il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?...
Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose
à me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que,
s'il revenait à lui, ne fût-ce qu'une seconde, cette chose, _un
simple nom_, il la dirait aussitôt...
Le médecin secoua la tête:
--Le cerveau est transpercé... Votre ami va s'éteindre lentement; je
doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir.
Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir.
--D'ailleurs, ajouta le médecin, nous allons le rapporter chez lui;
ne le quittez pas.
Brettecourt frissonna des pieds à la tête: pénétrer dans cette
maison, ce vieil hôtel des Villepreux, lui qui venait de frapper
l'héritier, l'aîné de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et
prononça d'une voix éteinte:
--Je vous suivrai: il faut que je reçoive le dernier soupir de mon
ami.
--A-t-on prévenu son frère? demanda le médecin.
Le frère du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait songé à
lui. Tous avaient songé à sa mère, à la vieille marquise, qui, on
le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oublié
le frère. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait à part des amis
de son frère qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son
caractère envieux, jaloux.
--Et sa mère? interrogea Vauchelles.
--La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, répondit
le médecin.
--Faut-il lui télégraphier?
--Je crois qu'il est préférable de ramener le marquis à son hôtel,
et son frère se chargera de prévenir leur mère.
--C'est plus correct en effet, dit Vauchelles. Et je me mets à votre
disposition, si je puis vous être utile.
--Alors, voulez-vous vous charger de prévenir M. Honoré de
Villepreux?
--J'y vais.
Pendant l'absence de Vauchelles, le corps de Jean fut étendu sur
une civière, qu'on était allé demander à un poste de police.
Vauchelles revint bientôt, annonçant que le comte de Villepreux ne
se trouvait pas à l'hôtel au moment où il y était arrivé, mais
que les serviteurs préparaient tout, à la hâte, pour recevoir le
corps du marquis.
--Partons, dit le médecin.
Le sinistre cortège se mit en route. Le docteur Delmas et Brettecourt
s'étaient placés de chaque côté de la civière, entre les hommes
qui la portaient; et, de temps en temps, l'un ou l'autre soulevait
un peu la toile blanche rayée de bleu, pour examiner Villepreux.
Le malheureux ne bougea pas une seule fois, ne poussa même pas un
soupir. Sans l'affirmation du médecin, que la vie ne s'était
pas encore envolée, Brettecourt aurait cru son ami déjà mort.
Vauchelles, le maître d'armes Grandier et quelques membres du cercle
venaient en arrière, mornes, silencieux.
Ils arrivèrent enfin à la rue Saint-Dominique, et Brettecourt
reconnut de loin la haute porte majestueuse, datant de Louis XIV, qui
ferme la grande cour, au fond de laquelle s'élève la demeure
des Villepreux. Un valet de pied, qui guettait devant cette porte,
aperçut le cortège, donna un ordre; et l'on ouvrit à deux battants.
Au moment où l'on pénétrait dans l'hôtel, Brettecourt se rappela
soudain des choses de jeunesse qui rendirent plus atroce encore la
douleur qui l'étreignait. Cette porte, qu'on ouvrait aujourd'hui à
deux battants, devant son ami mourant, on l'avait ouverte ainsi, pour
le recevoir, lui, et le recevoir avec grand honneur, le jour où il
avait porté, pour la première fois, l'uniforme d'officier français.
Et comme il connaissait bien cette grande cour, où, enfant, il avait
tant joué! et les communs, les écuries, les remises, à droite et
à gauche, masqués par des rangées de fusains et de mélèzes.
Et, devant lui, la noble façade de l'hôtel, ses larges et hautes
fenêtres, si gracieuses dans leur majesté! Et le perron à forme
évasée, sur lequel Jean de Villepreux et lui tombaient en se
poursuivant! Une chose surtout lui fit mal, la vue d'une petite porte
donnant sur un escalier, dont se servaient seulement les intimes, et
qui permettait d'accéder à l'appartement du marquis sans traverser
l'hôtel, sans déranger sa mère. Que de fois il était passé par
là, sans se faire annoncer, comme s'il avait été chez lui!
--M. le comte n'est pas encore rentré? interrogea le médecin.
--Non, monsieur, répondit Polydore Guépin; et nous ignorons où il
est allé. Il est sorti à cheval vers deux heures.
On traversait le grand vestibule, au fond duquel était le vaste
escalier d'honneur avec sa rampe de fer forgé.
Au moment où les porteurs prenaient leurs dispositions pour monter
le corps horizontalement, un pas hâtif retentit dans la cour, et
un petit homme se précipita dans le vestibule, haletant, la figure
décomposée.
--M. Florimont! s'écria le médecin.
Me Florimont, notaire de la famille de Villepreux, respira d'abord;
depuis la porte de la rue, où il avait appris le malheur, il avait
couru trop vite. Il prononça enfin:
--Quelle catastrophe!
Le médecin répondit par un signe de tête.
--Mais une catastrophe bien plus grave que vous ne pouvez le supposer!
s'exclama le notaire. Le marquis devait aujourd'hui même faire son
testament...
Brettecourt tressaillit; il avait oublié ce notaire, dont son ami lui
avait parlé au milieu de ses confidences.
--Ah! monsieur, supplia-t-il, ne nous quittez pas! Vous connaissiez
les volontés du marquis, je les connaissais aussi. Mais il vous
manque un nom, n'est-ce pas?
--Il devait _tout_ me dire aujourd'hui. Certes non, je ne vous quitte
pas; mon devoir m'ordonne de surprendre toute parole qui échapperait
au marquis.
Le médecin eut un geste de doute.
--Dieu permettra peut-être ce miracle! dit Brettecourt, qui ne
voulait pas désespérer.
Et il s'engagea dans l'escalier, suivi du médecin et du notaire.
Vauchelles, et les autres membres du cercle demeurèrent dans le
vestibule, assez embarrassés, n'attendant plus que l'arrivée du
comte de Villepreux pour se retirer.
Déjà le marquis avait été déposé sur son lit, devant lequel
Brettecourt s'était jeté à genoux: et il tenait, serrée dans ses
deux mains, une des mains glacées de son ami; et il guettait ses
lèvres, s'imaginant à chaque instant qu'elles allaient s'agiter,
prononcer le nom de l'aimée...
Soudain, le galop d'un cheval retentit; et le docteur Delmas,
soulevant un rideau, prononça:
--Le comte de Villepreux.
Le frère du mourant fut reçu dans la cour par Polydore Guépin; et
les premiers mots du valet de chambre furent une odieuse flatterie:
--Monsieur le marquis, M. votre frère se meurt. M. de Brettecourt l'a
blessé dans un assaut, au cercle de l'Union!
Honoré de Villepreux jeta un étrange regard à cet homme qui le
saluait d'un titre auquel, son frère vivant, il n'avait aucun droit.
Et, très froidement, sans que la moindre émotion pût se lire sur
son visage, il dit:
--Suivez-moi, Guépin.
Il sauta de cheval, se précipita dans l'antichambre, où il fut
arrêté quelques secondes par les poignées de main de Vauchelles
et de ses amis, qui se retirèrent aussitôt. Vauchelles lui dit
seulement:
--N'accusez que la fatalité!
Déjà Honoré gravissait l'escalier; mais, arrivé dans la galerie du
premier étage, sur laquelle s'ouvrait l'appartement de son frère, il
s'arrêta. Polydore, qui l'avait suivi, dit alors très bas:
--Il y a, auprès de lui, M. de Brettecourt, le docteur Delmas et M.
Florimont...
--Le notaire?
--Oui, monsieur le marquis. M. Votre frère avait préparé son
testament; mais il y manque le nom du... ou «de la» légataire. Et
ces messieurs espèrent bien qu'il le prononcera avant de mourir...
Un mouvement imperceptible de colère plissa les lèvres d'Honoré.
Il se frappa le front, réfléchit une seconde, puis pénétra
brusquement dans l'appartement de son frère. En voyant Brettecourt
agenouillé, et si attentif devant le mourant, il s'arrêta et sembla
se raidir, comme un homme qui maîtrise une grande colère. Puis, il
s'avança, prit Brettecourt par le bras, le releva et l'écarta, sans
avoir prononcé une parole; mais son regard, froid, hautain, disait
très nettement:
--Votre place n'est pas ici!
Brettecourt n'osa pas résister. Il se recula lentement et s'appuya
contre le docteur Delmas en sanglotant. Honoré avait pris sa place et
baisait la main de son frère, pleurant lui aussi. Il murmurait:
--Mon frère chéri... Jean!... Jean!... Jamais je ne saurai te
remplacer auprès de notre mère...
Il y eut ensuite un court silence, pendant lequel Honoré examina
son frère aussi attentivement que Brettecourt l'avait fait tout à
l'heure.
«Il est bien perdu, songeait-il; mais si, dans un dernier effort, il
allait parler, essayer de me voler mon héritage?...»
Il se releva; et, s'adressant au docteur et au notaire, feignant de ne
pas voir Brettecourt:
--Quelqu'un a-t-il prévenu ma mère?
--Non, monsieur le comte, dit le médecin; nous avons voulu vous
laisser ce soin.
--Aura-t-elle le temps d'arriver?
Il devinait bien que non: mais il n'avait pas l'audace de demander
ouvertement combien son frère avait encore d'heures, de minutes
peut-être, à vivre. Le médecin secoua la tête; puis, s'approchant
du lit, il tâta la main du marquis, écouta les faibles battements de
son cœur, examina ses lèvres par où ne passait plus qu'un souffle
à peine perceptible. Et il murmura:
--Courage, monsieur le comte!
--C'est fini? balbutia Honoré.
--Ce sera fini... dans quelques instants, hélas!
V
LE NOUVEAU MARQUIS DE VILLEPREUX
Son frère n'avait donc plus que quelques minutes à vivre!
Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux,
l'héritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un
hasard pour briser tout cela; que son frère, avant de mourir, eût la
force de prononcer une phrase... ou même de dire simplement un
nom, qu'entendraient son fidèle ami de Brettecourt et le notaire
Florimont, et son avenir, sa fortune étaient encore menacés... Il
ne connaissait que trop la préférence si grande de sa mère pour son
frère!
--Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls
les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous
prie donc de vous retirer.
Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes égarés,
et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le
chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le
suivait. Seul, le notaire essaya de lutter:
--Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que
je ne quitte pas votre frère mourant...
--Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce
qui doit être fait ici!
Puis, se radoucissant, mais très ferme:
--D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous éloigner. Demeurez tous
dans le petit salon qui est à côté de cette chambre. Si mon frère
revenait à lui, et qu'il parlât, ou du moins qu'il désirât parler
à l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais.
Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé,
aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la
chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le
salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et
Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait
de la chambre du mourant... Mais ils espéraient bien entendre s'il
appelait.
Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très
doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le
fermait... Les autres n'avaient rien entendu... Il était seul avec
son frère.
Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence;
Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce
moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser
de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression
dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa
jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son
esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données
à son frère.
Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le
malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et
les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes
anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur,
l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite
n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement
au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus
tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement
maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé
toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de
la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être
attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis
qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son
fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré.
Cet état de choses avait contribué à développer les qualités
mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et
loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait,
on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse
son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la
différence entre les deux frères était bien nettement marquée;
parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on
l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de
prendre sa place.
Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu
encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait
aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant
de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande
distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la
gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en
Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que
par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de
l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté,
sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par
égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié.
Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il
n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux,
ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des
jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un
jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que
joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser,
pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent.
Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une
réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait
tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le
tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode.
Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de
son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection
fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait
Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis
de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette
inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans
cependant pouvoir soupçonner qui elle était.
Soudain, l'œil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses
lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui:
--Frère, je suis là.
Jean le regarda, comme stupéfait. Il articula péniblement:
--Brettecourt?
Un dernier souffle de vie le ranimait.
--Brettecourt n'est plus là, dit fort naturellement Honoré.
Jean contempla son frère une minute. Et il vit une telle affection
sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans
cette minute de réflexion, il avait rassemblé toutes ses forces;
mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté qu'il prononça:
--Femme... Enfant... Lettre notre mère...
Il s'arrêta un peu. Honoré, lui serrant la main, compléta sa
pensée:
--Tu as une femme, un enfant?
--Oui, balbutia le marquis.
--Et... tu as écrit une lettre à notre bonne mère pour lui avouer
la vérité?
[Illustration: Et soyez courageux! (Page 28)]
--Oui.
--Où est cette lettre?
--Mon... secrétaire... testament...
--Bien, frère! Compte sur moi... C'est moi-même qui remettrai ta
lettre à notre mère.
--Ma femme... mon fils!... Je suis perdu... Je te les recommande... à
toi... à Brettecourt...
Il se tut encore.
Honoré le crut mort; mais il fit un dernier effort:
--Ma femme... ma mère chérie... Dieu!... mon fils!... oui, un fils!
Un noble orgueil éclaira son visage. Et, dans la pensée de ce fils
qu'il venait d'entrevoir, il mourut.
Honoré se recula, épouvanté... C'était encore plus grave qu'il ne
l'avait cru. Un fils! Son frère laissait un fils!
Un moment, il fut comme affolé, au milieu de la chambre. Puis,
assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui
communiquait avec le petit salon... Si Brettecourt ou le notaire
étaient rentrés et avaient entendu?... Mais non. La porte était
toujours fermée, il était bien seul.
[Illustration: ... Seuls les membres de ma famille peuvent rester dans
cette chambre (Pages 33.)]
Sans réfléchir, il se précipita vers cette porte, et il allait
l'ouvrir brusquement: il perdait la tête. Mais quelqu'un veillait
pour lui: au moment même où il mettait la main sur la poignée, il
se sentit enlevé, ramené en arrière, tandis qu'une voix toute basse
murmurait:
--Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit
pas avoir été fermée, et qu'il faut par suite la rouvrir bien
doucement?
Honoré reconnut Guépin, et un grand froid le parcourut tout entier.
--Par où donc êtes-vous venu? balbutia Honoré.
--L'escalier de service mène directement dans le cabinet de toilette,
répondit Guépin sans se troubler.
--C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet.
--Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait
certainement pas la main aussi sûre que la mienne...
Et Guépin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit
eût été produit. Puis il repassa devant Honoré et lui jeta un
regard familier.
Ce n'était plus un domestique, c'était un complice.
Dès que Guépin eut disparu, Honoré se précipita vers le salon,
souleva la portière, et se montra, le visage en pleurs.
--Messieurs, dit-il, d'une voix étouffée, mon frère vient de rendre
sa belle âme à Dieu!
Et il retourna auprès du lit, se mit à genoux et cacha son visage en
sanglotant. Déjà, Brettecourt, le notaire et le médecin l'avaient
rejoint. Brettecourt et le notaire s'étaient agenouillés comme lui.
Le médecin constatait la mort.
Pendant quelques instants, il régna un grand silence,
qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoupés de Brettecourt.
Le malheur causé par lui était irréparable. Son ami était mort,
emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir,
c'est que peut-être Villepreux avait pu donner quelques indications
à son frère; peut-être avait-il parlé à voix basse? Il osa lui
demander:
--N'a-t-il rien dit?... N'a-t-il pas prononcé un nom... dans cette
minute suprême?
Honoré sembla très choqué de ce qu'on se permît de l'interroger
dans un semblable moment; mais il daigna répondre:
--Il n'a pas même repris connaissance.
Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt
s'écroulait presque à terre, la tête appuyée contre le bois de
lit, semblable à un chien fidèle...
Bientôt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de
service. La nouvelle s'était vite répandue dans l'hôtel; Guépin
avait raconté que, comme il attendait à la porte, M. Honoré la
lui avait annoncée. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs
d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le
mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les eût pas appelés plus
tôt: ils auraient voulu assister, agenouillés, ne fût-ce que de
loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillèrent dans
le petit salon, rangés au cercle, et prièrent sincèrement pour ce
maître si bon, d'une bienveillance si familiale.
Quant à Guépin, il donnait les signes du plus violent désespoir et
ne cessait de répéter:
--Mon maître!... mon bon maître!... Mon cher maître!...
C'était un nouveau venu dans la maison que ce Guépin, un domestique
très moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille.
Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant
lui, parce qu'il était le valet de chambre du maître. C'est la
marquise qui l'avait presque imposé à son fils; elle voulait que
tout fût jeune autour de lui. Et Guépin, drôle cynique, était
doué d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuadé à la
marquise et à son fils qu'il leur était absolument dévoué.
Honoré jugea que son explosion de douleur avait assez duré, et que,
par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se
releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques.
Seul, Guépin demeura à l'entrée de la chambre.
Puis, Honoré, s'adressant au notaire, au médecin, à Brettecourt,
dit:
--Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mère et au mien, des
preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon cœur.
«Guépin, reconduisez ces messieurs.
Le médecin et le notaire allaient se retirer sans difficulté; mais
Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa
sur les lèvres d'Honoré; et frappant légèrement sur l'épaule de
l'officier:
--Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-même; mais
vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frère.
Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant à Honoré.
--C'est à moi... à moi que vous dites cela?
--Oui, monsieur! répondit fermement Honoré.
--Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frère!
Honoré sembla très peiné.
--Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus
clairement de vous retirer?
--Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur
lui... Je suis son ami... son frère d'armes...
--Le marquis de Villepreux, dit sèchement Honoré, n'avait pas
d'autre frère que moi; et je suis désolé que vous me forciez à
vous faire observer que votre place n'est plus ici!
--Monsieur!
--Je ne saurais oublier que mon frère meurt victime d'un accident
dont vous êtes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous
êtes la cause...
Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mère m'en voudrait de vous
avoir permis de demeurer plus longtemps auprès du corps de votre ami.
Brettecourt chancela; ses yeux, fixés sur Honoré, s'ouvrirent
démesurément. Et il allait peut-être tomber, quand le notaire le
prit dans ses bras.
--Venez, venez, monsieur le comte!...
Il l'entraîna. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la
cour, il murmurait avec égarement:
--J'ai tué mon ami... J'ai tué mon ami...
On avait le droit de le chasser de cette maison.
--Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais
qui sait si vous ne pourrez pas réparer un jour ce malheur... dont
personne du reste ne saurait vous déclarer responsable?
--Réparer?... fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais
pu, peut-être, s'il avait parlé... Mais non! Dieu ne l'a pas
voulu... J'ai tué mon ami!... J'aurai le courage de ne pas me tuer;
mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de
rejoindre mon pauvre Villepreux!
Guépin avait respectueusement accompagné les trois hommes jusqu'à
la grande porte de la rue; là, il s'inclina, d'un air désolé. Puis
il les suivit quelques secondes du regard.
--Tas de raseurs! prononça-t-il. Mais retournons auprès de notre
jeune maître, qui doit avoir quelque besoin de nous!
Honoré était demeuré seul dans l'appartement de son frère; mais
il n'avait encore eu la force de rien faire. Il était écrasé par ce
superbe coup de fortune.