M. PROUDHON, _secouant la tête_: l'Amour!... Il m'ennuie et m'embarrasse
beaucoup. Je n'ai pu parvenir encore à me mettre d'accord avec moi
là-dessus.
J'ai d'abord défini l'amour: «l'attrait des deux sexes l'un vers l'autre
en vue de la reproduction», ajoutant que cet attrait se purifie par
l'adjonction de l'Idéal. J'ai même, à ce sujet, trouvé une fort jolie
chose: c'est qu'il y a une division sexuelle parce qu'on ne peut
idéaliser que l'objectif (3e vol. p. 192).
MOI. Peste! Comme vous y allez! Alors toutes les espèces animales et
végétales où les sexes sont séparés ont un idéal en amour? Un idéal dans
le cerveau d'un cheval et d'une jument, passe, puisqu'il y a cerveau;
mais où se logera celui de la fleur mâle et de la fleur femelle?
M. PROUDHON. Je n'ai, ma foi, pas songé à me faire cette question.
Revenons, s'il vous plaît, à la définition de l'amour humain. Je dis donc
que l'amour est un attrait donné en vue de la reproduction; cependant je
pense aussi qu'à l'amour proprement dit, la progéniture est odieuse (p.
208).
MOI. Mais il y a contradiction...
M. PROUDHON. Que voulez-vous que j'y fasse? Vous saurez, qu'à mes yeux,
l'homme et la femme forment l'_organe de la justice, l'Androgyne
humanitaire_. Or j'affirme que l'amour est le mobile de la justice,
parce que c'est lui qui attire l'une vers l'autre, les deux moitiés du
couple. C'est donc par l'amour que la conscience de l'homme et de la
femme s'ouvre à la justice; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit «la plus
puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret
d'obscurcir en nous la raison, d'affliger la conscience et d'enchaîner le
libre-arbitre.» (_Id._, p. 207.)
MOI. Le mobile de la justice, le sentiment qui ouvre la conscience des
sexes à la justice, qui forme l'organe juridique, troubler la raison et
affliger la conscience! Mais il y a contradiction.
M. PROUDHON. Encore une fois, que voulez-vous que j'y fasse? L'amour,
recherché pour lui-même, rend l'homme indigne et la femme vile (pag.
419), et tenez, «l'amour, même sanctionné par la justice, je ne l'aime
pas.» (_Id._, p. 450.)
MOI. N'avez-vous pas dit que, sans l'amour inspiré à l'homme par la
beauté de la femme, il n'y aurait ni art, ni science, ni industrie, ni
justice, que l'homme ne serait qu'une brute?
M. PROUDHON. Ah! j'en ai dit bien d'autres!... Cet amour, moteur de
justice, père de la civilisation, est cependant l'_abolition de la
justice_ (_Id._, p. 465), ce qui exige qu'on l'écarte aussitôt son office
de moteur rempli. L'élan, le mouvement donné, il faut se passer de lui.
Dans le mariage, il doit avoir la plus petite part possible; «toute
conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est
messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de
la pratique du devoir social.» (_Id._, p. 473.) Un mariage de pure
inclination est près de la honte et «le père qui y donne son
consentement mérite le blâme.» (_Id._, p. 483.)
MOI. Un père mériter le blâme parce qu'il unit ceux qui cèdent au mobile
de la justice!
M. PROUDHON. «Que les jeunes gens s'épousent sans répugnance, à la bonne
heure...» Mais «quand un fils, une fille, pour satisfaire son
inclination, foule aux pieds le vœu de son père, l'exhérédation est pour
celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs.» (_Id._, p.
483.)
MOI. Ainsi l'amour, moteur de justice, cause de civilisation, nécessaire
à la reproduction, est en même temps une chose honteuse, qu'on doit
craindre et bannir du mariage et qui, en certains cas, mérite
l'exhérédation... Que les Dieux bénissent vos contradictions, et que la
postérité leur soit légère!
M. PROUDHON, _soucieux_: Je ne puis rien vous dire de plus satisfaisant
sur la matière; mais, en revanche, parlons du mariage; je suis
véritablement de première force sur ce sujet.
Toute fonction suppose un organe; l'homme est l'organe de la liberté;
mais la justice exige un organe composé de deux termes, c'est le couple.
Il faut que les deux personnes qui le composent soient dissemblables et
inégales «parce que, si elles étaient pareilles, elles ne se
complèteraient pas l'une l'autre; ce seraient deux touts indépendants,
sans action réciproque, incapables pour cette raison de produire de la
justice... En principe, il n'y a de différence entre l'homme et la femme
qu'une simple diminution d'énergie dans les facultés.
«L'homme est plus fort, la femme est plus faible, voilà tout... L'homme
est la puissance de ce que la femme est l'idéal, et réciproquement la
femme est l'idéal de ce que l'homme est la puissance.» (_Id._, p. 474.)
L'Androgyne posé, je définis le Mariage, «le sacrement de la justice, le
mystère vivant de l'harmonie universelle; la forme donnée par la nature
même à la religion du genre humain. Dans une sphère moins haute, le
mariage est l'acte par lequel l'homme et la femme, s'élevant au dessus de
l'amour et des sens, déclarent leur volonté de s'unir selon le Droit, et
de poursuivre, autant qu'il est en eux, la destinée sociale, en
travaillant au Progrès de la Justice.
«Dans cette religion de la famille, on peut dire que l'époux ou le père
est le prêtre, la femme l'idole, les enfants, le peuple..... _Tous sont
dans la main du père_, nourris de son travail, protégés de son épée,
soumis à son gouvernement, _ressortissant de son tribunal_, héritiers et
continuateurs de sa pensée...... _La femme reste subordonnée à l'homme_,
parce qu'elle est un objet de culte, et qu'il n'y a pas de commune mesure
entre la force et l'idéal..... L'homme mourra pour elle, comme il meurt
pour sa foi et ses dieux, mais il gardera le commandement et la
responsabilité.» (_Id._ p. 474 et 475.)
En résultat les époux sont égaux, puisqu'il y a communauté de fortune,
d'honneur, de dévouement absolu; «_en principe et dans la pratique_.....
cette égalité n'existe pas, _ne peut pas exister_..... L'égalité des
droits supposant une balance des avantages dont la nature a doué la femme
avec les facultés plus puissantes de l'homme, il en résulterait que la
femme, au lieu de s'élever par cette balance, serait dénaturée, avilie.
Par l'idéalité de son être, la femme est pour ainsi dire hors prix.....
Pour qu'elle conserve cette grâce inestimable, qui n'est pas en elle une
faculté positive, mais une qualité, un mode, un état, il faut qu'elle
accepte la loi de la puissance maritale: _l'égalité la rendrait odieuse_,
serait la dissolution du mariage, la mort de l'amour, _la perte du genre
humain_. (_Id._, p. 454.)
«Et la gloire de l'homme est de régner sur cette merveilleuse créature,
de pouvoir se dire: c'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et
pourtant ce ne serait rien sans moi..... Malgré cela ou à cause de cela,
je suis et je dois rester le chef de la communauté: que je lui cède le
commandement, elle s'avilit et nous périssons.» (_Id._, p. 472.)
Le mariage doit être monogame «parce que la conscience est commune entre
les époux, et qu'elle ne peut pas, sans se dissoudre, admettre un tiers
participant.» (_Id._, p. 475.)
Il doit être indissoluble, parce que la conscience est immuable, et que
les époux ne sauraient se donner un rechange _sans commettre un
sacrilége_. S'ils sont obligés de se séparer «le digne n'a besoin que de
guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur, l'autre n'a plus
le droit d'aspirer au mariage: ce qu'il lui faut, c'est le concubinage.»
(_Id._, p. 476.)
Hein! Que dites-vous de cette théorie là?
MOI. Jusqu'ici j'avais refusé de croire au dieu Protée; mais en vous
contemplant, j'abjure mon incrédulité, Maître.
Vous nous apparaissez d'abord sous l'habit et la forme de Manou, et nous
débitez sa physiologie;
Vous nous apparaissez ensuite, et successivement, sous la forme et les
vêtements de Moïse, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure; vous
vous incarnez un moment dans Paracelse;
Enfin vous prenez la toge romaine, par dessus laquelle vous endossez le
frac disgracieux d'Auguste Comte.
Tout cela est bien vieux, bien laid pour notre époque..... Est-ce que,
vraiment, vous n'avez pas mieux à nous donner que la résurrection du
droit romain au beau temps où Cincinnatus mangeait tout nu son plat de
lentilles?
M. PROUDHON. Quoi! contesteriez-vous que le mariage par _confarreation
n'est pas le chef-d'œuvre de la conscience humaine_?
MOI. Si je vous le conteste? Par dieu, oui; et bien d'autres choses
encore. Mais, dites-moi, quel sens donnez-vous aux mots _sacrement_,
_mystère_, qui sonnent si creux et si faux dans votre bouche?
M. PROUDHON. Malgré toutes mes explications sur le mariage, il n'en reste
pas moins un mystère (_Id._, p. 457). Voilà tout ce que je puis vous dire
de plus clair. Il faut que vous compreniez que «le mariage est une
institution _sui generis_, formée tout à la fois au for extérieur par le
contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que
l'un ou l'autre de ces deux éléments disparaît.» (_Id._, p. 211.) Il faut
que vous compreniez encore que «le mariage est une fonction de
l'humanité, hors de laquelle l'amour devient un fléau, la distinction des
sexes n'a plus de sens, la perpétuation de l'espèce constitue pour les
vivants un dommage réel, _la justice est contre nature et le plan de la
création absurde_.» (_Id._, p. 231.)
MOI. Le plan de la création absurde et la justice contre nature sans le
mariage! Qu'est-ce que cela veut dire en bon français, Maître?
M. PROUDHON. Quoi! Votre intelligence est si débile qu'elle ne comprend
pas que, sans le mariage, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
justice?
MOI. Alors le mariage est nécessaire à tous?
M. PROUDHON. Non; mais «tous y participent et en reçoivent l'influence
par la filiation, la consanguinité, l'adoption, l'amour qui, universel
par essence, n'a pas besoin pour agir, de cohabitation..... Au point de
vue animique ou spirituel, le mariage est pour chacun de nous une
condition de félicité... Tout adulte, sain d'esprit et de corps, que la
solitude ou l'abstraction n'a pas séquestré du reste des vivants, aime,
et, en vertu de cet amour, se fait un mariage en son cœur... La justice
qui est la fin du mariage, et que l'on peut obtenir soit par l'initiation
domestique, soit par la communion civique, soit enfin par l'amour
mystique» suffit «au bonheur dans toutes les conditions d'âge et de
fortune.» (_Id._, p. 481.)
Et ne confondez pas le mariage avec tout autre union, avec le
concubinage, par exemple, «qui est la marque d'une conscience faible.» Je
ne condamne cependant pas le concubinat car «la société n'est pas
l'œuvre d'un jour, la vertu est d'une pratique difficile, sans parler de
ceux à qui le mariage est _inaccessible_.»
A mon avis, il est dans l'intérêt des femmes, des enfants et des mœurs
que le législateur réglemente le concubinage. Tout enfant devrait porter
le nom du père concubin qui pourvoierait à sa subsistance et aux frais de
son éducation; «la concubine délaissée aurait droit aussi à une
indemnité, à moins qu'elle n'ait la première convolé en un autre
concubinage.» (_Id._, p. 477.)
Mais ce n'est pas du concubinage, c'est du mariage que ressort toute
justice, tout droit. Ceci est tellement vrai, que si vous «ôtez le
mariage, la mère reste avec sa tendresse, mais sans autorité, sans
droits: d'_elle à son fils il n'y a plus de justice_; il y a bâtardise,
un premier pas en arrière, un retour à l'immoralité.» (_Id._, p. 357.)
MOI. Tout ce que vous venez de me dire sur l'amour, le mariage, la
justice et le droit, renferme tant d'équivoques, d'erreurs, de sophismes,
et une si haute dose de pathos, mon Maître, que, pour vous réfuter après
vous avoir préalablement éclairci, il ne faudrait rien moins qu'un gros
volume. Nous allons donc nous contenter d'insister sur les points
principaux.