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

L'effrayante aventure · 第 11 / 11 段