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PIERRE SALES
Le Sergent Renaud
AVENTURES PARISIENNES
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78
[Illustration]
Le Sergent Renaud
I
MARIE RENAUD
Un soir du mois d'avril 1864, deux femmes travaillaient, très
silencieusement, dans un petit logement situé sous les combles d'un
des plus vieux, des plus majestueux hôtels de la place des Vosges.
L'une des deux femmes, assez âgée, achevait l'ourlet d'une robe de
baptême, tandis que l'autre, toute jeune, posait, dans le haut du
corsage, des nœuds de ruban rose. Elles étaient placées de chaque
côté d'une longue table, sur laquelle était étendue la robe,
au milieu d'un fouillis de mousselines, de linons, de piqués,
d'épingles, d'aiguilles, de ganses, d'entre-deux et de dentelles.
Ainsi que la plupart des anciens logements, celui-ci n'avait pas
d'entrée, et c'était cette pièce qui communiquait directement avec
le palier. Elle était assez grande, à peine mansardée et assez
confortablement meublée: un buffet, une armoire, une seconde table et
six chaises; le tout entretenu avec une propreté méticuleuse, ainsi
que le parquet de brique, bien rouge, bien ciré, brillant comme un
miroir. Dans un coin, sous un voile noir, une belle cage peuplée
d'une nombreuse famille de serins, de bengalis et de capucins.--Tout,
dans cette pièce, respirait le bonheur pur, le bonheur intime. Et,
à voir les deux femmes, le visage à demi éclairé par la lampe,
travaillant sans relâche, se souriant lorsqu'elles se baissaient un
peu, personne n'aurait pu croire que le malheur était entré dans
leur maison.
--Et tu dis, petite, demanda la vieille, qu'il faut livrer cette robe
de baptême demain à onze heures?
--Oui, grand'mère, répondit la jeune fille, d'une jolie voix douce,
musicale. Mme Welher m'a expliqué que c'était pour l'Amérique; il
faut qu'elle la livre elle-même à un commissionnaire; la caisse est
prête et doit partir le soir même...
--Alors, travaillons, petite. Il ne faut pas faire attendre Mme
Welher, qui est si gentille pour toi.
Et elles reprirent courageusement leur travail.
Cette grand'mère avait encore, malgré ses soixante ans, un bel air
de jeunesse. Très maigre, elle était vive, alerte, et son visage
avait une jolie couleur de vieux rose, un peu passé sous ses bandeaux
blancs.
La jeune fille était d'une délicatesse extrême. Une véritable
tête de madone sur un corps d'une délicieuse gracilité. Elle avait
d'admirables cheveux châtains, très épais; et, lorsqu'elle se
baissait, se mettant un peu plus dans la lumière de la lampe, ces
cheveux prenaient une nuance plus vive. Son sang, courant à fleur de
peau, lui donnait une carnation d'un rose frais, velouté, le rose qui
avait dû régner autrefois sur les joues de sa grand'mère; ses yeux
étaient grands, rêveurs, d'un bleu de ciel; son nez petit, droit;
son front très élevé, très intelligent. Une seule chose gâtait
un peu ce joli visage: les lèvres étaient trop pâles. Un médecin
aurait bien vite deviné ce qui manquait à la charmante lingère: le
grand air et la liberté. Sa taille, bien formée, était d'une
grâce exquise, très onduleuse, les pieds très petits et les mains
mignonnes, roses, à part le doigt de la main gauche sans cesse
transpercé par l'aiguille.
Les deux femmes travaillèrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre
bruit que des pas de promeneurs attardés. De temps en temps, à
la dérobée, la grand'mère examinait sa petite-fille; puis elle
reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la
fenêtre. Elle avait alors un léger frémissement, puis se remettait
au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles
entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles
ralentissaient un peu leur besogne et écoutaient. Mais _celui_
qu'elles attendaient ne vint pas.--Vers minuit, la grand'mère vit
tomber une larme sur la robe de baptême que sa petite-fille tenait
dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune
fille s'était raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet
allait la secouer, elle le dissimula en disant:
--Ah! maladroite, je me suis piquée!
La grand'mère se leva, embrassa son enfant.
--Assez travaillé pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons
de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet...
La jeune fille essaya de résister. Elle trouvait une consolation
dans son travail. Mais la grand'mère l'entraînait, lui donnait une
bougie.
--Couche-toi, vite.
--Et toi?
--Je te rejoins, tout de suite.
--Bonne nuit, maman Renaud.
Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimité si douce! Elle
avait dû donner un nom à chacune de ses mères; car, pendant
longtemps, elle avait cru, bien réellement, qu'elle en avait deux,
l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, «petite mère!»
Mais cette petite mère était morte de chagrin: elle était allée
rejoindre son mari. Et il ne restait à la jeune fille que sa seconde
mère, «maman Renaud».
Quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, la grand'mère
y colla son oreille. Elle entendit un sanglot qui éclatait avec
d'autant plus de violence qu'il avait été contenu toute la soirée.
Et elle-même sentit de grosses larmes couler sur ses joues. Et elle
se mit à marcher dans la pièce, d'un pas agité. Mais bientôt, elle
ne pleurait plus. Tout à l'heure, elle avait été attendrie par la
douleur de sa chérie; en ce moment, elle était toute à sa colère,
à son indignation...
--Il l'abandonne, c'est certain!... Et pourtant, moi, si défiante,
moi qui avais peur pour elle de tous les hommes, j'avais eu confiance
en ce Jean Berthier!... Comme si mon expérience ne m'avait pas appris
que tous les hommes sont des trompeurs!.. Tous? Non, pas tous!...
Elle s'arrêtait sous le portrait d'officier, une reproduction
agrandie, très pâle, d'une ancienne photographie:
--Tu ne l'étais pas, toi, mon fils!
Elle contempla longuement ce portrait, fait à la sortie de Saint-Cyr,
qui lui montrait son fils dans son costume de sous-lieutenant. Elle le
voyait si beau, si noble, si brave!
--Ah! si tu étais encore là, toi! on n'aurait pas osé l'abandonner
ainsi!... Et moi, mon Dieu! Moi qui ai laissé s'enraciner cet amour
dans son cœur!... O mon fils, pardon!
Elle leva ses mains vers le portrait. Puis elle rangea la pièce. Et
elle regagna enfin la chambre où elles couchaient toutes les deux,
où leurs lits étaient rangés côte à côte, comme dans un dortoir,
où elles avaient été si heureuses... avant!
Les soirs précédents, Marie ne s'endormait qu'avec peine; mais, ce
soir-là, la fatigue l'emportait: les émotions l'avaient brisée;
elle dormait déjà. La vieille se dévêtit bien doucement, de peur
de l'éveiller; elle n'osa même pas l'embrasser, comme elle faisait
toujours. Elle s'agenouilla seulement devant le lit et s'approcha
pour la contempler. Les lèvres de Marie s'entr'ouvrirent bientôt et
murmurèrent:
--Jean... Jean... Jean...
La vieille alors serra les poings, en murmurant:
--Le gueux! Il m'a volé son cœur!
* * * * *
Le lendemain, maman Renaud, qui cependant se levait de très bonne
heure, vit sa petite fille déjà debout, vaquant aux soins du
ménage. Le sommeil de Marie était devenu si léger qu'il suffisait
des premières lueurs du jour pour l'éveiller. Son visage était,
battu, ses yeux cernés; mais elle ne pleurait pas. Pendant toute la
matinée, elle ne montra aucune faiblesse: elle avait le courage que
donne une résolution prise. Dès le matin, en s'éveillant, elle
s'était décidée à tenter une démarche suprême. Elle voulait à
tout prix sortir de l'indécision. Elles travaillèrent activement. A
midi, la commande était terminée.
--J'irai livrer, dit la grand'mère. Toi, tu te reposeras...
--Non, grand'mère; j'ai besoin de voir Mme Welher.
Vers deux heures, Marie partit, en effet, et refusa de se laisser
accompagner. Elle alla livrer sa commande, s'attarda à peine dans le
magasin de lingerie. Et, aussitôt après, elle se faisait conduire
en voiture au boulevard Saint-Michel... devant une maison meublée,
occupée par des étudiants.
Elle y était déjà venue, une seule fois, en secret, dans une
cruelle circonstance, le jour où elle avait dû avouer à son ami
qu'elle portait en son sein le fruit de leur amour. C'est, hélas!
depuis ce jour qu'elle ne l'avait plus revu! Et cependant il lui avait
juré de ne l'abandonner jamais, dans cette même chambre où elle
allait l'implorer, non pas pour elle, mais pour le pauvre petit être
qui tressaillait dans ses flancs... Elle se souvenait exactement du
numéro de cette chambre, située au premier étage; elle y monta
bravement et frappa. Ne recevant pas de réponse, elle frappa encore.
En ce moment, une voix cria d'en dessous:
--Qui demandez-vous?
Elle rougit violemment et ne répondit pas: elle avait honte de se
montrer; mais le garçon, qui avait la garde de la maison meublée,
monta vivement au premier étage.
--Qui demandez-vous? répéta-t-il brusquement.
Le personnel des hôtels du quartier Latin a généralement peu de
respect pour les femmes. Elle balbutia:
--Monsieur Jean Berthier?
Le garçon chercha un instant; il se souvenait à peine. D'un geste
timide, Marie montra la porte de la chambre.
--Ah! oui! fit-il, le numéro 2... oui... oui...
Il devenait soudain plus poli. Il avait reçu de si grosses étrennes
du locataire de cette chambre!
--Attendez, mademoiselle!
Il descendit presque d'un bond et remonta avec la clef.
--Voici, mademoiselle, entrez donc.
Marie eut une seconde d'espoir.
--Il va venir bientôt? interrogea-t-elle en s'asseyant.
--Dame! Je pense... fit le garçon d'un air niais.
Puis, la dévisageant:
--Je me rappelle... C'est vous qui êtes venue, il y a un mois?
--Oui; mais dites-moi si M. Berthier rentrera bientôt?
--Ah! mademoiselle, il ne m'a pas prévenu; l'autre fois, il m'avait
avisé la veille... on avait apporté des fleurs... Evidemment, il va
venir, s'il vous a donné rendez-vous!
Et il souriait encore plus niaisement. Marie s'était mise à
trembler. Elle entrevoyait une horrible réalité, un mensonge odieux.
Est-ce que cette chambre n'était pas le véritable domicile de Jean?
--Il n'habite donc pas ici? prononça-t-elle fiévreusement.
--Naturellement, mademoiselle, puisqu'il n'a pris cette chambre que
pour ses rendez-vous!
Il sembla à Marie que la maison s'écroulait sur elle; et elle
s'affaissa dans un fauteuil, tandis que le garçon allait voir si
M. Jean Berthier n'arrivait pas. Elle comprenait qu'elle avait été
indignement trahie. Mais, quand le domestique revint, pour dire qu'il
avait regardé le boulevard dans toute sa longueur, et qu'il n'avait
aperçu personne ressemblant à M. Jean Berthier, Marie était debout.
Une pâleur livide s'était répandue sur son visage; mais elle
résistait à ses larmes. Elle donna cinq francs au domestique.
--Voudriez-vous porter une lettre chez M. Jean Berthier?
--Ce serait avec plaisir, mademoiselle, dit-il, empochant la pièce;
mais nous ignorons son adresse...
--Bien, dit Marie, semblant toujours très calme, bien; je reviendrai
une autre fois.
Et elle se dirigea vers la porte.
--Mais si, par hasard, M. Berthier passait par ici, avant que vous
l'ayez vu, que faudrait-il lui dire, mademoiselle?
--Rien!
Elle prononça ce: «Rien!» d'une voix mourante. Qu'aurait-elle à
dire, en effet, à cet homme qu'elle avait tant aimé et qui avait si
abominablement abusé d'elle? A chaque marche de l'escalier, elle
dut s'arrêter et respirer un peu. Le domestique la suivait, avec le
respect d'un homme bien payé.
Marie faillit tomber en traversant le trottoir, assez large en cet
endroit. Le garçon ouvrit la portière de sa voiture et dut la
soutenir pour la faire monter.
--Où faut-il conduire mademoiselle?
--Place des Vosges, balbutia-t-elle.
Et la voiture se fut à peine ébranlée qu'elle s'affalait sur les
coussins, pleurant à grands sanglots et bégayant:
--Oh!... Jean... Jean... Mon adoré... Toi! Avoir fait cela!...
Quand la voiture arriva place des Vosges, elle pleurait encore.
[Illustration: A chaque marche de l'escalier elle dut s'arrêter et
respirer un peu. (Page 8.)]
--Quel numéro? demanda le cocher.
Elle descendit à l'entrée de la rue de Birague, ne voulant pas que
sa grand'mère la vît arriver en voiture. Elle se traîna jusqu'au
jardin, s'assit sur un banc entouré de verdure. Et elle pleura
encore.
Enfin, songeant à sa grand'mère, elle regagna sa maison.
Maman Renaud n'osa pas lui dire combien elle avait été inquiète;
elle demanda seulement, lui voyant les mains vides:
--Tu ne rapportes pas d'ouvrage de chez Mme Welher?
--Non, rien, grand'mère! Je dois y retourner demain...
--Et... pas de lettre en bas?
--Non, pas de lettre, prononça Marie avec un étrange sourire.
--Ce sera pour ce soir... ou pour demain dit la grand'mère affectant
un air tranquille.
--Non, maman Renaud, ni ce soir, ni demain... ni jamais!
C'était la première fois qu'elles parlaient si franchement de
l'abandon de Jean. La grand'mère se mit à dresser la la table pour
le dîner. Marie s'assit auprès de la fenêtre, regardant dans le
vague. Leur repas fut bien triste, bien silencieux. Marie ne mangeait
que pour obéir à sa grand'mère. Et la grand'mère prolongeait le
repas: elle avait peur de cette soirée qu'elles allaient passer, en
face l'une de l'autre, sans un travail pressé qui pût les distraire
de leur douleur.
Cependant, Marie s'installa ensuite à sa table, comme d'habitude, et
rangea toutes ses fournitures, ses morceaux de mousseline, ses fines
broderies, ses dentelles, une foule de choses qui lui restaient
parfois sur ses commandes...
A neuf heures, maman Renaud descendit. Elle avait fixé sa dernière
limite d'espoir à cette soirée: Jean allait leur écrire, sûrement,
pour les rassurer, et expliquer sa conduite de la façon la plus
naturelle.--Quand la concierge lui eut dit, d'un air un peu goguenard,
que le facteur était passé et n'avait rien laissé pour elles, elle
remonta lourdement. Tout était bien fini!
Elle pénétra sans rien dire dans le petit logement et contempla
sa fille, qui leva à peine la tête pour lui sourire. Et aussitôt,
Marie se remit à une besogne qu'elle avait entreprise: elle cousait
de minces bandes de mousseline, séparées par des entre-deux de
valenciennes. Puis, sur une mignonne forme de carton, elle posait son
ouvrage, l'arrondissait et y ajoutait des ruches de dentelle, avec de
petites bouffettes de ruban blanc, très étroit.
--Que fais-tu donc, petite?
--Un bonnet, maman Renaud.
Et, pour le garnir, elle cherchait fiévreusement dans ses provisions;
elle ne trouvait rien d'assez beau.
--Qu'est-ce que c'est que ce bonnet?
--C'est un bonnet, maman Renaud.
Un sourire d'une exquise douceur se répandait peu à peu sur son
visage, effaçant les traces des larmes qu'elle avait versées. Elle
travailla toute la soirée, et elle souriait toujours. Par moment,
elle élevait le bonnet sur son poing, le tendait à sa grand'mère.
--Comment le trouves-tu?
--Bien joli; tu n'as jamais rien fait d'aussi délicat. C'est un
modèle?
--Oui... un modèle! maman...
Et elle avait un air bien mélancolique en disant cela; maman Renaud
était très intriguée. Le bonnet fut achevé à minuit.
--Enfin, s'écria la grand'mère, me diras-tu pour qui tu fais ce
bonnet?
--Oui, maman Renaud.
--Eh bien?... Pour qui?
--Pour mon enfant, grand'mère!
Maman Renaud se redressa toute blême. Et sa première pensée fut une
imprécation contre Jean Berthier.
--Oh! le lâche!... le misérable!...
--Oh! Maman, maman! s'écria Marie, suppliante. Prends garde! Ne
maudis pas le père de mon enfant!
II
DEUX AMIS
Dans cette même journée,--c'est-à-dire le 22 avril 1864,--tous les
habitués du bois de Boulogne, tous les cavaliers qui, chaque matin,
parcourent avec une régularité désespérante, l'allée des Poteaux,
tous ces indifférents qui se connaissent entre eux, au moins de
vue, tous les élégants en un mot, avaient remarqué l'allure morne,
abattue, du jeune marquis de Villepreux. Il revenait lentement de
sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval d'une façon presque
machinale, et répondant d'un geste distrait aux personnes qui le
saluaient.
--Qu'a donc Villepreux ce matin?
Cette phrase avait couru de bouche en bouche, comme toutes ces petites
nouvelles qui naissent le matin dans le monde élégant et, la plupart
du temps, sont oubliées le soir.
En rappelant leurs souvenirs, les jeunes gens qui s'honoraient
d'être les amis de Jean de Villepreux pouvaient affirmer que cette
mélancolie remontait à quelques semaines; mais cela ne les avait
jamais frappés comme dans cette matinée. Et les mauvaises langues
ajoutaient:
--Il ne se prépare pas à entrer gaiement dans le mariage!
Car on savait, par des indiscrétions, comme tout se sait, dans la
vie parisienne, que sa mère préparait pour lui une très brillante
alliance.
Lorsque, vers midi, le marquis arriva devant son cercle--qui était
naturellement celui de l'Union,--il fut étonné de trouver son valet
de chambre, au lieu de son groom, auquel il avait donné l'ordre de
venir prendre son cheval.
[Illustration: Il revenait lentement de sa promenade quotidienne,
dirigeant son cheval... (Page 11.)]
--Monsieur le marquis m'excusera, dit le domestique, en tenant le
cheval tandis que son maître descendait; mais il est arrivé, après
le départ de monsieur, une lettre d'Angoville, avec la mention: très
pressé.
Ces mots: «Une lettre d'Angoville», firent pâlir légèrement le
marquis.
--Vous avez bien fait, dit-il. Donnez.
Il regarda vivement la suscription de la lettre, reconnut l'écriture
de sa mère et murmura: «Déjà?»
Puis, sans ouvrir la lettre, il demanda:
--Est-ce tout?
--Non, monsieur le marquis. M. Florimont, le notaire, a envoyé son
premier clerc dire à monsieur le marquis que l'acte était préparé,
et qu'il viendrait lui-même aujourd'hui à l'hôtel, vers quatre
heures, à moins que monsieur ne?...
--Non. Cela me convient.
--Monsieur déjeune au cercle?
--Oui, et je rentrerai vers trois heures.
Tandis que le marquis de Villepreux pénétrait dans son cercle,
le domestique, Polydore Guépin, l'examina d'un œil sournois et
ironique. L'expression correcte et respectueuse avait bien vite
disparu de son visage.
Une minute après, il s'éloignait en prononçant:
--V'la le grabuge qui se prépare dans la famille. Tenons-nous bien!
[Illustration: Arracher mon amour de mon cœur? fit Villepreux. (Page
19.)]
Cependant, le marquis de Villepreux avait gagné un salon retiré
de son cercle. Et il tenait la lettre de sa mère devant ses yeux,
hésitant à l'ouvrir. Il fit enfin sauter le cachet; et, après
l'avoir parcourue:
--Pauvre mère, murmura-t-il lentement: quelle peine je vais lui
causer!
Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, avait à cette époque une
trentaine d'années. D'une très haute taille, mince, élégant, il
inspirait, par son visage mâle et régulier, autant de sympathie
que d'admiration. Il était très brun et portait la moustache et
la barbiche comme un officier; son nez droit, fin, aux narines
délicates, flexibles, annonçait une rare énergie. Malgré la mode
absurde des élégants de l'Empire, il avait les cheveux coupés drus,
découvrant son front large, un peu bombé; ses lèvres, au sourire
doux, tranchaient adorablement sur son teint mat, et tout son visage
semblait éclairé par ses yeux profonds, brillants, comme ces
diamants noirs qu'on tire du Brésil.
Le marquis de Villepreux possédait toutes les qualités qui se
lisaient sur son visage, ou plutôt toutes les vertus, car c'est le
seul mot qui corresponde exactement aux sentiments si chevaleresques
qui l'avaient animé depuis sa plus tendre enfance. On citait de lui
des faits d'un courage insensé ou d'une bonté parfaite: un enfant
sauvé par lui dans un incendie de campagne lorsqu'il n'avait encore
que douze ans; tout son argent donné sans hésitation, à diverses
reprises, lorsqu'il entendait parler de malheureux frappés par une
catastrophe; une complaisance, une patience inaltérables vis-à-vis
de son frère cadet, qui cependant le jalousait et lui rendait chaque
acte de bonté par une vilenie; enfin, lorsque sa mère était devenue
veuve, un dévouement entier, absolu, pour remplacer son père, un
dévouement poussé jusqu'au sacrifice de son avenir; il avait, en
effet, renoncé de lui-même à la carrière militaire, pour pouvoir
mieux se consacrer au bonheur de cette mère chérie.
--Dans quelle abominable situation suis-je tombé! murmura-t-il
encore.
Et il était tout abîmé dans ses réflexions, lorsque de joyeuses
exclamations retentirent; et, au bruit des chaises remuées, des cris,
des saluts, il lui fut aisé de deviner qu'un membre du cercle, absent
depuis longtemps, venait d'arriver. Il se dirigea vers le grand salon
et demeura tout stupéfait, en apercevant un lieutenant de chasseurs
à pied, entouré de membres du cercle, à qui il distribuait gaiement
des poignées de main. Puis il prononça:
--Brettecourt! Ah! qu'il arrive à propos!--Henri!
Le lieutenant se précipita aussitôt vers lui les bras tendus:
--Jean!
Pendant une minute, les deux hommes se tinrent embrassés. Et les
autres membres du cercle, sachant la vive amitié qui unissait le
comte Henri de Brettecourt au marquis de Villepreux, les laissèrent
seuls.
--Toi, à Paris! s'écriait Jean. Sans m'avoir prévenu!
--Envoyé tout à coup par mon général pour faire un rapport au
ministre, je n'avais guère le temps d'écrire...
--Ah! tu arrives bien, Brettecourt!
--Encore quelque duel?
--Non. Des choses plus graves... Tu as un congé de?...
--D'un mois.
--Et tu ne me quittes plus?
--Tu sais bien que je n'ai plus d'autre famille que toi!
--Commençons par déjeuner; car je suppose que tu rapportes d'Afrique
un appétit...
--Terrible!... La cuisine des Bédouins ne vaut décidément pas celle
du cercle...
Quelques instants après, les deux amis étaient installés dans un
coin de la salle à manger, à une table à part, et pouvaient causer
librement.
Le lieutenant comte de Brettecourt ressemblait étrangement à son ami
Villepreux. Comme lui, il était grand, brun, énergique; il n'y avait
entre eux de différence que pour les yeux: ceux de Brettecourt
était bleus, d'un bleu clair, perçant, des yeux qui, sans lunette
d'approche, malgré les mirages du désert, découvraient l'ennemi à
des distances insensées, motif qui le faisait régulièrement placer
en tête des colonnes. Ses yeux, en ce moment, paraissaient d'autant
plus clairs, que sa peau était brunie, hâlée.
--Je vois que tu as pris leur teint à tes amis les Arabes, dit
Villepreux en riant.
--Nous leur avons pris tant de choses! fit Brettecourt en vidant un
verre de ce pontet-canet qu'on appelle, au club de l'Union, le cru des
ambassadeurs.
Brettecourt avait en effet l'habitude d'enlever beaucoup de choses à
l'ennemi. Et, d'une dernière affaire, il avait rapporté les galons
de lieutenant et le ruban rouge.
--Mes compliments! lui dit Villepreux en lui montrant sa boutonnière.
--Bah! fit modestement Brettecourt; je t'assure que je n'ai pas eu
grand mal...
--Enfin, conte-moi tout de même la chose...
--Oh! c'est toujours la même histoire: des imbéciles d'Arabes,
auxquels un fanatique de marabout a monté la tête, et qui
s'imaginent qu'ils n'ont qu'à lever l'étendard de la révolte
pour vaincre la France; un tourbillon de cavaliers qui court sur
nos avant-postes, et une compagnie de chasseurs à pied qui passe à
travers en promenade militaire, avec agrément de coups de feu: c'est
tout simple. Le sergent Blandan nous a donné l'exemple.
--Les héros trouvent toujours que c'est tout simple d'être des
héros!
--Mais en voilà assez sur mon compte! Parlons de toi, des tiens! Je
sais que ta mère est déjà partie pour Angoville, et je sais même
que tu as reçu une lettre d'elle ce matin...
--Tu es donc passé chez moi?
--Aussitôt que j'ai eu vu le ministre. Le devoir d'abord, ensuite
l'amitié. Je n'ai rencontré que ton frère...
--Ton ami? dit en souriant le marquis.
--Non, fit involontairement Brettecourt, le frère de mon ami, et
c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathisé avec lui. Cela
date de loin; il t'a joué tant de vilains tours!
--Il faut pardonner à Honoré, répliqua vivement le marquis. Il est
venu au monde avec un caractère un peu triste...
--Oh! mais il m'a reçu d'une façon charmante, s'écria Brettecourt,
désireux d'effacer la peine qu'il venait de faire à ce noble cœur
de Villepreux; et nous avons longuement causé de toi.
--De moi?
--De qui donc aurions-nous parlé? De telle sorte qu'avant même de
t'avoir vu, je suis renseigné, et très exactement, sur tout ce que
tu as fait depuis mon dernier congé... sur la grande sagesse qui
s'est emparée de toi tout d'un coup, sur la mélancolie qui a
succédé à ta folle gaîté d'autrefois, préludant bien au grand
acte que tu vas accomplir... Et je n'attends plus qu'un mot de toi,
pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable
jeune fille; et il n'y a qu'une mère comme la tienne pour vous tenir
en réserve un pareil bijou.
--Mlle de Persant a donc su conquérir une petite place dans ton
cœur?
--Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue,
plusieurs fois, à Angoville, pendant les vacances; et si la jeune
fille a tenu ce que promettait l'enfant...
--Oui, elle est de tous points accomplie, déclara Villepreux; et
je suis heureux, très heureux que ton opinion sur elle soit si
flatteuse.
III
LA CONFIDENCE
--Mais où diable veux-tu en venir? s'écria Brettecourt très
surpris. Tu parles avec une gravité...
--C'est qu'il s'agit réellement de choses très graves. Ecoute-moi
bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mère veut me donner pour
femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais
parlé ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire
connaître son espérance, la plus chère de toutes ses espérances,
m'écrit-elle... Elle a retiré sa pupille du couvent de Rennes où
s'achevait son éducation; elle n'a pas eu le courage de se priver
encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent,
toutes deux, à Angoville... où je ne me rendrai cependant pas, en ce
moment; car... je ne peux pas épouser cette enfant!
--Parlerais-tu sérieusement? Tu me fais peur!
--Si sérieusement, répondit Villepreux avec un grand calme, que
j'avais songé à aller te trouver en Afrique, pour te confier mes
projets. Tu es le seul ami à qui je puisse ouvrir mon cœur. Dans les
circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander
des conseils, qu'on ne suit généralement pas, du moins de dire ses
angoisses...
--Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant?
--Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait
sauter sur ses genoux, dont on a guidé les premiers pas, dont on a
pris l'habitude de se considérer comme le protecteur... C'est moi,
je te donne là un détail enfantin mais qui te fera tout comprendre,
c'est moi qui lui ai montré ses lettres quand elle a appris à
lire... J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme!
--Ton affection deviendrait bien vite de l'amour...
--Non! déclara énergiquement Villepreux. Il y a un an encore,
j'aurais raisonné comme toi, parce que, il y a un an, je ne
connaissais pas l'amour... le véritable amour!...
Lentement, Brettecourt prononça:
--Jean, tu aimes une méchante femme!
Villepreux devint blême.
--Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!... Tu connaîtras
tout à l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord
m'occuper de toi, de Juliette... Ton cœur est libre, n'est-ce pas?
--Parbleu! fit légèrement Brettecourt.
--Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais existé de projet de mariage
entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et
moi, il ne saurait exister aucune susceptibilité; or, je n'épouserai
jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtisée
pour son argent; son mariage ressemblerait alors à tous les mariages
de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords
terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre
père est mort ruiné; mais je sais qu'aucun sentiment d'intérêt
n'influerait sur ta volonté; tu es le seul homme que je veuille pour
le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur...
--Mais si elle t'aime déjà?
--Affection de sœur, ami! Et tu n'auras qu'à paraître, à te
montrer tel que tu es, si bon, si brave, si généreux, portant si
dignement ton grand nom; et la chère enfant t'aura bien vite ouvert
son cœur... Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je
m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les
deux êtres que j'aime le plus au monde après ma mère!...
--Et... cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt.
--Oh! elle! s'écria Villepreux en lui serrant violemment la main, il
y a des moments où je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma
mère elle-même!
Brettecourt fut bouleversé par l'animation de son ami.
--Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un
amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!... Ami, il
faut arracher un tel amour de ton cœur! Tu avais raison: je reviens
à propos pour lutter contre toi-même!
--Arracher mon amour de mon cœur? fit Villepreux, avec un regard
jeté vers le ciel; tu en arracherais plutôt la vie! Pour la seconde
fois, tu viens de blâmer, d'insulter presque mon amour... Si
tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du
mauvais--elles sont aussi dangereuses les unes que les autres--qui
passent leur vie à se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit
à empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une
jeune fille, noble et belle malgré l'obscurité de sa naissance...
Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a
complètement transformé...
Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il
reprit:
--Oui... Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement à bien
assurer le bonheur de ma mère, et, pour toutes les autres choses
de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais
réfléchi à l'avenir... Je n'avais jamais songé au mariage. Je
vivais heureux, ou plutôt me croyant heureux, libre, indifférent...
quand tout à coup cet amour a pénétré en moi, faisant de moi un
homme. Jusqu'au jour, vois-tu, où une femme s'est donnée à vous,
n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on
n'est qu'un enfant! Le véritable amour vous fait comprendre la vie
avec tous ses devoirs, toutes ses difficultés, mais aussi avec ses
bonheurs profonds, durables, certains!... Si tu connaissais celle qui
l'a causé, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrière, une
pauvre petite ouvrière en lingerie! Ses parents appartenaient à la
bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mère,
avec qui elle vit, dans un état voisin de la misère. La jeune fille
que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui
possède des millions, est une simple ouvrière. Je l'aime depuis
plusieurs mois; _et elle est toujours une simple ouvrière_. Pour
elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un
modeste étudiant, qui l'épousera après avoir pris son titre de
docteur en droit. Ce vieux roman du _Lion amoureux_, qui te semblera
peut-être bien banal, a changé toutes mes pensées. La pureté de
sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les
légères amours que j'avais eues jusque-là, qu'il n'a fallu que
quelques jours pour me montrer l'inanité du bonheur mondain... J'ai
passé des heures délicieuses dans les deux chambrettes qui servent
de logement à la grand'mère et à la petite-fille... Et, un jour de
folie, j'ai abusé de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous
sommes unis par le plus sacré, le plus respectable de tous les
liens...
--Un enfant?
--Qui naîtra dans quelques mois!--Ah! quand elle m'annonça cela,
elle pleurait d'abord... Elle tremblait à l'idée d'avouer à sa
grand'mère la faute commise... Et puis, peut-être y avait-il
aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidît ma
tendresse... Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils--mon
cœur me dit que c'est un fils--portera mon nom! Me blâmerais-tu,
Brettecourt?
--Moi! Te blâmer de faire ton devoir d'honnête homme?
--Ah! que ta parole me fait de bien!
--Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné.
Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils!
--Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce
n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même
temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt!
Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais
voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est
ma seule souffrance...
--Et ta mère?
--Ah! ma mère!... Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même
que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette
situation ait été complètement dénouée... Je n'osais même plus
écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la
force de mentir!...
--Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera
l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?... Mais la
mère de l'enfant!...
--Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement
Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les
dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui
iras lui parler en mon nom...
--Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à
l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.
--Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie
nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité
mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face
d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi...
--Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!
--Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans
cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de
cheval, ou en me battant en duel... Tiens, notre camarade Vauchelles
est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant,
depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot
désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à
l'épée... Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans
cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après.
Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament
est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je
veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et
lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela,
j'attendrai plus tranquillement l'avenir.
Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin:
--Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible
que tu te sois trompé... qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître,
j'estime la jeune fille que tu aimes... Je craignais pour toi quelque
amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai
donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je
l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager
sans colère ta situation; je serai même rusé--on apprend la ruse à
la guerre---je la prendrai par l'enfant... Et puis, l'indulgence des
mères est comme celle de Dieu, si grande!... Peut-être ton bonheur
s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience
m'impose: je veux voir ta fiancée!
--Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux.
En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que
son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui
donner sa leçon habituelle.
Brettecourt proposa aussitôt:
--Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon
assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.--Mon plastron et
mon masque sont toujours là?
--Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en
faire enlever la poussière.
IV
L'ACCIDENT
Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode,
comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait
une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait
aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec
simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures
et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux
d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre.
Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire
de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux
jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par
les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des
élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces
historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux,
contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme
lui, fait graver un _Ave Maria_ de chaque côté de son épée; il y
avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles
les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées
allemandes.
Les deux amis furent accueillis, avec une familiarité respectueuse,
par le vieux maître d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en
lui tendant la main;
--Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux «coupé» qui,
dans notre dernière rencontre avec les Arabes, m'a sauvé la vie?
Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia
quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais
rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment.
Déjà, les deux amis se préparaient pour l'assaut, enlevaient leurs
vêtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque,
et essayaient leur épées tout en s'alignant sur la planche. Tandis
qu'ils tâtaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur
plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume,
il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu
terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec
sa parfaite élégance, sa correction impeccable, était un adversaire
tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux récits, leur
dit:
--Jadis, à la fin des tournois, il arrivait qu'on donnât pour
récompense une épée au meilleur assaillant et un heaume au meilleur
défendant; il faudrait vous donner à tous deux l'épée et le
heaume.
Puis, il s'éloigna pour donner une leçon à un autre élève; mais
de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-là, ses
meilleurs. Bientôt, Villepreux et Brettecourt s'arrêtèrent et,
se plaçant dans l'encoignure d'une fenêtre, reprirent leur
conversation. Jean éprouvait un bonheur infini à pouvoir enfin
parler de sa chère fiancée, lui qui depuis si longtemps était
forcé de garder le secret de son amour!
Puis, se remettant sur la planche, il proposa:
--Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi
facilement que tes Arabes?
L'assaut recommença; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis
ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu à peu, tout à ce
plaisir des armes qu'éprouvent avec tant de passion les fanatiques
de l'épée. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil,
s'amusant à critiquer Brettecourt qui, à mesure que l'assaut
s'avançait, devenait plus nerveux, bondissait, lançait son arme
d'une façon saccadée. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint à le
toucher deux fois. Ils se reposèrent encore.
--Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt.
--Sais-tu que tu m'attaques comme si j'étais un Arabe?
--Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a débarrassé de mon
dernier Bédouin.
[Illustration: Déjà les deux amis se préparaient pour l'assaut.
(Page 22.)]
Ils retombèrent en garde. Des membres du cercle étaient venus les
regarder. Brettecourt, cherchant effectivement à refaire ce qu'il
appelait le coup de son Bédouin, s'amusait à ne plus viser qu'à la
tête; et Villepreux, négligeant presque de l'attaquer, défendait
sa tête d'un jeu si serré que son ami n'avait pas encore pu
l'atteindre.
Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre;
Villepreux l'attaqua à son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune
officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il
se précipita sur Villepreux, «quitta le fer» de son ami, puis, le
battant aussitôt d'un mouvement sec, l'écarta et, allongeant le
bras avec une rapidité foudroyante, lui porta un coup furieux à la
tête... En ce moment, le vieux maître d'armes s'écriait, d'une voix
angoissée par la terreur:
--Arrêtez, monsieur le comte, arrêtez! Votre épée est
démouchetée! Arrêtez!
Il était trop tard!
L'épée démouchetée de Brettecourt avait déjà frappé le masque
de Villepreux; et elle était lancée avec tant de violence que la
pointe, se frayant un chemin à travers les mailles du masque, avait
atteint le marquis à l'œil droit.
Brettecourt éprouva cette impression si particulière que donne une
arme pénétrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure;
et cela était d'autant plus affreux pour lui qu'il avait éprouvé
d'abord la résistance du masque.
[Illustration: Alors il se précipita à genoux devant lui. (Page
25.)]
Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commencé de
prononcer le mot: «Touché!» Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se
perdit en un soupir étouffé: sa main laissa échapper son arme; et,
pendant une demi-minute, qui sembla interminable à Brettecourt,
il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force
supérieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une
plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami
épouvanté:
--Villepreux! Villepreux! s'écria ce dernier.
Son ami ne répondit pas. Alors, il se précipita à genoux devant
lui, murmurant d'une voix brisée:
--Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?... Je t'en supplie, parle-moi!...
Un mot seulement...
Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de
Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, après avoir fait
un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrêta, saisi de terreur.
Comment le visage de son ami allait-il lui apparaître?
Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps
du marquis. Les autres assistants, glacés d'effroi, les laissaient
faire. Le maître d'armes murmurait;
--Courage, monsieur le comte... Il faut bien voir... Et puis, ce n'est
peut-être rien, un simple évanouissement...
Grandier essayait de se tromper lui-même; il ne devinait que trop ce
qui s'était passé derrière ce masque. Dans sa jeunesse, il avait
été témoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le
masque avec des précautions infinies; et lorsqu'il vit l'œil crevé,
étalé tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel
cri de désespoir que tous les assistants en furent remués. Puis, se
redressant brusquement, il s'élança vers une panoplie où étaient
accrochées de vieilles armes, arracha une de ces épées courtes que
portaient les Français au treizième siècle; et, la plaçant contre
sa poitrine, il se précipita, croyant tomber auprès de son ami...
Cet ami, c'était toute sa famille; il l'avait frappé à mort, il
voulait partir avec lui...
Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le
perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle âme dans une
dernière pensée de fidèle amitié. Cet homme était, justement, le
baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout à l'heure, et
qui avait deviné ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt;
et, lorsque celui-ci voulut se précipiter sur l'arme qu'il avait
détachée de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces,
mais nerveux, vigoureux, enlevé et porté dans une salle voisine,
tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononçait:
--Pas de bêtises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre
vie!
Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de
ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prévenir une
catastrophe.
--C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il.
En lui-même, Brettecourt murmura: «Il a raison; _ma vie ne
m'appartient plus_... Villepreux mort, c'est sa fiancée perdue dans
la vie, abandonnée, son enfant sans père... Mon devoir est de
le remplacer, d'être le père de cet enfant!» Puis, une nouvelle
terreur le glaça; sa présence d'esprit lui revenait peu à peu:
son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la
trouverait-il, puisqu'elle-même ne connaissait son amant que sous un
nom supposé? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une
expression résolue.
--Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout à l'heure un moment de
faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le
courage de supporter mon malheur.
Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de
son ami, le regardant d'un œil hébété; et il se mit à pleurer
lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par
moments, le secouaient tout entier.
Cependant, le vieux Grandier, aidé par quelques membres du cercle,
donnait les premiers soins au marquis de Villepreux.
--Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait
le maître d'armes.
Vauchelles défaisait le plastron, tâtait la poitrine.
--Il respire encore, dit-il à voix basse:
--Mais si peu, monsieur le baron!
--L'œil est bien perdu.
--Ah! si ce n'était que l'œil!
Et Grandier, d'un signe de tête, montra l'arme de Brettecourt; il
n'était que trop facile de deviner à quelle profondeur elle avait
pénétré dans le cerveau.
En attendant l'arrivée d'un médecin, qu'un domestique était allé
chercher, les membres du cercle qui avaient assisté à l'assaut se
répandaient dans toutes les salles, annonçant la sinistre nouvelle.
Et c'était un défilé de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils
n'y passaient que peu d'instants, moins pour échapper au spectacle
de ce corps à peu près inanimé qu'à celui de la douleur de
Brettecourt, qui faisait mal à voir.
Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pénétrait dans
la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui était presque une
consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'était le médecin
de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment où il
partait pour ses visites de l'après-midi.
En voyant ce médecin, qui allait prononcer l'arrêt suprême,
Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glacé d'effroi, alla
se plaquer contre le mur: ou eût dit un criminel attendant sa
condamnation.
M. Delmas, ne songeant qu'au blessé, ne vit pas Brettecourt. Il
s'agenouilla devant Villepreux, étudia d'abord sa respiration, lente,
à peine perceptible, le pouls qui était très faible; il n'eut
pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutôt
les mains, les pieds, qu'il fit mettre à nu et qui étaient froids,
livides; il regarda aussi l'épée. Puis, tristement:
--Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question
d'heures...
--O mon Dieu! s'écria Brettecourt.
Et ses sanglots éclatèrent de nouveau, si douloureux, si
lamentables, que le médecin courut à lui.
--Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si brutalement franc; je
ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'étais l'ami de votre
famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai,
s'il le faut, d'annoncer à la marquise, dès qu'elle sera de retour
à Paris, que la fatalité est seule coupable.
--Merci, docteur, merci! s'écria Brettecourt en lui serrant la main.
Je viens de le promettre à mon ami de Vauchelles: je saurai être
fort, je le dois, pour des motifs peut-être encore plus graves
que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprême prière à vous
adresser... au nom de mon pauvre ami...
--Parlez!
--Reprendra-t-il connaissance?
--Je n'ose pas vous en répondre.
--Il est irrévocablement perdu?
--Irrévocablement!
Brettecourt se cacha le visage dans les mains, réfléchissant à
cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret?