VII

1º L'Androgyne, par définition, est un être réunissant les deux sexes.

Or, le mariage ne fait point de l'homme et de la femme _un seul être_;

chacun d'eux conserve son individualité; donc votre Androgyne humanitaire

ne vaut pas la peine d'être discuté: ce n'est qu'une fantaisie.

2º Toute fonction suppose un organe, c'est vrai, mais quels _faits_ vous

autorisent à dire que le couple marié est l'organe de la justice? Surtout

lorsque vous prenez vous-même la peine de vous contredire, en avouant que

l'on produit de la justice hors du mariage; qu'on n'a pas besoin d'être

marié pour être juste?

L'organe de la justice est en chacun de nous, comme tous les autres;

c'est le sens moral qui entre en action lorsqu'il s'agit d'apprécier la

valeur morale d'un acte, ou d'appliquer à notre propre conduite la

science morale acceptée par la raison du siècle.

3º D'après vous, la balance, c'est _l'égalité_; _l'égalité c'est la

justice_: il y a donc, de votre part, contradiction d'exiger de deux

créatures douées chacune de liberté, de volonté, d'intelligence, qu'elles

se reconnaissent _inégales_ pour produire de _l'égalité_.

4º Affirmer, comme vous l'avez fait, que le progrès est la réalisation de

l'idéal par le libre arbitre; que, conséquemment, l'idéal est supérieur à

la réalité, et que l'homme progresse parce qu'il se laisse guider par

lui; puis affirmer que la femme est l'idéal de l'homme et que, cependant,

elle est _moindre_ et doit _obéir_, c'est une double contradiction. Si

l'on admettait votre point de départ, la logique exigerait que l'homme se

laissât guider par la femme. Mais à quoi bon discuter une chose qui

n'offre aucun sens à l'intelligence? Si l'homme, d'après vous, représente

en réalité la force, la raison, la justice, la femme étant l'idéalisation

de l'homme, serait donc la plus grande force, la plus haute raison, la

plus sublime justice..... Avez-vous prétendu dire cela, vous qui affirmez

le contraire?

5º Dire que le mariage est une institution _sui generis_, un _sacrement_,

un _mystère_, c'est affirmer quoi? Et quelles lumières pensez-vous nous

avoir données? Êtes-vous bien sûr de vous être compris plus que nous ne

vous avons compris? J'en doute.

6º Pourriez-vous nous démontrer pourquoi dans une association entre des

hommes forts, intelligents et des hommes faibles et bornés, la justice

exige _l'égalité_, le respect de la dignité de tous, et déclare _avili_

l'esclave qui se soumet, tandis que dans l'association de l'homme et de

la femme, _identiques d'espèce_ selon vous, la femme qui, toujours selon

vous, est l'être faible et borné, serait _avilie_ et deviendrait

_odieuse_ par l'égalité?

Pourriez-vous nous expliquer aussi comment dans un couple producteur de

justice ou d'égalité, cette égalité _serait la mort de l'amour et la

perte du genre humain_?

Convenez qu'un tel tohu-bohu de non sens et de contradictions offre

autant de _mystères_ insondables que votre mariage.

7º Nous ne parlerons point ensemble du divorce: nous nous en référerons à

la raison et à la conscience modernes que la dissolution des mœurs et de

la famille, dues en grande partie à l'indissolubilité du mariage, mettent

à même de se prononcer. Quelles raisons d'ailleurs donnez-vous pour

soutenir votre opinion? Une plaisanterie; que la rupture du mariage est

un _sacrilége_; une affirmation démentie par les faits: que la conscience

est immuable.

8º Entre le bâtard et sa mère, il n'y a pas de justice, dites-vous. Votre

conscience est plus jeune de deux mille et quelques cents ans que la

conscience moderne, Monsieur. Dans l'œuvre de la reproduction, la tâche

à remplir envers le nouvel être se partage entre les parents. A la femme

plus vivante, plus élastique, plus résistante, est dévolue la partie la

plus périlleuse de cette tâche. Tu risqueras ta vie pour former

l'humanité de ta propre substance, lui a dit la nature. A l'homme de

payer sa dette envers ses enfants, en bâtissant le toit où ils

s'abritent, d'apporter la nourriture que tu élabores ou prépares pour

eux. A lui d'accomplir ses devoirs envers ses fils par l'emploi de ses

forces, comme tu l'accomplis, toi, en fournissant ton sang et ton lait.

Vos droits sur l'enfant ressortent, ajoute la conscience, de son

incapacité de se guider lui-même, des devoirs que vous remplissez envers

lui, de l'obligation où vous êtes de former sa raison, sa conscience,

d'en faire un citoyen utile et moral.

Eh bien! Monsieur, qu'arrive-t-il, la plupart du temps, dans les cas de

bâtardise? C'est que le père, ayant lâchement, cruellement, contre toute

justice, déserté sa tâche, la mère seule a rempli le double devoir envers

ses enfants: _elle a été à la fois père et mère_.

Et c'est quand cette mère a un _double_ droit que vous osez dire qu'elle

n'en a _aucun_! qu'entre elle et son fils il n'y a pas de justice! En

vérité, j'aimerais mieux vivre au milieu des sauvages que dans une

société qui penserait et _sentirait_ comme vous.

Une mère, Monsieur, a sur son enfant un droit incontestable, car elle a

risqué sa propre vie pour lui donner le jour: le père n'acquiert des

droits sur lui que quand il remplit son devoir: lorsqu'il ne le remplit

pas, il n'a pas de droit; ainsi le veut la raison. Dans cette question,

le mariage ne signifie rien. Si j'étais bâtarde, et que mon père m'eût

lâchement abandonnée, je l'aurais méprisé et haï comme le bourreau de ma

mère, comme un homme sans cœur et sans conscience, un vil égoïste: et

j'aurais doublement aimé et respecté celle qui eût été à la fois ma mère

et mon père: Voilà ce que disent, Monsieur, ma conscience, ma raison et

mon cœur.

9º Qu'est-ce que votre mariage, _première forme donnée par la nature à la

religion du genre humain_, où la femme est une idole qui fait la cuisine

et raccommode les chausses de son prêtre?

Qu'est-ce que cette institution où l'homme est censé défendre, de son

épée, sa femme et ses enfants que la loi défend, même contre lui?

Où l'homme est censé nourrir de son travail celle qui travaille souvent

plus que lui ou lui apporte une dot?

La femme et les enfants _ressortir du tribunal de l'homme_! Que les dieux

nous préservent de cet affreux retour aux mœurs patriarcales et

romaines! Femmes et enfants ressortent du tribunal social, et c'est plus

sûr pour eux: au moins la femme française n'a pas à craindre que son

Abraham sacrifie son petit Isaac, ni que son despote domestique, laissant

l'enfant à terre, comme le vieux Romain, le condamne ainsi à la mort. La

société a un cœur et des procureurs généraux qui, heureusement, ne

comprennent plus le tribunal de famille comme M. P. J. Proudhon. Il est

vrai que notre auteur est un Épiménide qui s'éveille après un sommeil de

plus de deux mille ans.

J'ai fini, Maître; avez-vous quelque chose à me dire encore?

M. PROUDHON. Certainement. J'ai à vous parler du rôle de la femme. Ce

rôle est «le soin du ménage, l'éducation de l'enfance, l'instruction des

jeunes filles sous la surveillance des magistrats, le service de la

charité publique. Nous n'oserions ajouter les fêtes nationales et les

spectacles qu'on pourrait définir les semailles de l'amour (3e vol. p.

480).

«L'homme est travailleur, la femme ménagère.

«Le ménage est la pleine manifestation de la femme.

«Pour la femme le ménage est une nécessité d'honneur, disons même de

toilette.

«De même que toute sa production littéraire se réduit toujours à un roman

intime dont toute la valeur est de servir, par l'amour et le sentiment, à

la vulgarisation de la justice; de même sa production industrielle se

ramène en dernière analyse à des travaux de ménage; elle ne sortira

jamais de ce cercle.» (_Id._, p. 482.)

MOI. Vous me permettrez de m'étonner, Maître, que la femme, qui a

l'esprit d'une _fausseté irrémédiable_, qui est _immorale_, qui ne

compose que des _macédoines_, des _monstres_, qui _prend des chimères

pour des réalités, qui ne sait pas même faire un roman_, sache cependant,

de votre aveu, faire un roman pour vulgariser la justice par le sentiment

et l'amour. Elle comprend donc, sent donc et aime donc la justice?

Je vous ferai remarquer ensuite que les soins du ménage sont un

_travail_;

Que l'éducation est un _travail_;

Que le service de la charité publique est un travail;

Que l'organisation et l'intendance des fêtes et des spectacles supposent

des _travaux_ variés.

Que vulgariser la justice par un roman intime est un travail;

D'où il résulte que la femme est une _travailleuse_, c'est à dire une

productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le

genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de

la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me

charge, quand vous voudrez, d'établir par les _faits_ cette

_équivalence_.

Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance,

celle des jeunes filles, le service de la charité publique,

l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice

par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la

femme n'est pas _uniquement ménagère_.

Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos

commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs

ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos

artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos

cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos

cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes

ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce

qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois

qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits

qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos

affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être _ni ménagère ni

courtisane_.

Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes

relativement à tous les hommes?

M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à

l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à

l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives.

MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a

pas un père ou un mari?

M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste

celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, _pas même

pour son mari_.» (_Id._, p. 483.)

MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté

étant une _vertu_, suppose la domination de la raison et du sens moral

sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain

instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui

se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais

bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme!

Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le

droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général?

La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 32 / 41 题