CATALINA

_A Monsieur Victor WILDER_.

--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec

son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude

l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux

sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes

pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de

profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je

résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant

quelques semaines d'exil.

Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations,

auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il

enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet

d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde

phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon

entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé_. Je

voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux

ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne

pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car

je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après

mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de

moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que

cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.

Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de

rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du

globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne

voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et

oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce

signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule

Ibérique.

Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle

du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une

cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai

pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse

à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les

chefs-d'œuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des

maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos

éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes

souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la

nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi

aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie,

Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.»

Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les

sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature,

je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_,

grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui

préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.

Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille

modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la

pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la

maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.

Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du

Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne

et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner,

je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour

Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage.

On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous

apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après,

nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité

de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.

Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers

de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya

passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint

s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai,

puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population

nouvelle.

On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages

d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits

des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans

l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient

soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers

la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé

ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie

provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de

marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de

mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade

d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il

portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui.

--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler?

lui demandai-je.

J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui

s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol

étranger, il m'avait pris les deux mains:

--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?

--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard!

En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.

Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi

que deux vieux amis qui se retrouvent.

--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs

tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée

zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de

petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de

grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les

capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens;

puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un

splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)

Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.

--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.

A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de

topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile

d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se

retourna.

--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes

fortunes, ce soir!

C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un

foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles

crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa

course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse,

violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.

--Olè! s'écria-t-elle.

Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude

pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui

passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où

tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries

brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était

suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis,

chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et

d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de

sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en

souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles

paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de

cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux

derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.

En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières,

nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de

savanes.

--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.

--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens

d'arriver, lui répondis-je.

--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la

mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu,

nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle

basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques

autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez

nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce

Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons!

ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa

faire en nous regardant.

La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.

Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le

vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous

hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous,

essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les

ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.

Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.

--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est

dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.

--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.

--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de

cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui

plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces

sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans

les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq

cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude

sud.--Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle

s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.

L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...

Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et

s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.

Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une

gravité de visage des plus saisissantes.

Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes

yeux:

--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée

ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais

plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un

anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour

jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des

reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais

m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à

demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en

nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour

monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.

--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.

--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on

dormira bien; le lit est bon.

Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un

bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter

une parole.

Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un

instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie:

«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.

La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près

d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une

serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux

bougies allumées.

Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les

paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux

engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle.

L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.

Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable

amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur

de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.

D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour

de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.

Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du

lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de

ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina

aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me

tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la

plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux

éclats, me défendant de boire.

--Trop tard!... lui dis-je.

Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.

--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd.

Je veux dormir.

--Moi aussi, répondit-elle.

Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant.

Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer

duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une

fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait,

s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.

Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel

l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on

l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:

--Bonne nuit, monsieur!

J'entrai.

A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés

par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge

ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les

deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et

par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une

cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit,

dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.

Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi

surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,

chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait

laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je

posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de

cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà

presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la

tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je

m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en

apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et

bienfaisant sommeil.

Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je

crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon

repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y

accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands

dans l'obscurité.

Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina,

l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes

lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa

tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre,

mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel

que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.

J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore

endormie.

Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille

église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.

Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant

encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah!

ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers

coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de

ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et

réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt

la cloison d'une pièce voisine_.

En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu

de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à

droite et à gauche!

Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.

Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me

semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je

commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une

sorte de _sifflet de bois mouillé_.

Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais

bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.

Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en

haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements,

très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent

à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient

des pas précipités de gens qui s'enfuient...

J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant

_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec

une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de

terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout

de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la

tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait

parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa

main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle

_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela

signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,

dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes

mes forces dans l'obscurité.

--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?

A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique

assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans

l'hôtellerie:

--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!

On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:

--Au diable!

--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable

dans la chambre!

Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.

Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je

rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait

avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la

chose inconnue--devait être imminent!

Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et

je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne

seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche,

j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le

tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai

fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.

Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit

d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.

Le bruit s'était arrêté.

Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette

vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le

lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à

plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant

_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait

d'apercevoir.

Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je

crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété

aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage

affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me

sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur

l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!

Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant

Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa

cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les

yeux.

Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un

entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un

constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze

mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des

Guyanes.

Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable

ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi

environ_ hors des nœuds qui le desserraient d'autant.

Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui

heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer,

davantage de ses entraves, pendant ce minuit!

Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers

moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre,

tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de

son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de

l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues

en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide,

pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement,

l'éclairer!

D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon

réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des

fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins

de deux pieds de mon visage_...

A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute

ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais

faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la

mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit,

le sifflement!--me réveilla l'être.

La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...

Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon

brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la

chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement

faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes

bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir,

redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec

elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte

sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et

s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal,

se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des

meubles,--nous parvenait de l'intérieur.

Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.

En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.

Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au

dehors.

Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course

éperdue, vers la ville.

La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots

luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux

le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à

l'autre.

En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je

courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche

de départ pour la France.

Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords

de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et

enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de

métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour

remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions

récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.»

Le secret de l'échafaud · 第 15 / 23 题