Oui, au Nord de l'Ile. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il

disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici, dans les feuilles. Il

ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui, et je crois qu'il

pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais

aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus

interrogé. J'entendais qu'il souriait trop gravement; j'entendais qu'il

fermait les yeux et qu'il voulait se taire...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne nous a rien dit de tout cela!

LA JEUNE AVEUGLE.

Vous ne l'écoutez pas quand il parle!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Vous murmurez tous quand il parle!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il nous a dit simplement «Bonne nuit» en s'en allant.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut qu'il soit bien tard.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il a dit deux ou trois fois «Bonne nuit» en s'en allant comme s'il

allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant « Bonne nuit;

bonne nuit! »--La voix change quand on regarde quelqu'un fixement.

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Ayez pitié de ceux qui ne voient pas!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oui est-ce qui parle ainsi sans raison?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est celui qui n'entend pas.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Taisez-vous!--ce n'est plus le moment de mendier!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Où allait-il chercher du pain et de l'eau?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il est allé du côté de la mer.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

On ne va pas ainsi vers la mer à son âge!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Sommes-nous près de la mer?

LA VIEILLE AVEUGLE.

Oui; taisez-vous un instant; vous l'entendrez.

[Murmure d'une mer voisine et très calme contre

les falaises.]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends que les trois vieilles qui prient.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ecoutez bien, vous l'entendrez à travers leurs prières.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Oui; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Elle était endormie; on dirait qu'elle s'éveille.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il a eu tort de nous mener ici; je n'aime pas à entendre ce bruit.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous savez bien que l'Ile n'est pas grande, et qu'on l'entend dès

qu'on sort de l'enclos de l'hospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne l'ai jamais écoutée.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui; je n'aime pas à

l'entendre de près.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Moi non plus; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici; il était inutile de nous mener si

loin.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il faisait très beau ce matin; il a voulu nous faire jouir des derniers

jours de soleil, avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Mais j'aime mieux rester dans l'hospice!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où

nous sommes. Lui-même ne l'a jamais entièrement parcourue; il y a une

montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à

descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin

qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du

dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé

seul.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il a raison; il faut songer à vivre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Mais il n'y a rien à voir au dehors!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Sommes-nous au soleil, maintenant?

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne crois pas; il me semble qu'il est très tard.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Quelle heure est-il?

LES AUTRES AVEUGLES.

Je ne sais pas.--Personne ne le sait.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Est-ce qu'il fait clair encore? [Au sixième aveugle.]--Ou êtes-vous?--

Voyons; vous qui voyez un peu, voyons!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois qu'il fait très noir; quand il fait du soleil, je vois une

ligne bleue sous mes paupières; j'en ai vu une, il y a bien longtemps;

mais à présent, je n'aperçois plus rien.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Moi, je sais qu'il est tard quand j'ai faim, et j'ai faim.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Mais regardez le ciel; vous y verrez peut-être quelque chose!

[Tous lèvent la tête vers le ciel, à l'exception des

trois aveugles-nés qui continuent de regarder

la terre.]

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne sais si nous sommes sous le ciel.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

La voix résonne comme si nous étions dans une grotte.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir.

LA JEUNE AVEUGLE.

Il me semble que je sens le clair de lune sur mes mains.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois qu'il y a des étoiles; je les entends.

LA JEUNE AVEUGLE.

Moi aussi.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'entends aucun bruit.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que le bruit de nos souffles!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que les femmes ont raison.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'ai jamais entendu les étoiles.

LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS.

Nous non plus.

[Un vol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans

les feuillages.]

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ecoutez! écoutez!--Qu'y a-t-il au-dessus de nous?--Entendez-vous?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Quelque chose a passé entre le ciel et nous!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne connais pas la nature de ce bruit.--Je voudrais rentrer à l'hospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait savoir où nous sommes!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

J'ai essayé de me lever; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose

plus étendre les mains.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait savoir où nous sommes!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne pouvons pas le savoir!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Il faut que nous soyons très loin de la maison; je ne comprends plus

aucun bruit.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Depuis longtemps, je sens l'odeur des feuilles mortes!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un a-t-il vu l'Ile autrefois et peut-il nous dire où nous

sommes?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous étions tous aveugles en arrivant ici.

264 LES AVEUGLES

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous n'avons jamais vu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne nous inquiétons pas inutilement; il reviendra bientôt; attendons

encore; mais à l'avenir, nous ne sortirons plus avec lui.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne pouvons pas sortir seuls!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sortirons plus, j'aime mieux ne pas sortir.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous n'avions pas envie de sortir, personne ne l'avait demandé.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

C'était jour de fête dans l'Ile; nous sortons toujours aux grandes fêtes.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore, en me

disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très

haut!--Etait-ce vrai? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu

le soleil.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Moi aussi; il y a des années; lorsque j'étais enfant; mais je ne m'en

souviens presque plus.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se

montre? Qui est-ce qui s'en aperçoit? Je ne sais jamais si je me promène

à midi ou à minuit.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

J'aime mieux sortir à midi; je soupçonne alors de grandes clartés; et

mes yeux font de grands efforts pour s'ouvrir.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille; il y

avait un grand feu ce matin...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il pouvait nous mener au soleil dans la cour; on est à l'abri des

murailles; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la

porte est fermée;--je la ferme toujours.--Pourquoi me touchez-vous le

coude gauche?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne vous ai pas touché; je ne peux pas vous atteindre.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je vous dis que quelqu'un m'a touché le coude!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ce n'est pas un de nous.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous ne pouvons pas attendre éternellement!

[Une horloge très lointaine sonne douze coups très

lents.]

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Oh! comme nous sommes loin de l'hospice!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il est minuit!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est midi!--Quelqu'un le sait-il?--Parlez!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne sais pas; mais je crois que nous sommes à l'ombre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne m'y reconnais plus; nous avons dormi trop longtemps!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'ai faim!

LES AUTRES AVEUGLES.

Nous avons faim et soif!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Y a-t-il longtemps que nous sommes ici?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il me semble que je suis ici depuis des siècles!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je commence à comprendre où nous sommes...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait aller du côté où minuit est sonné...

[Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement

dans les ténèbres.]

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Entendez-vous?--Entendez-vous?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sommes pas seuls ici?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il y a longtemps que je me doute de quelque chose; on nous écoute.--

Est-il revenu?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne sais pas ce que c'est; c'est au-dessus de nous.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Les autres n'ont-ils rien entendu?--Vous vous taisez toujours!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous écoutons encore.

LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends des ailes autour de moi!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je commence à comprendre où nous sommes... L'hospice est de l'autre côté

du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au

nord de l'Ile. Nous ne sommes pas loin du fleuve, et peut-être

l'entendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller

jusqu'au bord de l'eau s'il ne revenait pas... Il y passe, jour et nuit,

de grands navires et les matelots nous apercevront sur les rives. Il se

peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare; mais je n'en

connais pas l'issue... Quelqu'un veut-il me suivre?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Restons assis!--Attendons, attendons;--on ne connaît pas la direction

du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice;

attendons, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus? Il nous l'a expliqué en

marchant.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'y ai pas fait attention.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un l'a-t-il écouté?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut l'écouter à l'avenir.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous savez bien que nous venons d'ailleurs.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous venons de l'autre côté de la mer.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'ai cru mourir pendant la traversée.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Moi aussi;--nous sommes venus ensemble.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous sommes tous les trois de la même paroisse.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

On dit qu'on peut la voir d'ici, par un temps clair;--vers le

Nord.--Elle n'a pas de clocher.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous avons abordé par hasard.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je viens d'un autre côté...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

D'où venez-vous?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je n'ose plus y songer... Je ne m'en souviens presque plus quand j'en

parle... Il y a trop longtemps... Il y faisait plus froid qu'ici...

LA JEUNE AVEUGLE.

Moi, je viens de très loin...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

D'où venez-vous donc?

LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique?--

C'est trop loin d'ici; c'est au delà** des mers. Je viens d'un grand

pays... Je ne pourrais le montrer que par signes; mais nous n'y voyons

plus... J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et l'eau et

le feu, des montagnes, des visages et d'étranges fleurs... Il n'y en a

pas de pareilles dans cette Ile; il y fait trop sombre et trop

froid... Je n'en ai plus reconnu le parfum depuis que je n'y vois

plus... Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs... J'étais trop jeune

alors pour savoir où j'étais... Je jouais encore au bord de la mer...

Mais comme je me souviens d'avoir vu!... Un jour, je regardais la neige

du haut d'une montagne... Je commençais à distinguer ceux qui seront

malheureux...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Que voulez-vous dire?

LA JEUNE AVEUGLE.

Je les distingue encore à leur voix par moments... J'ai des souvenirs

qui sont plus clairs quand je n'y pense pas...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Moi, je n'ai pas de souvenirs...

[Un vol de grands oiseaux migrateurs passe avec des

clameurs au-dessus des feuillages.]

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Quelque chose passe encore sous le ciel I

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi êtes-vous venue ici?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

A qui demandez-vous cela?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

A notre jeune sœur.

LA JEUNE AVEUGLE.

On m'avait dit qu'il pouvait me guérir. Il m'a dit que je verrai un

jour; alors je pourrai quitter l'Ile...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous voudrions tous quitter l'Ile!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous resterons toujours ici!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est trop vieux; il n'aura pas le temps de nous guérir!

LA JEUNE AVEUGLE.

Mes paupières sont fermées, mais je sens que mes yeux sont en vie...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Les miennes sont ouvertes.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je dors les yeux ouverts.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne parlons pas de nos yeux!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il n'y a pas longtemps que vous êtes ici?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'ai entendu un soir, pendant la prière, du côté des femmes, une voix

que je ne connaissais pas; et j'entendais à votre voix que vous étiez

très jeune... J'aurais voulu vous voir, à vous entendre...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne m'en suis pas aperçu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il ne nous avertit jamais!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin?

LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne me suis jamais vue.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous

interrogeons et nous nous répondons; nous vivons ensemble, nous sommes

toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes!... Nous

avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus que

les mains...

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous n'avons jamais vu la maison où nous vivons; nous avons beau tâter

les murs et les fenêtres; nous ne savons pas où nous vivons!...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

On dit que c'est un vieux château très sombre et très misérable, on n'y

voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la

chambre du prêtre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quand je garde le troupeau, aux environs de l'hospice, les brebis

rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de la

tour...--Elles ne m'ont jamais égaré.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne

nous sommes jamais aperçus! On dirait que nous sommes toujours seuls!...

Ilfaut voir pour aimer...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je rêve parfois que je vois...

LE PLUS VIEL AVEUGLE.

Moi, je ne vois que quand je rêve...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne rêve, d'ordinaire, qu'à minuit.

[Une rafale ébranle la forêt, et les feuilles tombent

en masses sombres.]

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Oui est-ce qui m'a touché les mains?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose tombe autour de nous!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Cela vient d'en haut; je ne sais ce que c'est...

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Oui est-ce qui m'a touché les mains?--Je m'étais endormi; laissez-moi

dormir!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Personne n'a touché vos mains.

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Qui est-ce qui m'a pris les mains? Répondez à haute voix, j'ai

l'oreille un peu dure...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne le savons pas nous-mémes.

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Est-on venu nous avertir?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il est inutile de répondre; il n'entend rien.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut avouer que les sourds sont bien malheureux!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je suis las d'être assis!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je suis las d'être ici!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres... Essayons

de nous rapprocher un peu;--il commence à faire froid...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'ose pas me lever! il vaut mieux rester à sa place.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois que mes deux mains sont en sang; j'ai voulu me mettre debout.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'entends que vous vous penchez vers moi.

[L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en

gémissant et en se tournant obstinément vers

le prêtre immobile.]

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'entends encore un autre bruit...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle ne fait jamais autre chose; je l'entends toutes les nuits.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle est folle; elle ne dit jamais rien.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble

toujours avoir peur...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous n'avez donc pas peur ici?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui donc?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous autres tous!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Oui, oui, nous avons peur!

LA JEUNE AVEUGLE.

Nous avons peur depuis longtemps!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi demandez-vous cela?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me semble que j'entends

pleurer tout à coup parmi nous!...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne faut pas avoir peur; je crois que c'est la folle...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y'a encore autre

chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il n'y a qu'elle qui pleure ainsi!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

On dit qu'elle y voit encore par moments...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

On n'entend pas pleurer les autres...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il faut voir pour pleurer...

LA JEUNE AVEUGLE.

Je sens une odeur de fleurs autour de nous...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

LA JEUNE AVEUGLE.

Il y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

J'ai senti des fleurs dans le vent...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois qu'elles ont raison.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Où sont-elles?--J'irai les cueillir.

LA JEUNE AVEUGLE.

A votre droite, levez-vous.

[Le sixième aveugle se lève lentement et s'avance à

tâtons, en se heurtant aux buissons et aux arbres,

vers les asphodèles qu'il renverse et écrase

sur son passage.]

LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends que vous brisez des tiges vertes! Arrêtez-vous! arrêtez-vous!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ne vous occupez pas des fleurs, mais songez au retour!

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je n'ose plus revenir sur mes pas!

LA JEUNE AVEUGLE.

II ne faut pas revenir!--Attendez.--[Elle se lève.]--Oh! comme la

terre est froide! Il va geler.--[Elle s'avance sans hésitation vers les

étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé

et les quartiers de roc, aux environs des fleurs.]--Elles sont ici!--Je

ne puis les atteindre; elles sont de votre côté.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois que je les cueille.

[Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les

lui offre; les oiseaux nocturnes s'envolent.]

LA JEUNE AVEUGLE.

Il me semble que j'ai vu ces fleurs autrefois. Je ne sais plus leur

nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle! Je

ne les reconnais presque pas... Je crois que c'est la fleur des morts...

[Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure.]

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'entends le bruit de vos cheveux.

LA JEUNE AVEUGLE.

Ce sont les fleurs...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne vous verrons pas...

LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne me verrai pas non plus... J'ai froid.

[En ce moment, le vent s'élève dans la foret, et la

mère mugit, tout à coup et violemment, contre des

falaises très voisines.]

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il tonne!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est une tempête qui s'élève.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que c'est la mer.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

La mer?--Est-ce que c'est la mer?--Mais elle est à deux pas de nous!--

Elle est à côté de nous! Je l'entends tout autour de moi!--Il

faut que ce soit autre chose!

LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends le bruit des vagues à mes pieds.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est le vent dans les feuilles mortes.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que les femmes ont raison.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle va venir ici!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

D'où vient le vent?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient du côté de la mer.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il vient toujours du côté de la mer; elle nous entoure de tous côtés.

Il ne peut pas venir d'autre part...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ne songeons plus à la mer!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Vous ne savez pas si c'est elle...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains! Nous

ne pouvons pas rester ici! Elles sont peut-être autour de nous!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Où voulez-vous aller?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

N'importe où! n'importe où! Je ne veux plus entendre le bruit de ces

eaux! Allons-nous-en! Allons-nous-en!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble que j'entends encore autre chose.--Ecoutez!

[On entend un bruit de pas précipités et lointains,

dans les feuilles mortes.]

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose s'approche!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient! II vient! Il revient!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient à petits pas, comme un petit enfant...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que ce n'est pas le pas d'un homme!

Un grand chien entre dans la forêt, et passe devant

les aveugles.--Silence.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui est-là?--Oui ètes-vous?--Ayez pitié de nous, nous attendons

depuis si longtemps!... [Le chien s'arrête et vient poser les pattes

de devant sur les genoux de l'aveugle.] Ah! ah! qu'avez-vous mis sur

mes genoux? Qu'est-ce que c'est?... Est-ce une bête?--Je crois que c'est

un chien?... Oh! oh! c'est le chien! c'est le chien de l'hospice!

Viens ici! viens ici! Il vient nous délivrer! Viens ici! viens ici!

LES AUTRES AVEUGLES.

Viens ici! viens ici!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il vient nous délivrer! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche

les mains comme s'il me retrouvait après des siècles!

LES AUTRES AVEUGLES.

Viens ici! viens ici!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il précède peut-être quelqu'un?...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Non, non, il est seul.--Je n'entends rien venir.--Il ne nous faut pas

d'autre guide; il n'y en a pas de meilleur. Il nous conduira partout

où nous voulons aller; il nous obéira...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je n'ose pas le suivre.

LA JEUNE AVEUGLE.

Moi non plus.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi pas? Il y voit mieux que nous.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

N'écoutons pas les femmes!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose est changé dans le ciel; je respire librement; l'air est

pur maintenant...

LA PLUS VEILLE AVEUGLE.

C'est le vent de la mer qui passe autour de nous.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

Il me semble qu'il va faire clair; je crois que le soleil se lève...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois qu'il va faire froid...

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous allons retrouver notre route. Il m'entraîne!... il m'entraîne.

Il est ivre de joie!--Je ne peux plus le retenir?... Suivez-moi!

suivez-moi! Nous retournons à la maison!...

[Il se lève, entraîné par le chien qui le mène vers

le prêtre immobile, et s'arrête.]

LES AUTRES AVEUGLES.

Où êtes-vous? Où êtes-vous?--Où allez-vous?--Prenez garde!

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Attendez! attendez! Ne me suivez pas encore; je reviendrai... Il

s'arrête.--Qu'y a-t-il?--Ah! ah! J'ai touché quelque chose de très

froid!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix.

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'ai touché!... Je crois que je touche un visage!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Que dites-vous?--On ne vous comprend presque plus. Qu'avez-vous?--Où

êtes-vous?--Etes-vous déjà si loin de nous?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oh! oh! oh!--Je ne sais pas encore ce que c'est...--Il y a un mort

au milieu de nous!

LES AUTRES AVEUGLES.

Un mort au milieu de nous?--Où êtes-vous? où êtes-vous?

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il y a un mort parmi nous, vous dis-je! Oh! oh! j'ai touché le visage

d'un mort!--Vous êtes assis à côté d'un mort! Il faut que l'un de

nous soit mort subitement! Mais parlez donc, enfin, que je sache ceux

qui vivent! Où êtes-vous?--Répondez! répondez tous ensemble!

[Les aveugles répondent successivement, à l'exception

de l'aveugle folle et de l'aveugle sourd: les

trois vieilles ont cessé leurs prières.]

PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!...

Elles tremblent toutes!

Théâtre 1 La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891) · 第 7 / 8 段