Plusieurs femmes ont vivement critiqué le livre de l'_Amour_ de M.
Michelet. Parmi ces critiques, toutes très bonnes, une surtout, celle de
Mme Angélique Arnaud, insérée dans la _Gazette de Nice_, nous a paru
particulièrement remarquable par l'élévation des principes, la haute
raison, la finesse d'esprit, la délicatesse, le charme et le fini de la
forme. _C'est une perle de critique._
Pourquoi ce mécontentement des femmes intelligentes contre un aussi
honnête homme que M. Michelet?
C'est parce que, pour lui, la femme est une malade perpétuelle qu'on doit
enfermer dans un gynécée, en compagnie d'une Jeanneton quelconque, ne
trouvant pas au-dessous d'elle la société des poules et des dindons.
Or, nous, femmes de l'Occident, nous avons l'audace de prétendre que nous
ne sommes point malades, et que nous avons une sainte horreur du harem et
du gynécée.
La femme, _selon M. Michelet_, est un être de nature opposée à celle de
l'homme; une créature faible, _toujours blessée, très barométrique_, en
conséquence mauvais ouvrier.
Elle est incapable d'abstraire, de généraliser, de comprendre les œuvres
de conscience; elle n'aime pas à s'occuper d'affaires, et elle est
dépourvue, en partie, du sens juridique. Mais, en revanche, elle se
révèle toute douceur, tout amour, tout charme, tout dévouement.
_Créée pour l'homme_, elle est l'autel de son cœur, son
rafraîchissement, sa consolation. Auprès d'elle, il se retrempe,
s'encourage, puise la force nécessaire à l'accomplissement de sa haute
mission de travailleur, de créateur, d'organisateur.
Il doit l'aimer, la soigner, la nourrir; être tout à la fois son père,
son amant, son instituteur, son prêtre, son médecin, sa garde-malade et
sa femme de chambre.
Lorsqu'à dix-huit ans, vierge de raison, de cœur et de corps, elle est
donnée à ce mari qui doit en avoir vingt-huit, ni plus ni moins, il la
confine à la campagne, dans un charmant réduit, loin du monde, loin de
ses parents, de ses amis, avec la rustaude dont nous parlions tout à
l'heure; la Georgette de l'École des femmes, par exemple, car Dorine
serait dangereuse.
Pourquoi cette séquestration en plein XIXe siècle? demandez-vous.
Parce que le mari ne peut rien sur sa femme quand elle voit le monde, et
peut tout sur elle dans la solitude. Or, il faut qu'il puisse tout,
puisque c'est à lui de former son cœur, de lui donner des idées,
d'ébaucher en elle l'incarnation de lui-même. La femme, sachez-le,
lectrices, est destinée à refléter de plus en plus son mari, jusqu'à ce
que la différence dernière, celle que maintient la séparation des sexes,
soit enfin effacée par la mort qui produira l'unité dans l'amour.
Au bout d'une dizaine d'années de ménage, il est permis à la femme de
franchir la clôture du gynécée, et d'entrer dans le monde, qui s'appelle
_le grand combat de la vie_. Elle y rencontrera plus d'un danger; mais
elle les évitera tous, si elle tient la promesse qu'elle a jurée de se
_confesser à son mari_..... On voit que M. Michelet respecte les droits
de l'âme. Le mari qui, à cette époque, s'est spécialisé, a nécessairement
baissé: de là danger pour la femme d'en aimer un autre; de s'éprendre par
exemple de son jeune neveu: dans le livre, elle ne succombe pas, parce
qu'elle se confesse au mari; mais il peut arriver qu'elle ait succombé,
qu'elle se repente et sollicite une correction de son seigneur et maître.
Celui-ci doit refuser d'abord, mais, si elle insiste, plutôt que de la
désespérer, M. Michelet, qui pour rien au monde ne voudrait désespérer
une femme, conseille au mari d'administrer à sa femme le _châtiment que
les mères font subir à leurs marmots_.
Point de séparation entre l'homme et la femme; quand celle-ci s'est
donnée, elle ne s'appartient plus... Elle est de plus en plus
l'incarnation de l'homme qui l'a épousée; la fécondation la transforme en
lui, tellement que les enfants de l'amant ou du second mari ressemblent
au premier imprégnateur. L'homme ayant dix années de plus que la femme
meurt le premier: l'épouse doit garder le veuvage: son rôle alors jusqu'à
la mort est de féconder en elle et autour d'elle les idées qu'a laissées
son mari; de rester le centre de ses amitiés; de lui créer des disciples
posthumes, et de se faire tellement sienne qu'elle le rejoigne dans la
mort.
Quant au mari survivant, ce qui peut arriver, l'auteur ne nous dit pas
s'il doit se remarier. Il est probable que non, puisque l'amour n'existe
qu'à deux..... à moins que M. Michelet, qui réprouve la polygamie pour ce
monde-ci, ne l'admette comme chose morale dans la vie ultra-terrestre.
Vous le voyez, lecteurs, dans le livre de M. Michelet, la femme est créée
pour l'homme; sans lui, elle ne serait rien; c'est lui qui prononce le
_fiat lux_ dans son intelligence; c'est lui qui la fait à son image comme
Dieu a fait l'homme à la sienne.
En acceptant la légende biblique, nous pouvions, nous femmes, en appeler
d'Adam à Dieu; car ce n'était pas Adam mais Dieu qui avait créé Ève; en
admettant la Genèse selon M. Michelet, point de prétexte, point d'excuse
à la désobéissance: il faut que la femme se subordonne à l'homme, qu'elle
s'y soumette, car elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier, comme
le vase au potier.
Le livre de M. Michelet et les deux études de M. Proudhon sur la femme ne
sont que deux formes d'une même pensée. La seule différence qui existe
entre ces messieurs, c'est que le premier est doux comme miel et le
second amer comme absinthe.
Et cependant j'aime mieux le brutal que le poète, parce que les injures
et les coups révoltent et font crier: liberté! liberté! tandis que les
compliments endorment et font supporter lâchement les chaînes.
Il y aurait quelque cruauté à maltraiter M. Michelet qui se pique d'amour
et de poésie, et qui, en conséquence, a l'épiderme sensible; nous ne le
battrons donc que sur les épaules de M. Proudhon qu'on peut bombarder à
boulet rouge, nous contentant de relever, dans le livre de M. Michelet,
ce qui n'est pas dans celui de M. Proudhon.
Les deux principales colonnes du livre de l'_Amour_ sont:
1º Que la femme est un être blessé, faible, barométrique, constamment
malade.
2º Que la femme appartient à l'homme qui l'a fécondée et s'incarne en
elle; proposition prouvée par la ressemblance des enfants de la femme
avec le mari, quel que soit le père des enfants.
M. Michelet et ses admirateurs et disciples ne contesteront pas que la
seule bonne méthode pour s'assurer de la vérité d'un principe ou de la
légitimité d'une généralisation, _c'est la vérification par les faits_;
ils ne contesteront pas davantage que généraliser des exceptions, créer
des lois imaginaires et prendre ces prétendues lois pour base
d'argumentation, n'appartient qu'aux aberrations du moyen âge,
profondément dédaignées des esprits sérieux et d'une raison sévère.
Appliquons sans ménagement ces données aux deux principales affirmations
de M. Michelet.
Il est de principe en Biologie qu'_aucun état physiologique n'est un état
morbide_; conséquemment, la crise mensuelle particulière à la femme n'est
point une maladie, mais un phénomène normal dont le dérangement amène des
perturbations dans la santé générale. La femme n'est donc pas une malade,
parce que son sexe est soumis à une loi particulière. Peut-on dire que la
femme soit une blessée, parce qu'elle a mensuellement une solution de
continuité dont la cicatrisation est de quelques lignes? Pas davantage.
Ce serait une dérision que de nommer blessé perpétuel un homme auquel il
prendrait fantaisie de s'égratigner chaque mois le bout du doigt.
M. Michelet est trop instruit pour que je lui apprenne que l'hémorragie
normale ne provient point de cette blessure de l'ovaire, dont il fait si
grand bruit, mais d'une congestion de l'organe gestateur.
La femme est-elle malade à l'occasion de la loi particulière à son sexe?
_Très exceptionnellement oui_: mais dans les classes oisives, où des
écarts de régime, une éducation physique inintelligente et mille causes
que je n'ai pas à signaler ici, rendent les femmes valétudinaires.
_Généralement_, non. Toutes nos vigoureuses paysannes, toutes nos
robustes femmes des ports et des buanderies qui ont les pieds dans l'eau
en tout temps, toutes nos travailleuses, nos commerçantes, nos
professeurs, nos domestiques qui vaquent allègrement à leurs affaires et
à leurs plaisirs, n'éprouvent aucun malaise ou n'en éprouvent que fort
peu.
Ainsi donc M. Michelet, non seulement s'est trompé en érigeant une loi
physiologique en état morbide, mais encore il a péché contre la méthode
rationnelle, en généralisant quelques exceptions, et en partant de cette
généralisation démentie par l'immense majorité des faits, pour construire
un système d'asservissement.
Si c'est de la faculté d'abstraire et de généraliser, comme il l'emploie,
que M. Michelet dépouille la femme, nous n'avons qu'à féliciter cette
dernière.
Non seulement la femme est malade, dit M. Michelet, par suite d'une loi
biologique, mais elle est toujours malade; elle a des affections
utérines, des dartres, les affections héréditaires peuvent prendre chez
elle plusieurs formes effrayantes, etc.
Nous demandons à M. Michelet s'il considère son sexe comme toujours
malade, parce qu'il est rongé par le cancer, défiguré par des dartres;
parce que les affections héréditaires le torturent autant que nous et
qu'il est bien plus décimé, affaibli que le nôtre, par les honteuses
maladies fruits de ses excès.
A quoi donc pense M. Michelet de parler des maladies des femmes, en
présence de celles des hommes tout aussi nombreuses?
La femme ne doit ni divorcer ni se remarier parce que l'homme l'a faite
sienne. Ce qui le prouve, c'est que les enfants de l'amant ou du second
mari ressemblent à l'époux premier.
S'il en est ainsi, monsieur, il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à
leur mère.
Il n'y a pas d'enfants qui ressemblent à l'un des ascendants ou des
collatéraux de l'un des époux.
_Tout enfant_ ressemble au premier qu'a connu sa mère.
Pourriez-vous alors nous expliquer pourquoi, si souvent, il ne lui
ressemble pas?
Pourquoi il ressemble à un aïeul, à un oncle, à une tante, à un frère, à
une sœur de l'un des conjoints?
Pourquoi dans certaines villes du sud de la France, les habitants ont
conservé le type grec, attribué aux femmes, au lieu de prendre celui des
pères barbares?
Pourquoi les négresses qui conçoivent d'un blanc, mettent au jour un
mulâtre, le plus souvent porteur de grosses lèvres, d'un nez épaté et de
cheveux laineux?
Pourquoi beaucoup d'enfants ressemblent à certains portraits qui ont
frappé la mère?
Pourquoi enfin des physiologistes, impressionnés par des faits nombreux,
ont cru pouvoir prononcer que la _femme est conservatrice du type_?
En présence de ces faits indéniables, que devient votre prétendue loi, je
vous le demande à vous-même?
Elle rentre dans le domaine des chimères.
Il y a des gens qui pensent que chez la femme est une force plastique qui
lui fait pétrir son fruit sur le modèle que l'amour, la haine ou la peur
ont peint dans son cerveau; que l'enfant ne serait ainsi qu'une sorte de
photographie d'une image cérébrale de la mère.
A l'aide de cette théorie, l'on pourrait expliquer la ressemblance de
l'enfant avec le père, avec le premier mari, avec des parents ou amis
vivants ou aimés et morts, avec des portraits, des statues et même des
animaux; mais par elle, il serait impossible d'expliquer comment une
femme peut reproduire dans son enfant les traits d'un ascendant de son
mari ou d'elle, ascendant qu'elle n'a jamais vu, même en portrait; ni
comment, malgré le désir qu'elle en a, l'enfant ne ressemble pas à l'un
de ceux qu'elle aime, etc.
Tenons-nous dans une sage réserve: les lois de la génération et de la
ressemblance ne sont pas connues. Si l'on parvient à les découvrir, ce ne
sera que par de longues et patientes observations, à l'aide d'une sage
critique et d'un honorable parti pris d'impartialité. L'on ne crée pas
les lois, on les découvre: l'ignorance est plus saine à l'esprit que
l'erreur: généraliser _quelques_ faits, sans tenir compte de milliers de
faits plus nombreux qui les contredisent, ce n'est pas faire de la
science, mais de la métaphysique poétique, et cette métaphysique, quelque
gracieusement drapée qu'elle soit, est l'ennemie de la raison, de la
science et de la vérité.
M. Michelet me pardonnera cette petite leçon de méthode. Je ne me serais
pas permis de la lui donner, si les hommes à sa suite et à celle de M.
Proudhon, ne répétaient comme des perroquets bien appris: que la femme
est dépouillée des hautes facultés intellectuelles, qu'elle est impropre
à la science, qu'elle ne comprend rien à la méthode, et autres
billevesées de cette force.
De semblables allégations mettent les femmes, _sous le rapport de la
politesse et de la modestie_, dans une position tout exceptionnelle:
elles ne doivent aucun égard à ceux qui les nient; leur plus importante
affaire, à l'heure qu'il est, est de prouver aux hommes qu'ils se
trompent et qu'on les trompe: qu'une femme est très capable d'apprendre
aux premiers d'entre eux comment on trouve une loi, comment on en
constate la réalité, comment et à quelle condition il est permis de se
croire et de se dire rationnel et rationaliste.
Avant de terminer, arrêtons-nous sur quelques passages du livre de
l'Amour. Je serais curieuse de savoir à quelle femme s'adresse M.
Michelet lorsqu'il dit:
«Faites-moi grâce de votre grande discussion sur l'égalité des sexes. La
femme n'est pas seulement notre égale, mais en bien des points
supérieure. Tôt ou tard elle saura tout. Ici la question est de décider
si elle doit tout savoir à son premier âge d'amour?.... Oh! qu'elle y
perdrait!.... Jeunesse, fraîcheur et poésie, veut-elle, du premier coup,
laisser tout cela? Est-elle si pressée d'être vieille?»
Pardon, monsieur; vous oubliez que vous avez décrété qu'il n'y a plus de
_vieille femme_; rien ne peut donc vieillir la femme.
«Il y a savoir et savoir, dites-vous; même à tout âge la femme doit
savoir autrement que l'homme. C'est moins la science qu'il lui faut, que
la suprême fleur de science et son élixir vivant.»
Qu'est-ce que c'est que cette _fleur_ et cet _élixir vivant_ de la
science, monsieur? Pouvez-vous, sans poésie, en termes précis et définis
m'expliquer ce que cela veut dire?
Pouvez-vous me prouver à moi, femme, que je veux posséder la science
autrement que vous?
Prenez garde! disciple de la liberté, vous n'avez pas le droit de penser
et de vouloir à ma place. J'ai comme vous une intelligence et un libre
arbitre que vous êtes tenu, d'après vos principes, de respecter
souverainement. Or, je vous interdis de parler pour aucune femme; je vous
l'interdis au nom de ce que vous appelez les _droits de l'âme_.
Vous ne niez point, dites-vous, «qu'une jeune femme, à la rigueur, ne
puisse lire et connaître tout, traverser toutes les épreuves où passe
l'esprit des hommes, et rester pourtant vertueuse. Nous soutenons
seulement, ajoutez-vous, que cette âme fanée de lecture, tannée de
romans, qui vit habituellement de l'alcool des spectacles, de l'eau forte
des cours d'assises, sera, non pas corrompue peut-être, mais vulgarisée,
commune, triviale, comme la borne publique. Cette borne est une bonne
pierre, il suffirait de la casser pour voir qu'elle est blanche au
dedans. Cela n'empêche pas qu'au dehors elle ne soit fort tristement
sale, en tout point du même aspect que le ruisseau de la rue dont elle a
les éclaboussures.
«Est-ce là, madame, l'idéal que vous réclamez pour celle qui doit rester
le temple de l'homme, l'autel de son cœur, où chaque jour il reprendra
la flamme de l'amour pur?»
Trève d'images et de mouvements oratoires, M. Michelet; aucune de nous ne
réclame pour la femme une dégradation quelconque. Nous n'aurions besoin
de rien réclamer de ce que vous blâmez, puisque c'est parfaitement
autorisé et pratiqué. Je ne veux point vous accuser de mauvaise foi,
d'irréflexion et de trop de tolérance morale, et cependant écartons votre
manteau poétique, et traduisons votre pensée en prose: l'habit ne fera
plus oublier l'idée.
Lorsqu'on réclame l'instruction pour le peuple, personne s'est-il jamais
avisé de croire qu'il était question de lui faire lire des romans,
d'agrandir les cours d'assises afin qu'il assistât aux débats et de
multiplier les théâtres?
Non, n'est-ce pas: quels motifs vous autorisent alors à penser que ceux
et celles qui réclament pour la femme une instruction solide, voulussent
ce à quoi vous ne songez pas pour le peuple?
D'autre part, est-ce que vous cultivez l'intelligence de l'homme par les
romans, les spectacles de cour d'assises et autres? Est-ce dans ces
choses que consiste son savoir? Non, n'est-ce pas. Qu'y a-t-il alors de
commun entre ce que vous blâmez et la science que nous voulons pour la
femme; et pourquoi nous attribuer de sottes idées pour vous donner le
plaisir de férailler contre des fantômes?
Toutes vos grandes dames se nourrissent de romans, de spectacles,
d'émotions judiciaires, et elles ne sont ni vulgaires, ni triviales, ni
comparables à des bornes salies par la boue: ce que vous leur dites n'est
donc pas plus vrai que gracieux.
Mais si vous leur faites de mauvais compliments qu'elles ne méritent pas,
en revanche vous les absolvez trop facilement. Écoutez bien, monsieur,
quels sont nos principes, afin de ne plus risquer de vous montrer injuste
à notre égard.
La corruption, pour nous, n'est pas seulement le défaut de chasteté, la
recherche honteuse de la galanterie; mais tout mauvais sentiment
habituel, tout affaiblissement du sens moral; et nous condamnons
absolument tout ce qui peut diminuer le ressort de l'âme et la détourner
de la pratique de la justice, de la vertu, du respect de soi-même.
En conséquence nous professons que les spectacles de cour d'assises
habituent le cœur à l'insensibilité, et doivent être évités aussi bien
que les exécutions.
Nous professons que la scène moderne est généralement mauvaise, puisqu'on
y excite l'intérêt pour des adultères, des voleurs, des séducteurs, des
prostituées; que l'âme y est dans une atmosphère malsaine et
affaiblissante.
Nous professons enfin que l'on doit être très tempérant dans la lecture
des romans, parce qu'en général quand ils ne corrompent pas les mœurs,
ils faussent le jugement et font perdre un temps précieux.
Si nous aimons et estimons l'art, nous nous indignons du mauvais emploi
qu'on en fait, et nous estimons peu ceux qui s'en servent pour égarer le
cœur et pervertir le sens moral.
Nous disons aux femmes: instruisez vous, soyez dignes et chastes; la vie
est chose sérieuse, employez la sérieusement.
Vous voyez, monsieur, que le femme _borne sale_ n'est pas du tout l'idéal
que nous rêvons.
Est-ce que vous, un homme de cœur, vous traiteriez de misérables et de
corrompues des femmes, parce qu'elles ne veulent plus être esclaves?
Et vous aussi, penseriez vous que la liberté qui engendre dans l'homme la
personnalité et la vertu, produirait dans la femme la dégradation morale?
Ah! laissez les calomnies à ceux qui n'ont pas de cœur; ce n'est pas
votre fait à vous, qui pouvez-vous tromper parce que vous êtes un grand
poète, mais qui ne pouvez vouloir le mal que parce que vous croirez que
c'est le bien.
Les femmes qui demandent à être libres, grand poète fourvoyé, sont celles
qui sentent leur dignité, le rôle véritable de leur sexe dans l'humanité;
celles là veulent que les femmes qui les suivront dans la carrière du
travail ne soient plus obligées _de vivre de l'homme_, parce que vivre de
lui c'est au moins prostituer sa dignité, et presque toujours la personne
entière. Elles veulent que la femme soit l'égale de l'homme pour l'aimer
saintement, se dévouer sans calcul, ne plus ruser, tromper, et devienne
un utile auxiliaire au lieu d'une servante, d'un jouet. Elles connaissent
notre influence sur vous; esclaves, nous ne pouvons que vous abaisser; à
l'heure qu'il est nous vous rendons lâches, égoïstes, improbes; nous
vous lançons chaque matin comme des vautours sur la société pour fournir
à nos folles dépenses, ou pour doter nos enfants: nous, femmes de
l'émancipation, nous ne voulons plus que notre sexe joue cet odieux rôle
et soit, par son esclavage, un instrument de démoralisation et de
dissolution sociale: Est-ce vous..... Vous, M. Michelet, qui nous en
feriez un crime!
Eh bien! je ne le crois pas; vous me le diriez vous-même, que je ne le
croirais pas.
Vous plaçant à un point de vue déplorablement restreint, vous avez cru
voir toutes les femmes dans quelques valétudinaires; et votre bon cœur
s'est ému pour elles, et vous avez voulu les protéger. Si vous eussiez
regardé de haut et de loin, vous auriez vu toutes les travailleuses de la
pensée et des bras; vous auriez compris que l'inégalité est pour elles
une source de corruption et de souffrance.
Alors de votre beau et chaleureux style, vous auriez écrit, non pas ce
livre de l'_Amour_ que repoussent toutes les femmes intelligentes et
réfléchies, mais un grand et beau livre pour revendiquer le droit de la
moitié du genre humain.
Le malheur, l'irréparable malheur est, qu'au lieu de monter sur les
sommets pour regarder tout ce qui se meut sous le vaste horizon, vous
vous êtes enfermé dans une étroite vallée où n'apercevant que de pâles
violettes, vous en avez induit que toute fleur est violette pâle, tandis
que la nature a créé des milliers d'espèces bien autrement fortes et
vigoureuses, et qui ont, comme vous, droit à la terre, à l'air, à l'eau
et au soleil.
Votre livre, quels que soient votre amour, votre bonté et vos bonnes
intentions pour la femme, serait un immense danger pour la cause de sa
liberté, conséquemment pour celle des grands principes de 89, si les
hommes étaient d'humeur à goûter votre morale: mais ils resteront ce
qu'ils sont; et la dignité de la femme, tenue en éveil par leur
brutalité, leur despotisme, leur abandon, leurs sales mœurs, n'ira pas
s'endormir sous l'ombrage verdoyant, frais, coquet et perfidement parfumé
de ce mancenillier qu'on appelle: le livre de l'_Amour_.
* * * * *
Depuis que nous avons écrit ce qui précède, M. Michelet a publié un
nouveau livre: _La Femme_, dans lequel à côté de bien belles pages
pleines de cœur et de poésie, s'en trouvent que nous ne voulons pas
qualifier pour ne pas contrister l'auteur.
M. Michelet s'est évidemment amendé; nous le montrerons tout à l'heure:
les critiques de femmes ne lui ont pas été inutiles; mais pour s'en
venger un peu, il prétend que leur langage a été dicté par des directeurs
_philosophes et autres_. Nous connaissons personnellement quelques unes
de ces dames, et nous pouvons affirmer à M. Michelet qu'elles n'ont aucun
directeur d'aucune sorte: _au contraire_.
Est-ce aussi par suite de rancune que l'auteur prétend que la femme aime
l'homme, non pour ce qu'il vaut, mais parce qu'il lui plaît, et qu'elle
fait Dieu à son image, «un Dieu de préférence et de caprice qui sauve
celui qui lui a plu?..... En théologie féminine, ajoute M. Michelet, Dieu
dirait: je t'aime, car tu es pécheur; car tu n'as pas de mérite; je n'ai
nulle raison de t'aimer, mais il m'est doux de faire grâce.»
Très bien, M. Michelet: ainsi votre sexe aime la femme _pour ce quelle
vaut_; on n'entend jamais dire à un homme, épris de quelque indigne
créature: que voulez-vous, je l'aime! Votre amour est toujours sage,
raisonnablement donné; il n'y a que les femmes méritantes qui plaisent.
Je me demande alors pourquoi tant d'honnêtes femmes sont délaissées,
malheureuses, et tant de femmes impures, vicieuses, poursuivies, adorées,
en possession de l'art de charmer, de ruiner et de pervertir les hommes.
Je ne sais si le Dieu de la théologie féminine serait un Dieu de
préférence et de caprice, sauvant sans raison celui qui lui plaît; mais
je sais bien que ce n'est pas nous qui avons inventé la grâce et la
prédestination, à moins que les pères des conciles et de l'Église, les
pères de la Réforme, au lieu d'appartenir au sexe _sans caprice_, qui
aime les gens pour ce qu'ils valent, n'aient appartenu à mon sexe
fantaisiste. L'histoire se serait-elle trompée?
Est-ce que saint Paul, saint Augustin, Luther, Calvin, l'auteur de
l'_Augustinus_, les docteurs de Port-Royal etc., étaient des femmes? Je
soupçonne fort que le dogme de la grâce et celui de la prédestination
seraient restés inconnus de l'humanité, si les femmes eussent fait une
religion.
M. Michelet déplore l'état de divorce qui s'établit entre les sexes: nous
le déplorons comme lui: mais nos plaintes n'y remédieront pas. Les hommes
fuient le mariage par des motifs qui ne leur font pas honneur: ils ont à
discrétion les filles pauvres que la misère met à leur merci; ils fuient
le mariage parce qu'ils ne veulent pas à leurs côtés une vraie femme,
c'est à dire une femme autonome; la liberté, ils la veulent pour eux;
pour leur femme, l'esclavage.
De leur côté, les femmes tendent à l'affranchissement, et c'est un bien
pour elles, comme c'en est un pour les hommes: elles ne s'en laisseront
pas détourner; d'autre part, comme les hommes sont attirés par le luxe de
la toilette, qu'ils négligent les femmes simples, celles qui veulent
plaire et retenir les hommes, imitent les lorettes: à qui la faute!
Est-ce la nôtre qui désirons vous plaire et être aimées, ou la vôtre à
qui l'on ne peut plaire que par la toilette? Si vous nous aimiez _pour ce
que nous valons_, et non parce que nos robes et nos bijoux vous plaisent,
nous ne vous ruinerions pas.
Signalons en quelques lignes les contradictions et différences qui se
trouvent entre le premier et le second ouvrage de M. Michelet.
Dans tous les deux la femme est la flamme d'amour et la flamme du foyer,
une religion, une harmonie, une poésie, la gardienne du foyer domestique,
une ménagère dont les soins sont anoblis par l'amour: c'est à sa grâce
qu'est due la civilisation: elle doit être la grâce sinon la beauté.
Dans les deux livres, le ménage doit être isolé: la femme ne doit avoir
aucune amitié particulière; mère, frères et sœurs l'empêchent de
s'absorber comme elle le doit dans son mari. On sait ce que nous pensons
de cette absorption; nous dirons seulement ici que si les amis et parents
de la femme doivent être éliminés, ceux de l'homme ne devraient pas
l'être moins: la mère et les amis du mari ont plus de puissance de nuire
à la femme, que ceux de cette dernière de nuire au mari: de tristes et
nombreux faits le prouvent.
Dans le livre de l'Amour la femme est une réceptivité, incapable de
comprendre les œuvres de conscience; elle doit tout recevoir du mari au
point de vue intellectuel et moral.
Dans le livre de la Femme, elle est la moitié du couple, a la même raison
que l'homme, est capable des plus hautes spéculations et s'entend
parfaitement à l'administration; c'est elle qui donne à l'enfant
l'éducation qui influera sur tout le reste de sa vie. «Tant que la femme,
dit l'auteur, n'est pas l'associée du travail et de _l'action_, nous
sommes serfs, nous ne pouvons rien,» elle peut même être en science
médicale l'égale de l'homme: elle est une école, elle est seule
éducatrice, etc.
Très bien jusque là; et sans doute M. Michelet serait conséquent, s'il ne
s'était mis en tête un idéal masculin et un idéal féminin qui viennent
gâter tout: il s'est dit: l'homme est un créateur, la femme une harmonie
dont le but et la destination est l'amour, et, en conséquence, il nous
trace pour cette dernière un plan d'éducation différant de celui qui doit
développer l'homme: ce qui convient à la femme, ce sont les sciences
naturelles; l'histoire ne doit lui être enseignée que pour former en elle
une ferme foi morale et religieuse. Comme l'amour est sa vocation, à
chaque âge de la femme doit correspondre un objet d'amour: les fleurs, la
poupée, les enfants pauvres, puis l'amant, puis le mari et les enfants,
puis le soin des jeunes orphelines, des prisonnières, etc.
Dans le livre de l'Amour, la femme seule semble tenue de se confesser au
mari. Dans le livre de la Femme, l'obligation est réciproque.
La veuve du livre de l'Amour ne doit pas se remarier, celle du livre de
la Femme peut épouser un ami de son mari, ou mieux quelqu'un que lui
choisit le mourant; si elle est trop âgée, elle peut patronner un jeune
homme; mais elle ferait mieux de protéger des jeunes filles, de
réconcilier des ménages, de faciliter des mariages, de surveiller des
prisonnières, etc.
Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse: tout ce que nous pourrions
objecter à la doctrine de l'auteur, se trouvera dans l'article Proudhon
et la suite de l'ouvrage.