La dixième et la onzième étude du dernier ouvrage de M. Proudhon: _La
Justice dans la Révolution et dans l'Église_, renferment toute la
doctrine de l'auteur sur la Femme, l'Amour et le Mariage.
Avant d'en donner l'analyse et d'en ébaucher la critique, je dois mettre
mes lecteurs au courant du commencement de polémique qui _paraît_ avoir
donné lieu à la publication des étranges doctrines de notre grand
critique. Dans la _Revue Philosophique_ de décembre 1856, on publia de
moi l'article suivant, sous le titre de: _M. Proudhon et la question des
femmes_:
Les femmes ont un faible pour les batailleurs, dit-on; c'est vrai, mais
il ne faut pas le leur reprocher: elles aiment jusqu'à l'apparence du
courage, qui est une belle et sainte chose. Je suis femme, M. Proudhon
est un grand batailleur de la pensée, donc je ne puis m'empêcher
d'éprouver pour lui estime et sympathie, sentiments auxquels il devra la
modération de l'attaque que je dirige contre ses opinions sur le rôle de
la femme dans l'humanité.
Dans son premier mémoire sur la propriété, édition de 1841, note de la
page 265, on lit ce paradoxe dans le goût du Coran:
«Entre la femme et l'homme il peut exister amour, passion, lien
d'habitude, et tout ce qu'on voudra, il n'y a pas _véritablement société.
L'homme et la femme ne vont pas de compagnie._ La différence de sexe
élève entre eux une séparation de _même nature que celle que la
différence des races met entre les animaux_. Aussi, loin d'applaudir à ce
qu'on appelle aujourd'hui émancipation de la femme, inclinerais-je bien
plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, _à mettre la femme en
réclusion_.»
Dans le troisième mémoire sur la propriété, même édition, page 80:
«Cela signifie que la femme, _par nature et par destination_, n'est ni
_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire public.»
J'ouvre la _Création de l'ordre dans l'humanité_, édition de 1843, page
552, et je lis:
«C'est en traitant de l'éducation qu'on aura à déterminer le rôle de la
femme dans la société. La femme, jusqu'à ce qu'elle soit épouse, est
_apprentie, tout au plus sous-maîtresse_, à l'atelier comme dans la
famille, elle _reste mineure et ne fait point partie de la cité_. La
femme n'est pas, comme on le dit vulgairement, _la moitié ni l'égale de
l'homme_, mais le _complément_ vivant et sympathique qui achève de faire
de lui une personne.»
Dans les _Contradictions économiques_, édition de 1846, p. 254, on lit:
«Pour moi, plus j'y pense et moins je puis me rendre compte, hors de la
famille et du ménage, de la destinée de la femme: _courtisane ou
ménagère_ (ménagère, dis-je, et non pas servante), je n'y vois pas de
milieu.»
J'avais toujours ri de ces paradoxes; ils n'avaient à mes yeux pas plus
de valeur doctrinale que les mille autres boutades si familières au
célèbre critique. Il y a quelques semaines, un petit journal prétendit
que M. Proudhon avait, dans des entretiens particuliers, formulé tout un
système basé sur l'omnipotence masculine, et il publiait ce système dans
ses colonnes. De deux choses l'une, me dis-je: ou le journaliste ment, ou
bien il dit vrai; s'il ment, son but évident est de ruiner M. Proudhon
dans l'esprit des progressistes et de lui faire perdre sa légitime part
d'influence, il faut qu'il en soit averti; s'il dit vrai pour le passé,
il faut encore que M. Proudhon soit averti du fait, parce qu'il est
impossible, étant père de _plusieurs filles_, que le sentiment paternel
ne l'ai pas mis dans le chemin de la raison. Il faut que je le sache; et
j'écrivis à M. Proudhon, qui, dès le lendemain, me fit la réponse que je
vais transcrire textuellement:
«Madame,
«Je ne connais pas l'article publié par M. Charles Robin dans le
_Télégraphe_ d'hier, 7. Afin de m'édifier sur cette paraphrase, comme
vous qualifiez l'article de M. Robin, j'ai cherché dans mon premier
mémoire sur la propriété, page 265, édition Garnier frères (je n'en ai
pas d'autres), et je n'y ai pas trouvé de note. J'ai cherché dans mes
autres brochures à la page 265, et n'ai vu de note nulle part. Il m'est
donc impossible de répondre à votre première question.
«Je ne sais trop ce que vous appelez _mes opinions_ sur la femme, le
mariage et la famille; car sur ce chapitre, pas plus que sur celui de la
propriété, je ne crois avoir donné le droit à personne de parler de mes
opinions.
«J'ai fait de la critique économique et sociale; en faisant cette
critique (je prends le mot dans sa signification élevée), j'ai pu émettre
bien des jugements d'une vérité plus ou moins relative, je n'ai nulle
part, que je sache, formulé un dogmatisme, une théorie, un ensemble de
principes, en un mot un système. Tout ce que je puis vous dire, c'est
d'abord, en ce qui me concerne, que mes opinions se sont formées
progressivement et dans une direction constante; qu'à l'heure où je vous
écris, je n'ai pas dévié de cette direction; et que, sous cette réserve,
mes opinions actuelles sont parfaitement d'accord avec ce qu'elles
étaient il y a 17 ans, lorsque je publiai mon premier mémoire.
«En second lieu, et par rapport à vous, Madame, qui en m'interrogeant ne
me laissez pas ignorer vos sentiments, je vous dirai, avec toute la
franchise que votre lettre exige, et que vous attendez d'un compatriote,
que je n'envisage pas la question du mariage, de la femme et de la
famille comme vous, ni comme aucun des écrivains novateurs dont les idées
sont venues à ma connaissance; que je n'admets pas, par exemple, que la
femme ait le droit, aujourd'hui, de séparer sa cause de celle de l'homme,
et de réclamer pour elle-même une justice spéciale, comme si son premier
ennemi et tyran son mari (ou père) et ses enfants, la justice la plus
rigoureuse puisse jamais faire d'elle l'ÉGALE de l'homme; que je n'admets
pas non plus que cette infériorité du sexe féminin constitue pour lui ni
servage, ni humiliation, ni amoindrissement dans la dignité, la liberté
et le bonheur: je soutiens que c'est le contraire qui est la vérité.
«Je considère donc l'espèce de croisade que font en ce moment quelques
estimables dames de l'un et l'autre hémisphère, en faveur des
prérogatives de leur sexe, comme un symptôme de la rénovation générale
qui s'opère, mais comme un symptôme exagéré, _un affolement qui tient
précisément à l'infirmité du sexe, et à son incapacité de se connaître et
de se régir lui-même_.
«J'ai lu, Madame, quelques-uns de vos articles. J'ai trouvé que votre
esprit, votre caractère, vos connaissances vous mettaient certainement
hors de pair avec une infinité de mâles qui n'ont de leur sexe que la
faculté prolétaire. A cet égard, s'il fallait décider de votre thèse par
des comparaisons de cette espèce, nul doute que vous n'obteniez gain de
cause.
«Mais vous avez trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'il ne s'agit
point ici de comparer individu à individu; c'est le sexe féminin tout
entier, dans sa collectivité, qu'il faut comparer au masculin, afin de
savoir si ces deux moitiés, complémentaires l'une de l'autre, de
l'androgyne humanitaire sont ou ne sont pas égales.
«D'après ce principe, je ne crois pas que votre système, qui est, je
crois, celui de l'égalité ou de l'équivalence, puisse se soutenir, et je
le regarde comme une défaillance de notre époque.
«Vous m'avez interpellé, Madame, avec une brusquerie toute
franc-comtoise. Je désire que vous preniez mes paroles en bonne part, et
parce que je ne suis sans doute pas d'accord de tout avec vous, que vous
ne voyiez pas en moi un ennemi de la femme, un détracteur de votre sexe,
digne de l'animadversion des jeunes filles, des épouses et des mères. Les
règles d'une discussion loyale vous obligent d'admettre au moins que vous
pouvez vous tromper, que je puis avoir raison, qu'alors c'est moi qui
suis véritablement le défenseur et l'ami de la femme; je ne vous demande
pas autre chose.
«C'est une bien grande question que vous et vos compagnes vous avez
soulevée; et je trouve que jusqu'ici vous l'avez traitée tout à fait à la
légère. Mais la médiocrité de raison avec laquelle ce sujet a été traité
ne doit pas être considérée comme une fin de non-recevoir: j'estime au
contraire que c'est un motif pour que les tenants de l'égalité des deux
sexes fassent de plus grands efforts. A cet égard, je ne doute pas,
Madame, que vous ne vous signaliez de plus belle et j'attends avec
impatience le volume que vous m'annoncez; je vous promets de le lire avec
toute l'attention dont je suis capable.»
Après la lecture de cette lettre, je transcrivis la note que n'avait pas
retrouvée M. Proudhon et je la lui envoyai avec l'article de M. Charles
Robin. Comme il ne m'a pas répondu, son silence m'autorise à croire le
journaliste.
Ah! vous persistez à soutenir que la femme est inférieure, mineure! vous
croyez que les femmes s'inclineront pieusement devant l'arrêt tombé du
haut de votre autocratie! Non pas, Monsieur, non pas; il n'en sera pas,
il ne peut en être ainsi. A nous deux donc, monsieur Proudhon! Mais
d'abord débarrassons le débat de ma personnalité.
Vous me considérez comme une exception en me disant que s'il fallait
décider de ma thèse par des comparaisons entre une foule d'hommes et moi,
nul doute que la décision ne fût en faveur de mes opinions. Écoutez bien
ma réponse:
«_Toute loi vraie est absolue._ L'ignorance ou l'ineptie des
grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule
imaginé le proverbe: Point de règle sans exception. _La manie d'imposer
des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes, a confirmé plus
tard cet aphorisme de l'ignorance._» Qui a dit cela? Vous, dans la
_Création de l'ordre dans l'humanité_, page 2. Pourquoi votre lettre
est-elle en contradiction avec cette doctrine?
Avez-vous changé d'opinion? Alors, je vous prie de me dire si les hommes
de valeur ne sont pas tout aussi exceptionnels dans leur sexe que les
femmes de mérite dans le leur. Vous avez dit: «Quelles que soient les
différences existant entre les hommes, ils sont égaux parce qu'ils sont
des êtres humains.» _Il faut, sous peine d'inconséquence_, que vous
ajoutiez: Quelles que soient les différences existant entre les sexes,
ils sont égaux parce qu'ils font partie de l'espèce humaine..... à moins
que vous ne prouviez que les femmes ne font pas partie de l'humanité. La
valeur individuelle n'étant pas la base du droit entre les hommes, ne
peut le devenir entre les sexes. Votre compliment est donc une
contradiction.
J'ajoute enfin que je me sens liée d'une trop intime solidarité avec mon
sexe, pour être jamais contente de m'en voir abstraire par un procédé
illogique. Je suis femme, je m'en honore; je me réjouis que l'on fasse
quelque cas de moi, non pour moi-même, qu'on l'entende bien, mais parce
que cela contribue à modifier l'opinion des hommes à l'égard de mon sexe.
Une femme qui se trouve heureuse de s'entendre dire: _Vous êtes un
homme_, n'est à mes yeux qu'une sotte, une créature indigne avouant la
supériorité du sexe masculin; et les hommes qui croient lui faire un
compliment ne sont que d'impertinents vaniteux. Si j'acquiers quelque
mérite, j'honorerai les femmes, j'en révélerai les aptitudes, je ne
passerai pas plus dans l'autre sexe que M. Proudhon ne quitte le sien
parce qu'il s'élève par son intelligence au dessus de la tourbe des
hommes sots et ignorants; et si l'ignorance de la masse des hommes ne
préjuge rien contre leur droit, l'ignorance de la masse des femmes ne
préjuge rien non plus contre le leur.
Ceci dit, passons.
Vous affirmez que l'homme et la femme ne forment pas _véritablement
société_.
Dites-nous alors ce que c'est que le mariage, ce que c'est qu'une
société.
Vous affirmez que la différence de sexe met entre l'homme et la femme une
séparation de même nature _que celle que_ _la différence des races met
entre les animaux_. Alors prouvez:
Que la race n'est pas essentiellement formée de deux sexes;
Que l'homme et la femme peuvent se reproduire séparément;
Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
Qu'il y a entre eux des caractères dissemblables en dehors de la
sexualité.
Et si vous vous tirez à votre gloire de ce magnifique tour de force, vous
aurez encore à prouver:
Que la différence de race correspond à une différence _de droit_;
Que les noirs, les jaunes et les cuivrés appartenant à des races
inférieures à la race caucasienne, ne peuvent véritablement s'associer
avec elle; qu'elles sont mineures.
Allons, monsieur, étudiez l'anthropologie, la physiologie, la
phrénologie, et servez-vous de votre dialectique sérielle pour nous
prouver tout cela.
Vous inclinez à _mettre la femme en réclusion_, au lieu de l'émanciper?
Prouvez aux hommes qu'ils en ont le droit; aux femmes, qu'elles doivent
se laisser mettre sous clef. Je déclare pour mon compte que je ne m'y
laisserais pas mettre. M. Proudhon sait de quoi il menace le prêtre qui
mettrait la main sur ses enfants? Eh bien! la majorité des femmes ne s'en
tiendrait pas à la menace envers ceux qui auraient la musulmane
inclination de M. Proudhon.
Vous affirmez que, par _nature_ et par _destination_, la femme n'est ni
_associée_, ni _citoyenne_, ni fonctionnaire. Dites-nous d'abord _quelle
nature_ il faut avoir pour être tout cela.
Révélez-nous la _nature_ de la femme, puisque vous prétendez la connaître
mieux qu'elle ne se connaît.
Révélez-nous sa _destination_, qui apparemment n'est pas celle que nous
lui voyons ni qu'elle se croit.
Vous affirmez que la femme, jusqu'à son mariage, n'est dans l'atelier
social qu'_apprentie_, tout au plus _sous-maîtresse_; qu'elle est
_mineure_ dans la famille et _ne fait point partie de la cité_.
Prouvez alors qu'elle n'accomplit pas dans l'atelier social, dans la
famille, des œuvres _équivalentes_ ou égales à celles de l'homme.
Prouvez qu'elle est moins utile que l'homme.
Prouvez que les qualités qui donnent à l'homme le droit de citoyen
n'existent pas chez la femme.
Je serai sévère avec vous, monsieur, sur ce chapitre. Subalterniser la
femme dans un ordre social où il faut qu'elle _travaille pour vivre_,
c'est _vouloir la prostitution_: car le dédain du producteur s'étend à la
valeur du produit; et quand une telle doctrine est contraire à la
science, au bon sens, au progrès, la soutenir est une _cruauté_, une
_monstruosité morale_. La femme qui ne peut vivre en travaillant ne peut
le faire qu'en se prostituant: égale à l'homme ou courtisane, voilà
l'alternative. Aveugle qui ne le voit pas.
Vous ne voyez d'autre sort pour la femme que d'être courtisane ou
ménagère. Ouvrez donc les yeux et rêvez moins, monsieur, et dites-moi si
elles sont uniquement ménagères ou si elles sont courtisanes toutes ces
utiles et courageuses femmes qui vivent honorablement:
Par les arts, la littérature, l'enseignement;
Qui fondent des ateliers nombreux et prospères;
Qui dirigent des maisons de commerce;
Qui sont assez bonnes administratrices pour que beaucoup d'entre elles
dissimulent ou réparent les fautes résultant de l'incurie ou des
désordres de leurs maris.
Prouvez-nous donc que tout cela est mal;
Prouvez-nous que ce n'est pas le résultat du progrès humain;
Prouvez-nous que le travail, cachet de l'espèce humaine, que le travail
que vous considérez comme le grand émancipateur, que le travail qui fait
les hommes égaux et libres, n'a pas la vertu de faire les femmes égales
et libres. Si vous nous prouvez cela, nous aurons à enregistrer une
contradiction de plus.
Vous n'admettez pas que la femme ait le droit de réclamer pour elle une
justice spéciale, comme si l'homme était son premier ennemi et tyran.
C'est vous, monsieur, qui faites une justice _spéciale_ pour la femme;
elle ne veut, elle, que le droit commun.
Oui, monsieur, jusqu'ici l'homme en subalternisant la femme, a été son
tyran, son ennemi. Je suis de votre avis lorsqu'à la page 57 de votre
premier mémoire sur la propriété, vous dites que tant que le fort et le
faible ne sont pas _égaux_, ils sont _étrangers_, ils ne forment point
une alliance, _ils sont ennemis_. Oui, trois fois oui, monsieur, tant que
l'homme et la femme ne seront pas égaux, la femme est en droit de
considérer l'homme comme son _tyran_ et son _ennemi_.
«La justice la plus rigoureuse ne peut faire de la femme l'ÉGALE de
l'homme!» Et c'est à une femme que vous placez dans votre opinion au
dessus d'une foule d'hommes, que vous affirmez une pareille chose! Quelle
contradiction!
«C'est un _affolement_, que les femmes réclamant leur droit!»
_Affolement_ semblable à celui des esclaves se prétendant créés pour la
liberté; à celui des bourgeois de 89 prouvant que les hommes sont égaux
devant la loi. Savez-vous qui était, qui est affolé? Ce sont les maîtres,
les nobles, les blancs, les hommes qui ont nié, nient et nieront que les
esclaves, les bourgeois, les noirs, les femmes sont nés pour la liberté
et l'égalité.
«Le sexe auquel j'appartiens est incapable de se _connaître_ et de _se
régir_,» dites-vous!
Prouvez qu'il est dénué d'intelligence;
Prouvez que les grandes impératrices et les grandes reines n'ont pas
gouverné aussi bien que les grands empereurs et les grands rois;
Prouvez contre tous les faits patents que les femmes ne sont pas en
général bonnes observatrices et bonnes administratrices;
Puis prouvez encore que tous les hommes se connaissent parfaitement, se
régissent admirablement, que le progrès marche comme sur des roulettes.
«La femme n'est ni la _moitié_, ni l'_égale_ de l'homme, elle est _son
complément_, elle _achève de faire de lui une personne_; les deux sexes
forment l'_androgyne humain_!» Voyons, sérieusement, monsieur, qu'est-ce
que signifie ce cliquetis de mots vides? Ce sont des métaphores indignes
de figurer dans le langage scientifique, quand il s'agit de notre espèce
et des autres espèces zoologiques supérieures. La lionne, la louve, la
tigresse ne sont pas plus des moitiés ni des compléments de leurs mâles
que la femme ne l'est de l'homme. Où la nature a mis deux _extériorités_,
deux volontés, elle dit deux unités, deux entiers, non pas un, ni deux
_demies_; l'arithmétique de la nature ne peut être détruite par les
fantaisies de l'imagination.
Est-ce sur les qualités _individuelles_ que se fonde l'égalité devant la
loi? M. Proudhon nous répond dans la _Création de l'ordre dans
l'humanité_, pages 209 et 210:
«Ni la naissance, ni la figure, _ni les facultés_, ni la fortune, ni le
rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les
individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes,
et _la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour
tous_; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que
les individus exceptés sont au _dessus_ ou au _dessous_ de l'espèce
humaine.»
Prouvez-nous, Monsieur, que les femmes sont au _dessus_ ou au _dessous_
de l'espèce humaine, qu'elles n'en font pas partie, ou bien, _sous peine
de contradiction_, subissez les conséquences de votre doctrine.
Vous dites dans la _Révolution sociale_, page 57:
«Ni la conscience, ni la raison, ni la liberté, ni le travail, forces
pures, _facultés premières et créatrices_, ne peuvent, sans périr être
mécanisées... C'est en elles-mêmes qu'est leur raison d'être; c'est dans
leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir. En cela
consiste la personne humaine, personne sacrée, etc.»
Prouvez, Monsieur, que les femmes n'ont ni conscience, ni raison, ni
liberté morale, qu'elles ne travaillent pas. S'il est démontré qu'elles
ont les _facultés premières et créatrices_, respectez leur personne
humaine, car elle est sacrée.
Dans la _Création de l'ordre dans l'humanité_, page 412, vous dites:
«Par la spécification, le travail satisfait au vœu de notre
personnalité, qui tend invinciblement à se différencier, à _se rendre
indépendante, à conquérir sa liberté_ et son caractère.»
Prouvez donc que les femmes n'ont pas des travaux spécialisés, et si les
faits vous démentent, reconnaissez que, fatalement, elles vont à
l'_indépendance, à la liberté_.
Contestez-vous qu'elles soient vos égales parce qu'en masse elles sont
moins intelligentes que les hommes? D'abord, je le conteste, mais je
n'aurais nul besoin de le contester; c'est vous-même qui allez résoudre
cette difficulté à la page 292 de la _Création de l'ordre dans
l'humanité_:
«L'inégalité des capacités, quand elle n'a pas pour cause les vices de
constitution, les mutilations ou la misère, résulte de l'ignorance
générale, de l'insuffisance des méthodes, de la nullité ou de la fausseté
de l'éducation, de la divergence de l'intuition par défaut de série, d'où
naissent l'éparpillement et la confusion des idées. Or, tous ces faits
producteurs d'inégalité sont essentiellement anormaux, donc l'inégalité
des capacités est anormale.»
A moins que vous ne prouviez que les femmes sont mutilées de nature, je
ne vois pas trop comment vous pouvez échapper à la conséquence de votre
syllogisme: non seulement l'infériorité féminine a les mêmes sources que
l'ignorance masculine, mais l'éducation publique leur est refusée, les
grandes écoles professionnelles fermées; celles qui, par leur
intelligence, égalent les plus intelligents d'entre vous ont eu vingt
fois plus de difficultés et de préjugés à vaincre.
Voulez-vous subalterniser les femmes parce qu'en général elles ont moins
de force musculaire que vous; mais à ce compte les hommes faibles ne
devraient pas être les égaux des autres, et vous combattez cette
conséquence vous-même en disant à la page 57 de votre premier mémoire sur
la propriété:
«La balance sociale est _l'égalisation du fort et du faible_.»
Si je vous ai ménagé, M. Proudhon, c'est parce que vous êtes un homme
intelligent et progressif, et qu'il est impossible que vous restiez sous
l'influence des docteurs du moyen âge sur une question, tandis que vous
êtes en avant de la majorité de vos contemporains sur tant d'autres. Vous
renoncerez à soutenir une _série logique_ sans fondement, vous rappelant,
comme vous l'avez si bien dit à la page 201 de la _Création de l'ordre
dans l'humanité_:
«Que la plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de
ce qu'on attribue aux séries logiques une réalité qu'elles n'ont pas, et
que l'on s'est efforcé d'expliquer la nature de l'homme par des
abstractions.»
Vous reconnaîtrez que toutes les espèces animales supérieures se
composent de deux sexes;
Que dans aucune la femelle n'est l'inférieure du mâle, si ce n'est
quelquefois par la force, qui ne peut être la base du droit humain;
Vous renoncerez à l'androgynie, qui n'est qu'un rêve.
La femme, individu distinct, doué de conscience, d'intelligence, de
volonté, d'activité, comme l'homme, ne sera plus séparée de lui devant le
droit.
Vous direz de toutes et de tous comme à la page 47 de votre premier
mémoire sur la propriété: «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle
est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition
_sine qua non_ d'existence. L'égalité est un _droit absolu_, parce que
sans l'égalité il n'y a pas de société.»
Et vous monterez ainsi au second degré de la sociabilité, que vous
définissez vous-même: «la reconnaissance en autrui d'une personnalité
_égale_ à la nôtre.»
J'en appelle donc de M. Proudhon grisé par le théologisme, à M. Proudhon
éclairé par les faits et la science, ému par les douleurs et les
désordres résultant de sa propre doctrine.
J'espère que je ne rencontrerai pas sa massue d'Hercule levée contre la
sainte bannière de la vérité et du droit; contre la femme, cet être si
faible physiquement, si fort moralement, qui, sanglante, abreuvée de fiel
sous sa couronne de roses, achève de gravir la rude montagne où bientôt
le progrès lui donnera sa légitime place à côté de l'homme. Mais si mon
espoir était déçu, entendez-le bien, M. Proudhon, vous me trouveriez
ferme sur la brèche, et, quelle que soit votre force, je vous jure que
vous ne me renverseriez pas. Je défendrais courageusement le droit et la
dignité de vos filles contre le despotisme et l'égarement logique de leur
père, et la victoire me resterait, car, en définitive, elle est toujours
à la vérité.
M. Proudhon répondit à cette mise en demeure par la lettre suivante,
imprimée dans la _Revue Philosophique_ de janvier 1857:
«Paris, 20 décembre 1856.
«_A madame Jenny d'Héricourt._
«Eh bien! Madame, que vous disais-je dans ma lettre du 8 octobre?
«Je considère l'espèce de croisade que font, en ce moment, quelques
estimables dames de l'un et de l'autre hémisphère, en faveur de leur
sexe, comme un symptôme de la révolution générale qui s'opère, mais comme
un symptôme exagéré, un affolement qui tient précisément à l'infirmité du
sexe et à son incapacité de se connaître et de se régir lui-même.
«Je commence par retirer le mot d'_affolement_, qui a pu vous blesser,
mais qui n'était pas, vous le savez, destiné à la publicité.
«Ce point réglé, je vous dirai, Madame, avec tous les égards que je dois
à votre qualité de femme, que je ne m'attendais pas à vous voir confirmer
si tôt, par votre pétulante interpellation, mon jugement.
«Je ne savais pas d'abord d'où venait le mécontentement féminin qui
pousse les plus braves, les plus distinguées d'entre vous, à un assaut
contre la suprématie paternelle et maritale. Je me disais, non sans
inquiétude: Qu'y a-t-il donc? qu'est-ce qui les trouble? que nous
reprochent-elles? A laquelle de nos facultés, de nos vertus, de nos
prérogatives, ou bien de nos défaillances, de nos lâchetés, de nos
misères, est-ce qu'elles en veulent? Est-ce le cri de leur nature
outragée, ou une aberration de leur entendement?
«Votre attaque, jointe aux études que j'ai immédiatement commencées sur
la matière, est venue enfin me tirer de peine.
«Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe; vous ne savez pas le
premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez
avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point,
cette question; si, dans les huit pages de réponse que vous avez faites à
ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je
vous l'ai dit, à votre _infirmité sexuelle_. J'entends par ce mot, dont
l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre
entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses,
qu'autant que nous, hommes, vous les faisons toucher du doigt. Il y a
chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par
lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul
capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours.
Tel est, Madame, le résultat de mes observations directes et positives:
je le livre à votre sagacité obstétricale, et vous laisse à en calculer,
pour votre thèse, les conséquences incalculables.
«J'engagerai volontiers avec vous, Madame, dans la _Revue Philosophique_,
une discussion à fond sur cette obscure matière. Mais, et ceci vous le
comprendrez comme moi, plus la question est vaste, plus elle touche à nos
intérêts sociaux et domestiques les plus sacrés, plus aussi elle exige
que nous y apportions de gravité et de prudence.
«Voici donc ce qu'il me paraît indispensable de faire:
«D'abord, vous nous avez promis un livre, et je l'attends. J'ai besoin de
cette pièce qui complétera mes documents et parachèvera ma démonstration.
Depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et que j'ai eu celui de
vous répondre, j'ai fait, sur la femme, de très sérieuses et très
intéressantes études, que je ne demande qu'à rectifier si elles sont
erronées; comme aussi je désire y mettre le sceau, si, comme j'ai tout
lieu de le présumer, votre publication ne m'apporte qu'une confirmation
de plus.
«J'ai constaté, sur faits et pièces, la vérité de toutes les assertions
que vous me sommez de rétracter, à savoir:
«Que la différence de sexe élève entre l'homme et la femme une séparation
ANALOGUE--je n'ai pas dit égale--à celle que la différence des races et
des espèces met entre les animaux;
«Qu'en raison de cette séparation ou différence, l'homme et la femme ne
sont point _associés_: je n'ai pas dit qu'ils ne pussent être autre
chose;
«Que, par conséquent, la femme ne peut être dite _citoyenne_ qu'en tant
qu'elle est l'épouse du citoyen, comme on dit madame la présidente à
l'épouse du président: ce qui n'implique pas qu'il n'existe point pour
elle d'autre rôle.
«En deux mots, je suis en mesure d'établir, par l'observation et le
raisonnement, les faits, que la femme, plus faible que l'homme quant à
_la force musculaire_, vous-même le reconnaissez, ne lui est pas moins
inférieure quant à LA PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE
ET MORALE; en sorte que si la condition de la femme dans la société doit
être réglée, ainsi que vous le réclamez pour elle, par la même justice
que la condition de l'homme, c'est fini d'elle: elle est esclave.
«A quoi j'ajoute aussitôt, que c'est précisément le système que je
repousse: le principe du droit pur, rigoureux, de ce droit terrible que
le Romain comparait à une épée dégainée, _jus strictum_, et qui régit
entre eux les individus d'un même sexe, n'étant pas le même que celui qui
gouverne les rapports entre individus de sexes différents.
«Quel est ce principe, différent de la justice, et qui cependant
n'existerait pas sans la justice: que tous les hommes sentent au fond de
l'âme et dont vous autres femmes ne vous doutez seulement pas? Est ce
l'amour? pas davantage... Je vous le laisse à deviner. Et si votre
pénétration réussit à débrouiller ce mystère, je consens, Madame, à vous
signer un certificat de génie; _Et eris mihi magnus Apollo_. Mais alors
vous m'aurez donné gain de cause.
«Voilà, Madame, en quelques lignes, à quelles conclusions je suis
parvenu, et que la lecture de votre livre ne modifiera sûrement pas.
Cependant, comme à toute force il est possible que vos observations
personnelles vous aient menée à des résultats diamétralement contraires,
la bonne foi du débat, le respect de nos lecteurs et de nous-mêmes
exigent qu'avant d'entamer la controverse, communication réciproque soit
faite entre nous de toutes les pièces recueillies. Vous pourrez prendre
connaissance des miennes.
«Une autre condition, que je vous supplie, Madame, de prendre en bonne
part, et dont, sous aucun prétexte, je ne sairaos me d&partir, c'est que
vous choisirez un parrain.
«Vous ne voulez pas, vous vous êtes à cet égard prononcée énergiquement,
que dans une discussion aussi sérieuse votre adversaire fasse le moindre
sacrifice à la galanterie; et vous avez raison. Mais moi, Madame, qui
suis si loin d'admettre vos prétentions, je ne puis ainsi me donner
quittance de ce que prescrit envers les dames la civilité virile et
honnête; et comme je me propose, d'ailleurs, de vous faire servir de
sujet d'expérience; comme, après avoir fait, pour l'instruction de mes
lecteurs, l'autopsie intellectuelle et morale de cinq ou six femmes du
plus grand mérite, je compte faire aussi la vôtre, vous concevez qu'il
m'est de toute impossibilité d'argumenter sur vous, de vous, avec vous,
sans m'exposer à chaque mot à violer toutes les bienséances.
«Je comprends, Madame, qu'une pareille condition vous chagrine: c'est un
désavantage de votre position qu'il vous faut courageusement subir. Vous
êtes demandeur, et, comme femme, vous vous prétendez tyrannisée.
Paraissez donc devant le tribunal de l'incorruptible opinion avec cette
chaîne de tyrannie qui vous indigne, et qui, selon moi, n'existe que dans
le dérèglement de votre imagination. Vous n'en serez que plus
intéressante. Aussi bien vous vous moqueriez de moi, si, tandis que je
soutiens la prépotence de l'homme, je commençais, en disputant de pair à
compagnon avec vous, par vous accorder l'égalité de la femme! Vous n'avez
pas compté, j'imagine, que je tomberais dans cette inconséquence.
«Les champions, du reste, ne vous manqueront pas. Et je n'attends pas
moins que ceci de votre courtoisie, madame: celui que vous me choisirez
pour antagoniste, qui devra signer et affirmer tous vos articles, assumer
la responsabilité de vos dits et contredits, sera digne de vous et de
moi; tel, enfin, que je n'aurai pas le droit de me plaindre que vous
m'avez jeté un homme de paille.
«Ce qui m'a le plus surpris, depuis que cette hypothèse de l'égalité des
sexes, renouvelée des Grecs comme tant d'autres, s'est produite parmi
nous, a été de voir qu'elle comptait parmi ses partisans presque autant
d'hommes que de femmes. J'ai longtemps cherché la raison de cette
bizarrerie, que j'attribuais d'abord au zèle chevaleresque: je crois,
aujourd'hui, l'avoir trouvée. Elle n'est pas à l'avantage des chevaliers.
Je serais heureux, Madame, pour eux et pour vous, qu'il ressortît de cet
examen solennel que les nouveaux émancipateurs de la femme sont les
génies les plus hauts, les plus larges, les plus progressifs, sinon, les
plus mâles, du siècle.
«Vous dites, Madame, que les femmes ont un faible pour les batailleurs.
C'est sans doute à cause de cela que vous m'avez fouaillé d'importance:
_Qui aime bien châtie bien._--J'avais trois ans et demi quand ma mère,
pour se débarrasser de moi, m'envoya chez la maîtresse d'école du
quartier, une excellente fille, qu'on appelait la Madelon. Un jour, pour
quelque sottise, la Madelon me menaça de me donner le fouet. A ce mot,
j'entrai en fureur, je lui arrachai son martinet et le lui jetai à la
figure. J'ai toujours été un sujet désobéissant. J'aimerais autant,
madame, ne pas vous voir prendre vis-à-vis de moi ces airs de
_fouette-coco_, qui ne vont plus à un homme sur le retour; mais je
laisse cela à votre discrétion. Frappez, redoublez, ne me ménagez pas; et
s'il m'arrivait de regimber contre la férule, croyez, Madame, que je n'en
suis pas moins votre affectionné serviteur et compatriote.
«P. J. PROUDHON.»
A mon tour, reprenant la parole dans le numéro de février de la même
année, je répondis à M. Proudhon:
Il m'est interdit, monsieur, de répondre à votre lettre sur le ton peu
convenable que vous avez cru pouvoir prendre envers moi:
Par respect pour la gravité de mon sujet;
Par respect pour nos lecteurs;
Par respect pour moi-même.
Vous vous trouvez mal à l'aise dans le cercle de Popilius qu'a tracé
autour de vous la main d'une femme; tout le monde le comprend, moi comme
les autres. Mal armé pour la défense, plus mal armé peut-être pour
l'attaque, vous voudriez bien échapper, et je le conçois de reste; votre
habileté de tacticien est en pure perte: vous ne sortirez du cercle fatal
que vaincu, soit par moi, soit par vous, si vous avouez votre faiblesse
sur le point en litige, en continuant de refuser une discussion sous des
prétextes dérisoires; soit enfin par l'opinion publique, qui vous
octroiera votre certificat d'inconséquence, le moins désirable de tous
pour un dialecticien.
Ceci bien entendu, je dois vous dire que je suis personnellement
satisfaite que vous attaquiez, dans le _droit des femmes_, la cause de
la justice et du progrès. C'est pour cette cause un gage de succès: vous
avez toujours été fatal à tout ce que vous avez voulu soutenir.
Il est vrai que votre attitude dans cette question fait de vous l'_allié
du dogmatisme moyen âge_; il est vrai que les _représentants officiels_
de ce dogmatisme s'emparent, à l'heure qu'il est, de vos arguments et de
votre nom pour maintenir leur influence sur les femmes, et, par elles,
sur les hommes et sur les enfants, et cela pour restaurer le passé,
étouffer l'avenir. Est-ce votre intention? Je ne le crois pas. A mes
yeux, vous êtes un démolisseur, un destructeur, chez lequel l'instinct
emporte parfois l'intelligence et à qui il dérobe la vue nette des
conséquences de ses écrits: nature de lutte, il vous faut des
adversaires; et, faute d'ennemis, vous frappez cruellement sur ceux qui
combattent dans les mêmes rangs que vous. Dans tous vos écrits on sent
que la seconde éducation, celle que donnent le respect et l'amour de la
femme, vous a complétement manqué.
Venons à votre lettre.
Vous me reprochez d'avoir fait _quarante paralogismes_: il fallait au
moins en citer un. Cependant voyons.
Vous dites: entre l'homme et la femme il y a une séparation de _même
nature que celle que la différence de race met entre les animaux_.
La femme, par nature et par destination, n'est _ni associée_, _ni
citoyenne_, _ni fonctionnaire_.
Elle n'est, jusqu'à son mariage, qu'_apprentie_ dans l'atelier social,
tout au plus _sous-maîtresse_; elle est _mineure_ dans la famille et ne
_fait point partie de la cité_.
Vous ne concevez pas pour elle de destinée hors du ménage: elle ne peut
être que _ménagère_ ou _courtisane_.
Elle est incapable de _se connaître_ et de _se régir_.
Faire un paralogisme, c'est être à côté de la question; or, étais-je à
côté de la question en vous disant:
Pour que tous ces paradoxes deviennent vérités, vous avez à prouver:
Que l'homme et la femme ne sont pas de la même race;
Qu'ils peuvent se reproduire séparément;
Que leur produit commun est un métis ou un mulet;
Que la différence de races correspond à la différence de droits.
Vous avez à nous dire ce que c'est qu'une association, ce que c'est
qu'une nature citoyenne ou fonctionnaire.
Vous avez à prouver que la femme est moins utile que l'homme dans la
société;
Qu'à l'heure qu'il est, elle est nécessairement ménagère quand elle n'est
pas courtisane;
Qu'elle est dénuée d'intelligence, qu'elle ne sait rien régir.
Vous prétendez que la femme n'a pas le droit de _demander pour elle une
justice spéciale_.
Quel paralogisme ai-je commis, en vous faisant remarquer que ce n'est pas
elle _mais vous_ qui la demandez, puisque vous posez en principe
l'inégalité des sexes devant le droit humain?
Tout ce que vous dites relativement à la _prétendue_ infériorité de la
femme et les conséquences que vous en tirez s'appliquant aux races
humaines inférieures à la nôtre, il me serait bien facile de démontrer
que les conséquences de vos principes sont le _rétablissement de
l'esclavage_. Le plus parfait a le droit d'exploiter à son profit le
plus faible, au lieu d'être son éducateur... Admirable doctrine,
Monsieur, pleine d'intelligence du progrès, pleine de générosité! Je vous
en fais mon très sincère compliment.
Vous dites que le travail _spécialisé_ est le grand émancipateur de
l'individualité humaine; que le travail, la conscience, la liberté, la
raison ne trouvent _qu'en eux_ leur raison d'être et d'agir; que ces
forces pures constituent la personne humaine _qui est sacrée_.
Vous posez en principe que la loi est la même pour tous; en sorte que,
pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus
exceptés sont _au dessus_ ou _au dessous_ de l'espèce humaine.
Vous dites que la balance sociale est l'_égalisation du fort et du
faible_; que tous ont les mêmes droits, non par ce qui les différencie,
mais par _ce qui leur est commun, la qualité d'êtres humains_.
Ai-je fait des paralogismes en vous disant:
Alors vous ne pouvez, en raison de sa faiblesse et même d'une infériorité
supposée, exclure la femme de l'égalité de droit: vos principes vous
l'interdisent, à moins que vous ne prouviez:
_Qu'elle est au dessus_ ou _au dessous de l'espèce humaine, qu'elle n'en
fait pas partie_;
Qu'elle est _dépourvue de conscience, de justice, de raison; qu'elle ne
travaille pas, qu'elle n'exécute pas des travaux spécialisés_.
Il est évident, Monsieur, que votre doctrine sur le droit général est en
contradiction avec votre doctrine sur le droit de la femme; il est
évident que vous êtes très inconséquent et que, quelque habile que vous
soyez, vous ne pouvez sortir de cet embarras.
Dans ce que vous appelez une réponse, il y a quelques passages qui valent
la peine qu'on s'y arrête.
Vous vous demandez _ce qui pousse les plus braves, les plus distinguées
d'entre nous à un assaut contre la suprématie paternelle et maritale_.
Vous ne comprenez pas le mouvement, car vous auriez dit la _suprématie
masculine_.
A mon tour je vous demande:
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave romain, à prendre le
rôle de Spartacus?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf féodal, à organiser une
Jacquerie?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, esclave noir, à devenir un
Toussaint-Louverture?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, serf russe, à prendre le rôle de
Poutgachef?
Qu'est-ce qui aurait poussé M. Proudhon, bourgeois de 89, à renverser les
priviléges de la noblesse et du clergé?
Qu'est-ce qui pousse M. Proudhon... mais je ne veux pas faire
d'actualité.
Qu'aurait répondu M. Proudhon à tous les possesseurs de _prérogatives_,
de _suprématie_, qui ne manquaient pas de s'adresser, eux aussi, cette
naïve demande: Ah ça! que nous veut donc ce vil esclave, cet indigne
serf, cet audacieux et stupide bourgeois? _A laquelle de nos facultés,
de nos vertus, de nos prérogatives en veut-il? Est-ce le cri de sa nature
outragée ou une aberration de son entendement?_
La réponse que se fera M. Proudhon est celle que lui feront toutes les
femmes _majeures_.
Il y a dans le cerveau de la femme, dites-vous, _un organe que l'esprit
mâle est seul capable de faire fonctionner_. Rendez donc à la science le
service de le lui indiquer et de démontrer son mode de fonctionnement.
Quant à l'autre organe dont vous parlez, c'est sans doute _son inertie_
qui l'a fait définir par quelques-uns: _parvum animal furibondum, octo
ligamentis alligatum_. Avant de choisir pour preuves de vos assertions
des faits anatomiques et physiologiques, consultez un médecin instruit:
voilà ce que vous conseille non seulement ma _sagacité obstétricale, mais
aussi ma sagacité médicale_.
Vous m'offrez de me communiquer vos observations _directes_ et
_positives_. Quoi! Monsieur, en quelques semaines il vous a été possible
de fouiller dans les profondeurs de l'organisation saine et malade! de
parcourir tout le dédale des fonctions engagées dans la question! C'est
plus qu'une merveille: malgré toute ma bonne volonté, je ne puis y
croire, à moins que vous ne prouviez que vous êtes un _révélateur_ en
communication avec un Dieu quelconque. Voulez-vous que je vous dise toute
ma pensée? C'est que vous n'avez étudié les choses ni _directement_ ni
_indirectement_, et que c'est à moi qu'il appartient de vous dire _que
vous ne connaissez pas la femme; que vous ne savez pas le premier mot de
la question_. Vos cinq ou six autopsies, _purement_ intellectuelles et
morales, ne prouvent qu'une chose: votre inexpérience en physiologie.
Vous avez pris naïvement le scalpel de votre imagination pour celui de la
science.
A propos d'autopsie, vous me dites que vous attendez l'ouvrage que j'ai
promis, pour faire la mienne. Il serait sans doute fort honorable pour
moi d'être étendue sur votre table de dissection, en aussi bonne
compagnie que celle que vous me promettez, mais l'instruction de mes
futurs lecteurs ne me permet pas de goûter cette satisfaction. Je ne
mettrai sous presse que quand votre propre ouvrage aura paru, car, moi
aussi, je me propose de faire votre autopsie: disséquez-moi donc
maintenant; je vous promets de mon côté que je m'en acquitterai
consciencieusement, proprement et délicatement.
«La femme, dites-vous, plus faible que l'homme quant à la _force
musculaire_, ne lui est pas moins inférieure quant à la PUISSANCE
INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que, si la
condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que je le
réclame pour elle, _par la même justice que la condition de l'homme_,
c'est fini d'elle: elle est esclave.»
Homme terrible, vous serez donc toujours inconséquent, toujours en
contradiction avec vous-même et avec les faits!
Quelle est la base du droit pour vous? _La simple qualité d'être humain_:
tout ce qui distingue les individus disparaît devant le droit. Eh bien!
lors même qu'il serait vrai que les femmes fussent inférieures aux
hommes, s'ensuivrait-il que leurs droits ne fussent pas les mêmes?
D'après vous, pas le moins du monde si elles font partie de l'espèce
humaine. Il n'y a pas deux justices, il n'y en a qu'une; il n'y pas deux
droits, il n'y en a qu'un, dans le sens absolu. La reconnaissance et le
respect de l'autonomie individuelle dans le plus infime des êtres
humains, aussi bien que dans l'homme et la femme de génie, telle est la
loi qui doit présider aux relations sociales; faut-il que ce soit une
femme qui vous le dise!
Voyons maintenant ce que vaut votre série _homme et femme_.
Quant à la reproduction de l'espèce, ils forment série; ceci est hors de
conteste.
Quant au reste, forment-ils série? Non.
_Si c'était une loi_ que la femme fût _musculairement_ plus faible que
l'homme, la plus forte des femmes serait plus faible que l'homme le moins
fort: or, les faits démontrent journellement le contraire.
_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en
_puissance industrielle_, la plus puissante des femmes en industrie
serait inférieure à l'homme le moins fort: or les faits démontrent
journellement qu'il y a des femmes très bonnes industrielles, très bonnes
administratrices; des hommes très ineptes et inaptes dans ce mode
d'activité.
_Si c'était une loi_ que les femmes fussent inférieures aux hommes en
_puissance artistique_, la meilleure artiste serait inférieure au moindre
des artistes mâles: or les faits nous démontrent journellement le
contraire; il y a plus de grandes tragédiennes que de grands tragédiens,
beaucoup d'hommes sont des mazettes en musique et en peinture, beaucoup
de femmes sont, au contraire, remarquables sous ces deux rapports, etc.,
etc.
Que résulte-t-il de tout cela? Que votre série est fausse, puisque les
faits la détruisent. Comment l'avez-vous formée? Voilà ce qu'il est
curieux d'étudier. Vous avez choisi quelques hommes remarquables; et, par
un procédé d'abstraction commode, vous avez vu en eux _tous_ les hommes,
même les crétins; vous avez ensuite pris quelques femmes, sans tenir
compte le moins du monde des différences de culture, d'instruction, de
milieu, et vous les avez comparées aux hommes éminents, avec le soin
d'oublier celles qui vous auraient gêné; puis, concluant du particulier
au général, créant deux _entités_, vous avez conclu. Singulière manière
de raisonner, en vérité. Vous êtes tombé dans la manie d'_imposer des
règles à la nature au lieu d'étudier les siennes_, et vous avez mérité
que je vous appliquasse vos propres paroles: «La plupart des aberrations
et chimères philosophiques sont venues de ce qu'on attribue aux séries
logiques _une réalité qu'elles n'ont pas; et l'on s'est efforcé
d'expliquer la nature de l'homme par des abstractions_.»
Et encore si c'était au profit de vos doctrines sur les _bases du droit_,
cela pourrait se comprendre; mais c'est pour les renverser!
Vous vous transformez en sphynx pour me proposer une énigme. Quel est le
droit, dites-vous, _qui n'est pas la justice, et qui cependant
n'existerait pas sans elle_, qui préside aux relations des deux sexes, le
_jus strictum_ ne régissant que les individus du même sexe? Si vous le
devinez, vous m'aurez donné gain de cause.
Il n'est pas nécessaire d'être le _grand Apollon_ pour deviner que c'est
le _droit de grâce_, _de miséricorde_, envers un inférieur qui n'est pas
armé du droit strict.
Si j'ai bien deviné, vous avez tout simplement fait une pétition de
principe en supposant _résolu précisément ce que je conteste_.--Je
soutiens qu'il n'y a qu'_un droit_, qu'_un seul droit préside aux
relations des individus et des sexes_, et que le droit de miséricorde est
du domaine du sentiment.
Vous désirez qu'il soit prouvé que les nouveaux émancipateurs de la femme
sont les génies les plus hauts, les plus larges et les plus progressifs
du siècle. Réjouissez-vous, Monsieur, votre souhait est accompli: une
simple comparaison entre eux et leurs adversaires vous le prouvera.
Les émancipateurs, prenant la femme au berceau de l'humanité, la voient
lentement marcher vers l'émancipation civile. Intelligents disciples du
progrès, ils veulent, en lui tendant une main fraternelle, l'aider à
remplir sa destinée.
Les non-émancipateurs, niant la loi historique, méconnaissant le
mouvement progressif et parallèle du prolétariat, de la femme et de
l'industrie vers l'affranchissement, veulent repousser la femme bien au
delà du moyen âge, jusqu'à Romulus et aux patriarches bibliques.
Les émancipateurs, croyant à l'autonomie individuelle, la respectant, et
reconnaissant que la femme en a une, veulent l'aider à la conquérir.
Jugeant du besoin qu'un être libre a de la liberté, par le besoin qu'ils
en ont eux-mêmes, ils sont conséquents.
Les non-émancipateurs, aveuglés par l'orgueil, pervertis par un amour
aussi effréné qu'inintelligent de domination, ne veulent la liberté que
_pour eux_. Ces égoïstes, si ombrageux contre ce qui menace la leur,
veulent que la moitié de l'espèce humaine soit dans leurs fers.
Les émancipateurs ont assez de cœur et d'idéal pour désirer une compagne
avec laquelle ils puissent faire échange de sentiments et de pensées; qui
puisse les améliorer sous quelques rapports, et être améliorée par eux
sous d'autres: ils aiment et respectent la femme.
Les non-émancipateurs, sans idéal, sans amour, asservis à leurs sens, à
leur orgueil, méprisent la femme; ne veulent avoir en elle qu'une
_femelle_, une _servante_, _une machine à produire des petits_. Ce sont
des _mâles, ce ne sont pas encore des hommes_.
Les émancipateurs veulent le perfectionnement de l'espèce humaine sous le
triple point de vue physique, intellectuel et moral: ils savent qu'on
n'améliore pas les races sans choisir et rendre les mères plus parfaites.
Les non-émancipateurs ont bien autre chose en tête, ma foi, que
l'amélioration de l'espèce: que leurs enfants soient inintelligents,
méchants, laids, difformes; ils songent bien moins à cela qu'à être _les
maîtres_. Sont-ils assez physiologistes pour avoir seulement songé que
les facultés _dépendent de l'organisation_, que l'organisation est
modifiable, que les modifications se transmettent, que la femme a une
immense part dans cette transmission, une part peut-être plus grande que
l'homme? Qu'il est donc _essentiel_ de la mettre en état de remplir cette
grande fonction de la manière la plus utile à l'humanité.
Les émancipateurs veulent que l'humanité marche en avant, qu'elle
n'oscille plus entre le passé et l'avenir; ils savent quelle est
l'influence des femmes d'abord sur les enfants, puis sur les hommes; ils
savent que la femme ne peut servir le progrès _que si elle y trouve son
compte_; qu'elle ne l'y trouvera que par la liberté; qu'elle ne l'aimera
que si son intelligence s'élève par l'étude, que si son cœur se purifie
des petits égoïsmes de famille par l'amour prédominant de la grande
famille humaine. Comme ils veulent sincèrement le but, ils veulent
sincèrement les moyens: tant que la moitié du genre humain travaillera
comme elle le fait à détruire l'édifice construit par _quelques membres_
de l'autre moitié; tant qu'une moitié du genre humain, _celle qui
gouverne occultement l'autre_, aura la face tournée vers le passé, les
jalons qui indiquent l'avenir seront menacés d'être arrachés. Faites-vous
un crime aux émancipateurs de le comprendre, de vouloir conjurer le
péril, et faites-vous une vertu aux non-émancipateurs du sot orgueil qui
leur met une cataracte sur les yeux?
Encore quelques mots et j'aurai fini. Vous aimeriez autant, me
dites-vous, que je ne prisse point avec vous des airs de _Fouette-Coco_.
Je le crois sans peine. Mais, avez-vous bien le droit de vous en
plaindre, vous qui vous êtes constitué le _Père-Fouetteur_ des
économistes et des socialistes? Je n'irai jamais envers vous jusqu'où
vous êtes allé envers eux. Il faut que vous preniez votre parti de ma
forme brusque, quelquefois dure. Je suis implacable à l'égard de ce qui
me paraît faux et injuste; et, fussiez-vous mon frère, je ne vous
combattrais par moins âprement: avant tout lien de cœur et de famille,
doivent passer l'amour de la justice et celui de l'humanité.
Je dois maintenant à mes lecteurs et à vous, Monsieur, l'exposé de la
thèse que j'entreprends de soutenir: car le mot _Émancipation des femmes_
a été et est encore bien diversement interprété.
_Devant le droit_, l'homme et la femme _sont égaux_, soit qu'on admette
l'égalité de facultés, soit qu'on la repousse.
Mais pour qu'une vérité soit utile, il faut qu'elle convienne au milieu
dans lequel on veut l'introduire.
Le _droit absolu_ étant reconnu, reste la pratique. Dans la pratique, je
vois deux sortes de droits: la femme est mûre pour l'exercice de l'un
d'eux; mais je reconnais que la pratique du second serait dangereuse
actuellement par suite de l'éducation que la plupart d'entr'elles ont
reçue. Vous me comprenez sans qu'il soit nécessaire que je m'explique
plus clairement dans une Revue qui doit s'interdire les matières sociales
et politiques.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
Les directeurs de la _Revue_ m'ayant prévenue que mon adversaire refusait
de continuer la polémique, je résumai ainsi son _Credo_ sur les droits et
la nature de la femme dans la _Revue_ de mars 1857:
_A MM. les directeurs de la_ Revue philosophique et religieuse.
Messieurs,
Vous me prévenez que M. Proudhon ne _veut_ pas répondre aux
questions que je lui ai posées; je n'ai ni les moyens ni la
volonté de l'y contraindre. Je ne rechercherai pas les motifs de
sa détermination; je n'ai pour le moment qu'à enregistrer son
_Credo_, qui peut se résumer ainsi:
«Je crois qu'_entre l'homme et la femme il y a une séparation
de même nature que celle que la différence de race met entre
les animaux_;
«Je crois que, _par nature et par destination, la femme n'est ni
associée, ni fonctionnaire, ni citoyenne_;
«Je crois que, _dans l'atelier social, elle n'est, jusqu'à son
mariage, qu'apprentie, tout au plus sous-maîtresse_;
«Je crois qu'_elle est mineure dans la famille, l'art, la
science, l'industrie, la philosophie, et qu'elle n'est_ RIEN
_dans la cité_;
«Je crois qu'_elle ne peut être que ménagère ou courtisane_;
«Je crois qu'_elle est incapable de se connaître et de se régir_;
«Je crois fermement que la base _de l'égalité des droits_ est
dans _la simple qualité d'être humain_; or, la femme _ne pouvant
avoir des droits égaux à ceux de l'homme, j'affirme qu'elle
n'appartient pas à l'espèce humaine_.»
M. Proudhon sent-il combien son _Credo_ est en opposition avec la
science, avec les faits, avec la loi du progrès, avec les
tendances de notre siècle, et _n'ose-t-il_ tenter de le justifier
par des preuves?
Sent-il que ce _Credo_ le classe parmi les fauteurs du dogmatisme
du moyen âge, et _recule-t-il_ devant une telle responsabilité?
S'il en était ainsi, je le louerais de son prudent silence, et
mon plus vif désir serait qu'il le gardât toujours sur la
question qui nous divise. Pour traiter un sujet il faut _l'aimer
et le comprendre_; je n'oserais dire que M. Proudhon _n'aime pas_
la femme, mais ce que j'affirme, c'est qu'il _ne la comprend
pas_: il ne voit en elle que la _femelle de l'homme_; son
organisation particulière paraît le rendre impropre à l'examen
d'un tel sujet. M. Proudhon, dans l'ouvrage qu'il prépare, promet
de traiter la question du rôle et des droits de la femme; si sa
doctrine a pour base les affirmations paradoxales de son _Credo_,
j'espère qu'il prendra, cette fois, la peine de les appuyer au
moins sur des semblants de preuves que j'examinerai avec toute
l'attention dont je suis capable. M. Proudhon, _reculant_ devant
la discussion, ne peut échapper à ma critique.
Agréez, Messieurs, etc.
Les deux Études de M. Proudhon ne sont que le développement de ce
_Credo_.
J'ai promis de disséquer l'auteur, ainsi vais-je faire.
Qu'on ne me reproche pas d'être impitoyable; M. Proudhon l'a mérité;
Qu'on ne me reproche pas d'être une machine à raisonnement; avec un tel
adversaire, on ne doit être que cela.
Qu'on ne me reproche pas d'être brutale; M. Proudhon s'est montré à
l'égard des femmes, même des plus illustres, d'une brutalité et d'une
injustice qui dépassent toutes les bornes. Si je suis brutale, je
m'efforcerai, moi, de ne pas être injuste.
Pour la commodité des lecteurs et la plus facile compréhension de mon
exposition et de ma critique, je diviserai ce travail en plusieurs
paragraphes.
I
Eh bien! Monsieur Proudhon, vous avez voulu la guerre avec les femmes!...
Guerre vous aurez.
Vous avez écrit, non sans raison, que _les Comtois sont une race_
_têtue_: or je suis votre compatriote; et comme la femme pousse
généralement plus loin que l'homme les qualités et les défauts, je vous
dis: _à têtu, têtue et demie_.
J'ai levé le drapeau sous lequel s'abriteront un jour vos filles, si
elles sont dignes du nom qu'elles portent; je le tiendrai d'une main
ferme, et ne le laisserai jamais abattre; contre vos pareils, j'ai un
cœur et des griffes de lionne.
Vous débutez par dire que vous ne vouliez point traiter de l'égalité des
sexes, mais qu'_une demi douzaine d'insurgées, aux doigts tachés d'encre,
vous ayant mis un défi d'oser tirer la question au clair, vous établirez
sur faits et pièces l_'INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE DE
LA FEMME; que vous prouverez que _son émancipation est la même chose que
sa prostitution_; et prendrez en main sa défense contre les divagations
de _quelques impures que le péché a rendues folles_ (3e volume, p. 337).
Moi seule, vous enfermant dans un cercle de contradictions, ai osé vous
défier de tirer la question au clair: je résume donc en moi les _quelques
impures que le péché a rendues folles_.
De semblables outrages ne peuvent m'atteindre, Monsieur; l'estime, la
considération, l'amitié précieuse d'hommes et de femmes éminemment
recommandables, suffisent à réduire à néant d'indignes insinuations.
Aussi ne les relèverais-je pas, tant elles m'inspirent de dédain, si je
n'avais à vous dire que le temps est passé où l'on pouvait espérer
étouffer la voix d'une femme en attaquant sa pureté.
Si, à l'homme qui réclame ses droits et veut en prouver la légitimité,
vous ne demandez pas s'il est probe, chaste, etc.; à la femme qui fait
la même revendication, vous n'avez pas à le demander davantage.
J'aurais donc le malheur d'être ce qu'il y a de pire au monde sous le
rapport de la chasteté, que cela n'amoindrirait nullement la valeur de ma
revendication.
Je répugne à toute justification; mais je dois à la sainte cause que je
défends, je dois à mes amis de vous dire que l'éducation morale que m'a
donnée ma sainte et regrettable mère, des études scientifiques et
philosophiques sérieuses, des occupations continuelles m'ont maintenue
dans ce qu'on appelle vulgairement la bonne voie, et ont affermi
l'horreur que j'éprouve pour toute tyrannie, _qu'elle s'appelle homme ou
tempérament_.
Vous accusez votre biographe d'avoir commis une indignité en dirigeant
une insinuation contre une femme, parce que cette femme est la vôtre;
quelle indignité ne commettez-vous pas vous-même en en outrageant
plusieurs?
Et si vous blâmez ceux qui calomnient les mœurs de M. Proudhon, parce
qu'il n'est pas de leur avis, de quel œil croyez-vous qu'on regarde vos
insinuations calomnieuses contre des femmes parce qu'elles ne pensent pas
comme vous?
Vous prétendez que nous n'avons plus de mœurs, parce que nous manquons
de respect à la dignité d'autrui: qui donc plus que vous, Monsieur, a
donné ce détestable exemple? Vous qui vous dites champion des principes
de 89, quels hommes et quelles femmes attaquez-vous?
Ceux et celles qui sont à différents degrés, à divers points de vue dans
le courant de ces principes.
Votre colère n'a point de bornes contre G. Sand, notre grand prosateur,
l'auteur des bulletins de la république de 48. Vous dépréciez Mme de
Staël, _que vous n'avez pas lue_, et qui était plus avancée que la
plupart des écrivains mâles de son époque.
Deux échafauds se dressent, deux femmes y montent: Mme Roland et
Marie-Antoinette. Ce n'est pas moi, femme, qui jetterai l'insulte à la
reine décapitée, mourant avec dignité, avec courage; non, devant le
billot je m'incline et j'essuie mes larmes, quelle que soit la tête qui
vienne s'y poser. Mais enfin Marie-Antoinette mourait victime des fautes
que lui avait fait commettre son éducation princière contre les principes
nouveaux, tandis que Mme Roland, la chaste et noble femme, mourait pour
la révolution et mourait en la bénissant.
D'où vient que vous saluez la reine de vos sympathies et que vous n'avez,
pour la révolutionnaire, que des paroles de blâme et de dédain?
Et les hommes qui appartiennent au grand parti de l'avenir, comment les
traitez-vous?
Les Girondins, _femmelins_;
Robespierre et ses adhérents, _castrats_;
Le doux Bernardin de Saint-Pierre, _femmelin_;
M. Legouvé et ceux qui pensent comme lui sur l'émancipation des femmes,
_femmelins_;