Paris....
Expliquons à quelle aventure se rattachait cette péripétie nouvelle.
V
LE MYSTÈRE DU XIXe ARRONDISSEMENT
L'incident Coxward--si amusant qu'il eût été pour la galerie des badauds
parisiens, surtout en raison de la lutte épique qui s'était livrée entre
les deux grands journaux le _Nouvelliste_ et le _Reporter_--était tombé
bien vite dans le panier d'oubli.
D'autant que certains faits politiques avaient tout à coup donné un
nouvel aliment à la curiosité: des gifles avaient été échangées en plein
Parlement entre personnages assez haut cotés et ministrables, et la
chronique scandaleuse, à l'affût des faiblesses humaines, avait révélé
que de cette querelle le motif concernait beaucoup moins le budget de
la France que celui de certaine petite personne, grassouillette et
aimable, qui jouait avec grand succès un rôle de libellule dans une
revue des Variétés.
Puis ç'avait été l'arrestation sensationnelle d'un officier ministériel
qui, curieux des joies de la grande vie, avait dilapidé en dépenses--à
côté--le patrimoine de cinquante familles. Affaire assez banale
d'ailleurs.
Enfin, ajoutons un carnage au boulevard Ménilmontant, le mariage d'une
Américaine milliardaire avec un panné à nom illustre, et l'accalmie
subitement s'était de nouveau abattue sur le journalisme parisien dont
le marasme faisait peine.
En vain, à propos d'un écrasé ou d'un misérable incendie, on multipliait
les manchettes à effet; mais, comme on dit, le public ne mordait pas et
les bouillons augmentaient.
Or, le vrai talent d'un reporter, c'est de trouver une affaire de peu
d'importance en soi, et par le tam-tam organisé alentour, par le
grossissement des moindres détails, lui donner--en apparence--une valeur
d'étrangeté qui émeuve les populations.
Labergère était maître en ces sortes d'opérations: tout récemment
attaché au _Nouvelliste_ qui lui avait fait un pont d'or pour l'arracher
au _Reporter_, il cherchait donc activement quelque fait auquel il pût
attacher tous les grelots de la publicité.
Voici ce qu'il avait appris:
Dans un des quartiers excentriques de Paris, à l'extrémité est des
Buttes-Chaumont, se trouvent, du côté de la place du Danube et de
l'hôpital Hérold, des terrains, encore vides de constructions, attenant
aux fortifications.
Ces terrains reposent sur d'anciennes excavations, naguère connues sous
le nom de carrières d'Amérique, et dont l'exploitation a été dès
longtemps abandonnée....
D'importants travaux de comblement et de soutènement ont été exécutés à
très grands frais, mais il semble que le sol lui-même repose sur des
fondements mouvants et, de temps à autre, malgré toutes les précautions
prises, des fentes se produisent, assez profondes et susceptibles de
causer de graves accidents.
Même, il y avait quelques mois, une pauvre journalière, passant dans ces
parages, avait été surprise par une de ces subites dépressions du sol
et aurait été certainement engloutie si des secours rapides ne lui
avaient été portés.
Encore son sauvetage n'avait-il pu s'effectuer qu'au prix des plus
grands efforts. Par une chance inespérée, elle s'en était tirée saine et
sauve.
Mais à la suite de ces accidents, les terrains, pour en éviter le
retour, avaient été clos de palissades en planches et, avant que de
nouveaux travaux fussent entrepris pour la consolidation du sol, l'accès
en avait été formellement interdit.
Le temps passant, les vagabonds, les apaches et les chemineaux avaient
pratiqué des ouvertures dans cette palissade et souvent élisaient
domicile à l'abri de toute ingérence de la police, dans ce lieu que
protégeaient à la fois et son isolement et une certaine crainte de la
part des plus proches voisins.
Or, un matin, des gamins en rupture d'école, s'étaient avisés de
franchir l'enclos et s'étaient répandus à travers le terrain, tout de
sable, de pierres, de plâtras, dans l'intention d'ailleurs bien
innocente d'y jouer, tranquilles, quelque partie de balle ou de course.
Soudain on entendit des cris horribles et les enfants s'enfuirent dans
la rue, quelques-uns livides, à demi morts, les membres tordus... les
autres ne cherchaient pas à les secourir; ils couraient de-ci, de-là,
affolés, poussant des clameurs inarticulées.
Bien que l'endroit soit fort peu fréquenté, cependant des passants
accoururent et bientôt un groupe les entoura, relevant ceux qui, à
terre, semblaient en proie à de véritables convulsions, d'autres
interrogeant ceux qui paraissaient les plus valides. Les enfants
répondaient par des mots sans suite....
Là, dans le terrain, une bête, un monstre, qui s'était jeté sur eux, les
avait égratignés, mordus, à demi dévorés....
Certes, il y avait exagération dans ces racontars, puisque tous étaient
encore pourvus de leurs membres intacts: cependant, il s'était
certainement produit un fait naturel... et, bien que très courageux,
certes, les assistants restaient devant la palissade sans se hasarder à
la franchir, d'autant, assuraient quelques-uns, qu'on entendait derrière
les planches une sorte de rugissement sourd--de ronflement--qui ne
présageait rien de bon.
Heureusement, on avisa deux sergents de ville et on les appela.
Ceux-ci s'approchèrent avec la majestueuse lenteur qui caractérise cette
institution.
Ils virent trois enfants--de huit à douze ans--inertes maintenant,
immobiles et étendus sur la terre. A leurs questions, il fut encore
répondu par des explications incompréhensibles d'où seulement
jaillissaient les mots de monstre, d'animal féroce....
Ayant lancé des coups de sifflet à l'appel de leurs camarades, les
policiers, bientôt au nombre de quatre, se divisèrent en deux groupes,
le premier emportant les enfants qui vivaient, mais semblaient plongés
dans une prostration profonde, vers le commissariat; le second faisant
sentinelle, le sabre à la main, devant l'ouverture pratiquée dans la
palissade:
--Si qu'on verrait un peu voir ce qu'il y a là dedans! dit l'un.
--Ça va! dit l'autre.
Et, vaillamment, ils engagèrent leurs robustes épaules dans l'ouverture
assez étroite.
Le terrain avait bien cent mètres de long sur quarante de profondeur: il
était bosselé, vallonné, avec ça et là des tas de pierrailles ou des
collinettes de sable sur lesquelles poussaient de maigres touffes
d'herbe.
Dans une de ses parties, la plus proche de la rue, il se creusait en
forme d'entonnoir dont le centre se trouvait à environ un mètre de
profondeur, et là on voyait, à demi émergeant, d'un chaos de cailloux et
de mottes de terre séchée, quelque chose de bizarre, d'hétéroclite,
comme un sommet de kiosque à journaux ou de colonne à affiches.
Les deux sergots examinaient cela avec quelque défiance: on avait vu
parfois des coffre-forts, enlevés par des cambrioleurs, et ainsi
abandonnés dans un terrain désert.
Mais que des malfaiteurs eussent enlevé un kiosque ou une vespasienne
pour les transporter derrière cette clôture de planches, cela
apparaissait singulier, voire même invraisemblable.
Comme en prévision d'une rencontre avec un animal sauvage--qui sait, un
fauve échappé de quelque ménagerie,--nos deux héros avaient dégainé;
l'un d'eux, se penchant sur le bord de l'entonnoir, et allongeant le
bras, toucha l'objet de la pointe de son coupe-choux....
Subitement, il laissa échapper une exclamation de douleur, sauta en
l'air à une hauteur d'un mètre et vint s'affaler dans les bras de son
compagnon.
--Hé là! hé là!... Qu'est-ce qui te prend, mon vieux!
Mais «mon vieux» ne répondait pas, ses bras et ses jambes étaient
secoués d'un mouvement presque convulsif....
Le pis, c'est que l'autre éprouvait lui-même un malaise dont il ne
comprenait pas la nature, une espèce de fourmillement dans tous les
membres, en même temps que des lueurs fulgurantes tourbillonnaient
devant ses yeux....
Par un geste réflexe, il lâcha son compagnon qui tomba sur le sol.
Alors il se sentit soudainement soulagé, mais une invincible lassitude
le brisait, et il se laissa tomber sur un genou, dodelinant de la tête
comme un homme étourdi d'un coup de bâton en plein crâne....
Il ne revint à lui qu'au moment où, par l'ouverture de la palissade,
arrivèrent le commissaire de police, accompagné de son secrétaire, avec
une demi-douzaine de sergents de ville.
La foule avait grossi autour de l'enclos et maintenant, rassurée par la
présence de l'autorité, faisait irruption à sa suite.
Une poignée de gamins fit cortège.
Les sergents de ville, apercevant leurs camarades en mauvaise posture,
s'élancèrent à leur secours: à peine les eurent-ils touchés qu'ils
ressentirent quelques secousses qui ne firent d'ailleurs que les
étonner, sans autre résultat fâcheux.
--Voyons! qu'est-ce qu'il y a? demanda le magistrat, et comment
êtes-vous dans cet état?
Le sergent nº 2, qui recouvrait l'usage de la parole, dit:
--Machine infernale! Là dans le trou!...
Et, suivant la direction de son geste, le commissaire vit le toit du
kiosque--employons ce mot pour être clairs--surmonté d'une sorte de
hampe en métal, venue sans doute de quelque drapeau ou attribut
quelconque.
--Qu'est-ce que c'est que ça?...
--Si qu'on le saurait! repartit le sergent. C'est ce camarade qui y a
touché du bout de son sabre et qui a été f... par terre, comme ma femme
sous une gifle....
--Mais on m'a parlé d'un animal dangereux, d'une bête féroce....
--Il n'y en a pas d'autre que cet outil-là... qui doit être quelque
machine d'_anarchisse_.
Le commissaire haussa les épaules: perplexe, il s'abstint cependant de
toucher à l'objet et interdit à ses hommes tout contact avec lui. Après
tout, cette idée d'anarchisme n'était peut-être pas si folle....
D'autant que maintenant on percevait très clairement à l'intérieur du
kiosque un halètement, un ronronnement intermittent, comme l'aurait
produit le gosier d'un fauve en colère, ou quelque ressort énorme d'une
montre ou d'une mécanique quelconque. Cela n'était pas continuel,
s'arrêtait, recommençait... mais n'en était pas pour cela plus
rassurant....
Le sergent--au coupe-choux--avait été ranimé à grand renfort de kirsch,
mais était incapable de fournir la moindre explication sur la nature de
ses sensations--qu'on devinait seulement n'avoir pas été des plus
agréables.
Que faire? Heureusement que l'administration a des principes qui lui
servent de guide en toute circonstance. En celle-ci, la règle était
simple, en référer à ses chefs.
Le commissaire, résolu à suivre ce précepte dont l'observation le
dégageait de toute responsabilité, se mit alors en devoir de recueillir
tous les renseignements nécessaires pour dresser procès verbal, et en
premier lieu, de décrire aussi exactement que possible l'objet
mystérieux qui gisait là, à demi, aux trois quarts peut-être enfoui dans
les pierres et le sable.
S'approchant avec toute la prudence compatible avec son courage civique,
le magistrat dicta des notes à son secrétaire.
Le toit de l'objet, arrondi et rappelant vaguement la forme du casque
allemand, reposait sur quatre colonnettes de métal, réunies elles-mêmes
par des croisillons qui paraissaient d'argent, ou plus vraisemblablement
de nickel. La forme générale était carrée.
Cette cage (le mot décidément valait mieux que celui de kiosque) sortait
de la terre d'environ 80 centimètres, et la partie inférieure était
cachée dans le sol.
En tendant l'oreille, on entendait de temps à autre à l'intérieur un
bruit difficile à définir, comme d'un ressort qui se serait déclanché,
et aurait mis en mouvement une roue ou un volant.
Le procès-verbal décrivait de la façon la plus correcte possible les
phénomènes bizarres qui se développaient, lorsqu'on touchait l'engin,
«que, malgré son incompétence avouée, le commissaire n'hésitait pas à
qualifier d'électrique ou approchant».
Un petit incident se produisit. Un des gosses, rôdaillant dans le
terrain, trouva dans un coin, profondément enfoncée dans la muraille,
une pièce de métal, plate, étroite, assez longue, aux bases arrondies,
une sorte de palette ou d'ailette. Comme il essayait de l'arracher, le
magistrat s'y opposa formellement, estimant que désormais il appartenait
à l'autorité supérieure de parfaire l'enquête qu'il avait si
intelligemment commencée.
Inutile de dire qu'il avait interrogé les voisins les plus proches et
que tous s'étaient accordés à dire--avec une rare unanimité--qu'ils
ignoraient absolument ce que pouvait être la machine en question et
comment elle se trouvait dans le terrain vague.
Ajoutons enfin qu'au bout d'une demi-heure, les enfants et le sergot, si
abominablement secoués par l'incompréhensible commotion, étaient tout à
fait revenus à leur état normal.
Un menuisier, requis, boucha les ouvertures de la palissade, un sergent
de ville fut placé en faction et chacun s'en alla, léger, à ses
affaires, le procès-verbal s'acheminant doucettement vers la préfecture
où peut-être, vu le caractère très anodin de l'aventure, il se serait
sans doute endormi placidement dans le carton nº 7, à moins que ce ne
fût le dossier nº 23.
Mais on avait compté sans notre ami Labergère qui, comme nous l'avons
expliqué, était en quête d'une affaire sensationnelle, et, comme le roi
Richard III, de shakespearienne mémoire, eût volontiers donné son
cheval--ou son auto--pour un veau à trois têtes ou un cataclysme à
Nogent-sur-Marne.
Or, ayant son service de fouinage--c'était son mot--parfaitement
organisé, il avait été avisé l'un des premiers de l'étrange aventure de
la rue des Carrières-d'Amérique, et aussitôt son sang de reporter
s'était mis à bouillonner.
Cela pouvait n'être rien du tout; mais, dès le premier moment, il se dit
qu'il fallait que cela devînt quelque chose....
Il ne se doutait, certes pas, que c'était là le début de la plus
terrible, la plus stupéfiante, la plus abracadabrante épreuve à laquelle
eût jamais été soumise la Ville de Paris: peut-être même, s'il eût pu
lire dans l'avenir, aurait-il reculé devant les épouvantables
événements qu'il allait déchaîner.
Mais non! le devoir professionnel avant tout! Le _Nouvelliste_ payait
fort cher; il fallait qu'il en eût pour son argent.
Le lendemain, il arborait cette manchette:
Un sinistre phénomène en plein Paris.
Trois enfants électrocutés.
Un sergent de ville foudroyé.
Il racontait, sous les couleurs les plus émouvantes, la découverte de
l'engin infernal et les premières catastrophes qu'il avait causées, et
il concluait par ces critiques virulentes:
--Douze heures se sont déjà passées et nous avons le regret de constater
que l'administration n'a pris aucune mesure pour parer aux dangers très
réels courus par la population. On nous permettra de demander si ce
n'est pas en pareilles circonstances que le Laboratoire municipal doit
prouver son utilité, trop souvent contestable.»
Naturellement, le _Reporter_, qu'exaspérait la défection de son
principal rédacteur, se hâta d'entrer en lice:
--Certains journaux, à court de nouvelles sensationnelles, mènent grand
bruit autour d'une affaire sans importance: il s'agit tout simplement,
nous affirme-t-on, d'un appareil de physique, machine électrique ou
bouteille de Leyde, que des cambrioleurs ont abandonnée dans un terrain
vague... quelques étincelles électriques se sont produites et ont causé
plus d'émoi que de mal véritable....
Ah! ses anciens patrons entraient en lice! Labergère allait s'amuser.
Il était arrivé bon premier et il allait le leur prouver. Et le numéro
suivant du _Nouvelliste_ marchait carrément de l'avant:
--Les aboiements enroués d'une presse aphone ne nous empêcheront pas de
poursuivre notre tâche.
«Nous avons signalé un danger inconnu, mystérieux, dont les effets
échappent jusqu'ici à toute analyse. Et nous ne craignons pas, hélas!
qu'on nous taxe d'exagération.
«On se souvient de la découverte que nous signalions hier d'un engin
étrange, sorte d'appareil électrique ou peut-être radiographique, trouvé
dans un terrain vague, à l'extrémité du dix-neuvième arrondissement, et
qui a déjà failli coûter la vie à des enfants innocents et à un brave
défenseur de l'ordre public.
«Nous avons pris ce matin des nouvelles de ces victimes et nous avons
appris que leur état, pour être satisfaisant, n'en présentait pas moins
un caractère encore assez alarmant. Les internes de l'hôpital Hérold que
nous avons pu interroger ont recueilli de leurs bouches des détails sur
l'événement. Tous s'accordent à déclarer qu'à peine ont-ils touché
l'engin en question qu'ils ont éprouvé une commotion violente--comme un
coup de fouet dans les moelles, a dit un des enfants--comme un coup de
poing américain sur la nuque, a dit le sergent de ville.
«Des étincelles ont éclaté devant leurs yeux, en même temps qu'une
sensation d'engourdissement paralysait leurs membres.
«Il est évident que ce sont là des effets de nature électrique et que
nous nous trouvons en présence d'un appareil inconnu, dégageant des
effluves dont l'effet rappelle celui des piles les plus puissantes.
«Nous nous étions, d'ailleurs, trop hâtés d'objurguer l'administration
en lui reprochant son incurie.
«Dès ce matin, à la première heure, M. Lépine--qui ne ménage jamais son
activité ni sa fatigue--s'est rendu accompagné de M. Loustalot, chef du
laboratoire municipal, et de ses préparateurs, au terrain de la rue des
Carrières-d'Amérique.
«Déjà une foule considérable obstruait les rues voisines de l'endroit
désigné et il fallut établir un important service d'ordre pour la
contenir.
«Un bruit courait que l'engin en question--qui a une capacité
approximative de deux mètres cubes (la partie enfoncée dans le sol ne
permettant pas un calcul plus exact)--était peut-être rempli de matières
explosives et qu'il pouvait éclater au moment où on s'y attendrait le
moins, et faire sauter tout le quartier.
«Déjà, les locataires quittaient leurs maisons en emportant leurs
meubles, tristes épaves, d'ailleurs, car ce quartier est un des plus
pauvres de Paris.
«Quand les sergents de ville parvinrent à frayer à notre courageux
préfet un passage à travers la foule, tous se découvrirent
respectueusement.
«M. Lépine, en chapeau melon et en veston, gardait, comme d'ordinaire,
une physionomie très calme, avec à la lèvre un sourire quelque peu
sceptique. Il en a vu bien d'autres.
«Son calme courage était déjà rassurant pour les groupes de curieux, et
on eut toutes les peines du monde à les empêcher de se précipiter, à
travers l'issue pratiquée dans la palissade. Il fallut que par
quelques-unes de ces paroles énergiques dont il a le secret, notre
préfet empêchât une véritable invasion.
«Et, flanqués d'une douzaine de sergents de ville, M. Lépine, M.
Loustalot et les attachés au laboratoire municipal restèrent seuls dans
le vaste enclos.
«Ils se groupèrent immédiatement autour de l'engin: un des sergents de
ville qui, la veille, était entré l'un des premiers et avait examiné
l'appareil mystérieux, déclara que, selon lui, il avait légèrement
changé de situation. Il aurait, affirma-t-il, tourné sur lui-même et se
serait enfoncé de quelques centimètres.
«Il s'agissait d'abord de constater si les effets électriques, observés
la veille, se reproduisaient encore. M. Loustalot fit disposer des
appareils isolateurs, qui, nous expliqua-t-on, rempliraient, au besoin,
l'office de paratonnerres et, soutirant pour ainsi dire
l'électricité--s'il était vrai que l'engin en fût saturé--la forcerait à
se perdre dans la terre.
«Ces préparatifs durèrent assez longtemps. L'impatience du public
grandissait à chaque instant.
«Malgré les efforts des agents, on s'était accroché aux planches de la
palissade au-dessus de laquelle surgissaient des centaines de têtes.
«M. Lépine conféra un instant avec M. Loustalot qui se refusa à admettre
un danger réel. En tout cas, conclut-il, nous sommes en mesure d'y faire
face.
«--Agissez donc, dit le préfet qui se tint au premier rang, avec sa
crânerie ordinaire.
«M. Loustalot appela alors un de ses aides qui s'approcha, armé d'une
longue tige de métal, dont un gant de caoutchouc empêchait le contact
avec sa peau, et après s'être assuré que les appareils de déperdition
étaient en état de fonctionnement parfait, mit la baguette métallique en
contact avec le toit de l'engin....
«A ce moment éclata une détonation terrible, pareille à celle d'un canon
de petit calibre, en même temps qu'une flamme longue de plusieurs
mètres sifflait dans l'air avec un bruit effrayant.
«Malgré la substance isolatrice qui le protégeait, le malheureux
électricien fut projeté en l'air à une hauteur de deux mètres et retomba
sur M. Lépine, qui, arc-bouté sur ses jambes, impavide et inébranlable,
le reçut dans ses bras et amortit sa chute.
«Une clameur terrifiée avait salué cet incompréhensible phénomène, et en
une seconde la palissade s'était dégarnie de spectateurs, tous
s'enfuyant dans toutes les directions en poussant des cris de terreur.
«L'électricien--nommé Dargent (Émile)--avait eu heureusement plus de
peur que de mal. Un court évanouissement avait suivi sa chute, un
cordial et quelques inhalations d'oxygène avaient eu raison du malaise
déterminé par cette secousse.
«Quoi qu'il en fût, il était évident qu'il y aurait de graves dangers à
poursuivre une expérience dans ces conditions. M. Loustalot,
d'ailleurs,--malgré son indiscutable compétence--semblait désemparé et
il répétait ce mot découragé:
«--Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Que faire?
«Mais le préfet, toujours souriant et satisfait que l'événement n'eût
pas eu de conséquences plus tragiques, prit bien vite, avec son
initiative habituelle, les mesures nécessaires.
«--Que faire? répliqua-t-il à M. Loustalot. C'est bien simple, rien du
tout! Cette tentative suffit pour démontrer qu'il y a péril à s'entêter
plus longtemps. Nous ne croyons pas au surnaturel, n'est-il pas vrai?
Donc, il n'y a là rien de diabolique. Nous possédons assez de savants à
Paris pour que ce petit problème puisse être bientôt résolu. Il s'agit
seulement de défendre la population contre sa propre imprudence. Nous
verrons après.
«En effet, une heure après, des soldats arrivaient qui fermaient toutes
les voies conduisant au terrain vague en question.
«M. Lépine se rendait au ministère de l'Intérieur et rendait compte au
ministre du résultat de sa première enquête.
«Une commission fut aussitôt nommée, sous la présidence de M. Poincarré,
et composée des membres les plus éminents de l'Académie des Sciences et
du Conservatoire des Arts et Métiers.
«En tout cas, il est opportun de rappeler aux plaisantins de la presse
qu'il y a loin de là à une machine électrique ou à une bouteille de
Leyde (!!!) abandonnées par des cambrioleurs.
«Peut-être nos confrères--si sceptiques qu'ils soient--daigneront-ils
reconnaître que le fait--dont nous avons les premiers et les seuls
signalé l'étrangeté--valait mieux que quelques lignes de pasquinade et
de mauvais goût...»
On devine l'effet produit dans Paris par cet article sensationnel. La
grande ville se complaît à l'affolement collectif. Un souffle
d'inquiétude passa, circulant des loges de concierge aux salons du grand
monde.... On commençait à avoir peur. Un journal ultra-pessimiste
n'hésitait pas à accuser les anarchistes et nihilistes de préparer un
monstrueux attentat contre Paris dont l'anéantissement était décidé
depuis longtemps.
On parlait déjà de déserter les hôtels et le commerce s'inquiétait. Une
note officielle parut, dans l'excellente intention de rassurer les
esprits, et eut, comme toujours, un résultat absolument contraire.
En même temps--et par une contradiction bien humaine--tout Paris se
portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Sérurier,
où les quelques débits de vin réalisaient des affaires d'or. Les
fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de
Boulogne....