Les malheurs se promènent cette nuit.

[Ils sortent tous.]

* * * * *

SCÈNE III

*Un corridor du château.*

[On découvre le grand chien noir qui gratte à une

porte.--Entre la nourrice avec une lumière.]

LA NOURRICE.

Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu

fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller

ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]--

Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché

sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le

chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette

porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être

auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu

l'éveillerais.

[Entre le prince Hjalmar.]

HJALMAR.

Qui va là?

LA NOURRICE.

C'est moi, Seigneur.

HJALMAR.

Ah c'est vous, nourrice! Encore ici?

LA NOURRICE.

J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette

porte.

HJALMAR.

Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton!

LA NOURRICE.

Est-ce que l'office est fini?

HJALMAR.

Oui... Mon père était étrange ce soir!

LA NOURRICE.

Et la reine de mauvaise humeur!...

HJALMAR.

Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait

arriver de grands malheurs.

LA NOURRICE.

Enfin; les malheurs ne dorment pas...

HJALMAR.

Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce

soir. Il gratte encore à cette porte!...

LA NOURRICE.

Ici Pluton! donne-moi la patte.

HJALMAR.

Je vais un moment au jardin.

LA NOURRICE.

Il ne pleut plus?

HJALMAR.

Je crois que non.

LA NOURRICE.

Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau!

voyons, fais le beau!

[Le chien aboie.]

HJALMAR.

Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller

Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton!

LA NOURRICE.

Il y retourne encore!

HJALMAR.

Il ne veut pas la quitter...

LA NOURRICE.

Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte?

HJALMAR.

Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en!

[Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais

retourne gratter à la porte.]

LA NOURRICE.

Il gratte, il gratte, il renifle.

HJALMAR.

Il flaire quelque chose sous la porte.

LA NOURRICE.

Il doit y avoir quelque chose...

HJALMAR.

Allez voir...

LA NOURRICE.

La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.

HJALMAR.

Oui est-ce qui a la clef?

LA NOURRICE.

La reine Anne.

HJALMAR.

Pourquoi a-t-elle la clef?

LA NOURRICE.

Je n'en sais rien.

HJALMAR.

Frappez doucement.

LA NOURRICE.

Je vais l'éveiller.

HJALMAR.

Ecoutons.

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un petit coup.

[Elle frappe trois petits coups.]

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un peu plus fort.

[Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend

subitement le tocsin, comme s'il était

sonné dans la chambre.]

LA NOURRICE.

Ah!

HJALMAR.

Les cloches! le tocsin!...

LA NOURRICE.

Il faut que la fenêtre soit ouverte.

HJALMAR.

Oui, oui, entrez!

LA NOURRICE.

La porte est ouverte!

HJALMAR.

Elle était fermée?

LA NOURRICE.

Elle était fermée tout à l'heure!

HJALMAR.

Entrez!

[La nourrice entre dans la chambre.]

LA NOURRICE [sortant de la chambre].

Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque

chose...

HJALMAR.

Quoi? quoi?

LA NOURRICE.

Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée...

HJALMAR.

Maleine?

LA NOURRICE.

Oui.--Vite! vite!

HJALMAR.

Quoi?

LA NOURRICE.

Une lumière!

HJALMAR.

Je n'en ai pas.

LA NOURRICE.

Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.

HJALMAR.

Oui.

[Il sort.]

LA NOURRICE [à la porte].

Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine!

[Rentre Hjalmar.]

HJALMAR.

Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.

[Il sort.]

LA NOURRICE.

Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon

Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!

[Rentre Hjalmar avec la lumière.]

HJALMAR.

Entrez!

[Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans

la chambre.]

LA NOURRICE, [dans la chambre].

Ah!

HJALMAR [à la porte].

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

LA NOURRICE [dans la chambre].

Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est

morte!

HJALMAR [à la porte].

Elle est morte! Maleine est morte?

LA NOURRICE [dans la chambre].

Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez!

HJALMAR [à la porte].

Morte? Est-ce qu'elle est morte?

LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide!

HJALMAR.

Oui!

LA NOURRICE.

Oh! oh! oh!

[La porte se referme.]

* * * * *

SCÈNE IV.

*La chambre de la princesse Maleine.*

[On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute

la scène on entend sonner le tocsin au dehors.]

LA NOURRICE.

Aidez-moi! aidez-moi!

HJALMAR.

Quoi? à quoi? à quoi?

LA NOURRICE.

Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine!

HJALMAR.

Mais ses yeux sont ouverts!...

LA NOURRICE.

On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez!

HJALMAR.

Oui! oui! oui!

LA NOURRICE.

Appelez! appelez! criez

HJALMAR.

Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée!

étranglée! Maleine! Maleine! Etranglée! étranglée! étranglée! Oh! oh!

oh! Etranglée! étranglée! étranglée!

[On l'entend courir dans le corridor et battre les

portes et les murs.]

UN DOMESTIQUE [dans le corridor].

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

HJALMAR [dans le corridor].

Etranglée! étranglée!...

LA NOURRICE [dans la chambre].

Maleine! Maleine! Ici! ici!

LE DOMESTIQUE [entrant].

C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre!

LA NOURRICE.

Le fou?

LE DOMESTIQUE.

Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort!

LA NOURRICE.

La fenêtre est ouverte!

LE DOMESTIQUE.

Oh! la pauvre petite princesse!

[Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques,

des servantes et les sept béguines,

avec des lumières.]

TOUS.

Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé?

LE DOMESTIQUE.

On a tué la petite princesse!...

LES UNS.

On a tué la petite princesse?

LES AUTRES.

Maleine?

LE DOMESTIQUE.

Oui, je crois que c'est le fou!

UN SEIGNEUR.

J'avais dit qu'il arriverait des malheurs...

LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi!

UNE BÉGUINE.

Il n'y a rien à faire!

UNE AUTRE BÉGUINE.

Elle est froide!

LA TROISIÈME BÉGUINE.

Elle est roide!

LA QUATRIÈME BÉGUINE.

Fermez-lui les yeux!

LA CINQUIÈME BÉGUINE.

Ils sont figés!

LA SIXIÈME BÉGUINE.

Il faut joindre ses mains!

LA SEPTIÈME BÉGUINE.

Il est trop tard!

UNE DAME [s'évanouissant].

Oh! oh! oh!

LA NOURRICE.

Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi

donc!

LE DOMESTIQUE.

Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!

[On entend de grands cris dans le corridor.]

LE ROI [dans le corridor].

Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je

viens!

ANNE [dans le corridor].

Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou!

LE ROI.

Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi

entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous

l'avons fait à deux!

ANNE.

Il est fou! Aidez-moi!

LE ROI.

Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine!

ANNE.

Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs!

LE ROI.

C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...

HJALMAR.

Quoi? quoi?

LE ROI.

Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux

fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine!

Voyez! voyez! voyez!

HJALMAR.

Comment ce manteau rouge est-il ici?

ANNE.

Mais qu'est-il arrivé?

HJALMAR.

Comment ce manteau est-il ici?

ANNE.

Mais vous voyez bien qu'il est fou!...

HJALMAR.

Répondez-moi! comment est-il ici?...

ANNE.

Est-ce que c'est le mien?

HJALMAR.

Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!...

ANNE.

Lâchez-moi donc! Vous me faites mal!

HJALMAR.

Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?...

ANNE.

Après!...

HJALMAR.

Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà!

voilà! voilà! voilà! voilà!

[Il la frappe de plusieurs coups de poignard.]

ANNE.

Oh! oh! oh!

[Elle meurt.]

LES UNS.

Il a frappé la reine!

LES AUTRES.

Arrêtez-le!

HJALMAR.

Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers!

TOUS.

Elle est morte!...

ANGUS.

Hjalmar! Hjalmar!

HJALMAR.

Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.]

Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!...

[II tombe.]

LE ROI.

Ah! ah! ah!

HJALMAR.

Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez

les fenêtres! Oui! oui! oh! oh!

[Il meurt.]

LA NOURRICE.

Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!

ANGUS.

Il est mort!

LA NOURRICE.

Soulevez-le! Le sang l'étouffe!

UN SEIGNEUR.

II est mort!

LE ROI.

Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je

suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont

sauter sur moi comme des grenouilles!

ANGUS.

Il est fou!

LE ROI.

Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés

de l'enfer!...

ANGUS.

Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...

LE ROI.

Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle

reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime

plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je

ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur

elle...

LA NOURRICE

Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh!

LE ROI.

Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout

ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de

Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait

comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!

ANGUS.

Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!

LA NOURRICE.

Oui! oui!

UN SEIGNEUR.

Attendons un instant!

LE ROI.

Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si

la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!--

Entendez-vous mes dents?

[Le petit jour entre dans la chambre.]

TOUS.

Quoi?

LE ROI.

Entendez-vous mes dents?

LA NOURRICE.

Ce sont les cloches, Seigneur...

LE ROI.

Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois,

voyez-vous!--Je voudrais boire un peu...

LA NOURRICE [apportant un verre d'eau].

Voici de l'eau.

LE ROI.

Merci.

[Il boit avidement.]

LA NOURRICE.

Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.

LE ROI.

J'ai si soif!

LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.

LE ROI.

Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai

eu peur!

LA NOURRICE.

Venez, venez. Allons-nous-en.

LE ROI.

Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh!

oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais

c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit

le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!--

Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous

allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde!

LA NOURRICE.

Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.

LE ROI.

Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous

allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai

besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!

[Le soleil entre dans la chambre.]

LA NOURRICE.

Venez, venez; nous allons au jardin.

LE ROI.

Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne

m'épouvanter!

LA NOURRICE.

Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.

LE ROI.

Avez-vous la clef?

LA NOURRICE.

Oui, venez.

LE ROI.

Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre

petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est

solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal?

LA NOURRICE.

Non, non, appuyez hardiment.

LE ROI.

Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux,

j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis

heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur.

LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur.

LE ROI.

Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer!

LA NOURRICE.

Venez! venez!

LE ROI.

Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?

ANGUS.

Oui, Sire, moi...

LE ROI.

Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en**!

LA NOURRICE.

Oui, oui, venez, venez.

LE ROI.

Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me

voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept** ans! Où

donc êtes-vous?

LA NOURRICE.

Ici, ici.

LE ROI.

Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la

salade?--Je voudrais un peu de salade...

LA NOURRICE.

Oui, oui, il y en aura.

LE ROI.

Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu!

mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...

[Il sort avec la nourrice.]

ANGUS.

Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!

[Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui

entonnent le _Miserere_ en transportant les cadavres

sur le lit. Les cloches se taisent. On entend

les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui

de la fenêtre et chante.]

FIN

* * * * *

_A Edmond Picard._

*L'Intruse.*

PERSONNAGES

L'AÏEUL. _(Il est aveugle)._

LE PÈRE.

L'ONCLE.

LES TROIS FILLES.

LA SŒUR DE CHARITÉ.

LA SERVANTE.

* * * * *

_La scène dans les temps modernes._

*L'INTRUSE*

* * * * *

[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une

porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des

fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur

une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe

allumée.]

* * * * *

LES TROIS FILLES.

Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.

L'AÏEUL.

Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici.

LE PÈRE.

Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?

L'ONCLE.

Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces

nuits sont humides et froides.

LA FILLE AINÉE.

Il y a des étoiles cependant.

L'ONCLE.

Oh! les étoiles ça ne prouve rien.

L'AÏEUL

Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver.

LE PÈRE.

Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est

sauvée...

L'AÏEUL.

Je crois qu'elle ne va pas bien...

LE PÈRE.

Pourquoi dites-vous cela?

L'AÏEUL

J'ai entendu sa voix.

LE PÈRE.

Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...

L'ONCLE.

Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.

Je n'y vois pas comme vous.

L'ONCLE.

Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne

mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas

empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me

semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu,

sans avoir peur, ce soir.

LE PÈRE.

C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des

miens, depuis cet accouchement terrible.

L'ONCLE.

Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a

un étranger dans la famille.

LE PÈRE.

Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter

sur personne.

L'ONCLE.

Vous avez bien raison.

L'AÏEUL.

Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?

L'ONCLE.

Vous savez bien que le médecin l'a défendu.

L'AÏEUL.

Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...

L'ONCLE.

Il est inutile de vous inquiéter.

L'AÏEUL [indiquant la porte à gauche].

Elle ne peut pas nous entendre?

LE PÈRE.

Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse

et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous

faisions trop de bruit.

L'AÏEUL [indiquant la porte à droite].

Il ne peut pas nous entendre?

LE PÈRE.

Non, non.

L'AÏEUL.

Il dort?

LE PÈRE.

Je suppose que oui.

L'AÏEUL.

Il faudrait aller voir.

L'ONCLE.

Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs

semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul

cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire.

L'AÏEUL.

Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que

les mariages consanguins...

[Silence réprobateur.]

LE PÈRE.

Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.

L'ONCLE.

Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit. — Il

est tout seul dans cette chambre?

LE PÈRE.

Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.

L'ONCLE.

Mais la nourrice est avec lui?

LE PÈRE.

Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces

derniers jours. — Ursule, va donc voir s'il dort bien.

LA FILLE AINÉE.

Oui, mon père.

[Les trois sœurs se lèvent, et, se tenant par la main,

entrent dans la chambre, à droite.]

LE PÈRE.

A quelle heure notre sœur viendra-t-elle!

L'ONCLE.

Je crois qu'elle viendra vers neuf heures.

LE PÈRE.

Il est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir; ma

femme tient beaucoup à la voir.

L'ONCLE.

Il est certain quelle** viendra. C'est la première fois qu'elle vienne

ici?

LE PÈRE.

Elle n'est jamais entrée dans la maison.

L'ONCLE.

Il lui est très difficile de quitter son couvent.

LE PÈRE.

Elle sera seule?

L'ONCLE.

Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir

seules.

LE PÈRE.

Elle est la supérieure cependant.

L'ONCLE.

La règle est la même pour toutes.

L'AÏEUL.

Vous n'avez plus d'inquiétudes?

L'ONCLE.

Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes? Il ne faut plus revenir

là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre.

L'AÏEUL.

Votre sœur est plus âgée que vous?

L'ONCLE.

Elle est l'ainée de nous tous.

L'AÏEUL

Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que

votre sœur fût ici.

L'ONCLE.

Elle viendra; elle l'a promis.

L'AÏEUL.

Je voudrais que cette soirée fût passée!

LE PÈRE.

Il dort?

LA FILLE AÎNÉE.

Oui, mon père, très profondément.

L'ONCLE.

Qu'allons-nous faire en attendant?

L'AÏEUL.

En attendant quoi?

L'ONCLE.

En attendant notre sœur.

LE PÈRE.

Tu ne vois rien venir, Ursule?

LA FILLE AÎNÉE [à la fenêtre].

Non, mon père.

LE PÈRE.

Et dans l'avenue?--Tu vois l'avenue?

LA FILLE.

Oui, mon père; il y a clair de lune et je vois l'avenue jusqu'aux bois

de cyprès.

L'AÏEUL.

Et tu ne vois personne?

LA FILLE.

Personne, grand-père.

Quel temps fait-il?

LA FILLE.

Il fait très beau; entendez-vous les rossignols?

L'ONCLE.

Oui, oui.

LA FILLE.

Un peu de vent s'élève dans l'avenue.

L'AÏEUL.

Un peu de vent dans l'avenue?

LA FILLE.

Oui, les arbres tremblent un peu.

L'ONCLE.

C'est étonnant que ma sœur ne soit pas encore ici.

L'AÏEUL.

Je n'entends plus les rossignols.

LA FILLE.

Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père.

L'AÏEUL.

Qui est-ce?

LA FILLE.

Je ne sais pas, je ne vois personne.

L'ONCLE.

C'est qu'il n'y a personne.

LA FILLE.

Il doit y avoir quelqu'un dans le jardin; les rossignols se sont tus

tout à coup.

L'AÏEUL.

Je n'entends pas marcher cependant.

LA FILLE.

Il faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur.

UNE AUTRE FILLE.

Tous les poissons de l'étang plongent subitement.

LE PÈRE.

Tu ne vois personne?

LA FILLE.

Personne, mon père.

LE PÈRE.

Mais cependant, l'étang est dans le clair de lune...

LA FILLE.

Oui; je vois que les cygnes ont peur.

L'ONCLE.

Je suis sûr que c'est ma sœur qui les effraie. Elle sera entrée par la

petite porte.

LE PÈRE.

Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point.

LA FILLE.

Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche.--Les cygnes vont

vers l'autre rive!...

L'ONCLE.

Ils ont peur de ma sœur. Je vais voir. [Il appelle.] Ma sœur! ma sœur!

Est-ce toi?--Il n'y a personne.

LA FILLE.

Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir.

L'ONCLE.

Mais elle me répondrait!

L'AÏEUL.

Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule?

LA FILLE.

Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne.

L'AÏEUL.

Il n'y a pas de bruit cependant.

LE PÈRE.

Il y a un silence de mort.

L'AÏEUL.

Il faut que ce soit un inconnu qui les effraie car si c'était quelqu'un

de la maison, ils ne se tairaient pas.

L'ONCLE.

Allez-vous vous occuper des rossignols à présent?

L'AÏEUL.

Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule?

LA FILLE.

La porte vitrée est ouverte, grand-père.

L'AÏEUL.

Il me semble que le froid entre dans la chambre.

LA FILLE.

Il y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les roses

s'effeuillent.

LE PÈRE.

Eh bien, ferme la porte. Il est tard.

LA FILLE.

Oui, mon père.--Je ne peux pas fermer la porte.

LES DEUX AUTRES FILLES.

Nous ne pouvons pas la fermer.

L'AÏEUL.

Qu'y a-t-il donc, mes filles?

L'ONCLE.

Il ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider.

LA FILLE AÎNÉE.

Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.

L'ONCLE.

C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait

quelque chose entre les battants.

LE PÈRE.

Le menuisier l'arrangera demain.

L'AÏEUL.

Est-ce que le menuisier vient demain?

LA FILLE.

Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.

L'AÏEUL.

Il va faire du bruit dans la maison!...

LA FILLE.

Je lui dirai de travailler doucement.

[On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on

aiguise au dehors.]

L'AÏEUL [tressaillant].

Oh!

L'ONCLE.

Qu'est-ce que c'est?

LA FILLE.

Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas

bien, il est dans l'ombre de la maison.

LE PÈRE.

C'est le jardinier qui va faucher.

L'ONCLE.

Il fauche pendant la nuit?

LE PÈRE.

N'est-ce pas dimanche, demain?--Oui.--J'ai remarqué que l'herbe était

très haute autour de la maison.

L'AÏEUL.

Il me semble que sa faux fait bien du bruit...

LA FILLE.

Il fauche autour de la maison.

L'AÏEUL.

L'aperçois-tu, Ursule?

LA FILLE.

Non, grand-père, il est dans l'obscurité.

L'AÏEUL.

Je crains qu'il ne réveille ma fille.

L'ONCLE.

Nous l'entendons à peine.

L'AÏEUL.

Moi; je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.

L'ONCLE.

La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger.

LE PÈRE.

Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.

L'ONCLE.

Il faudrait y mettre de l'huile.

LE PÈRE.

J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la

fenêtre.

L'ONCLE.

Je crois que le verre est voilé.

LE PÈRE.

Elle brûlera mieux tout à l'heure.

LA FILLE.

Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits.

LE PÈRE.

Il a eu bien des inquiétudes.

L'ONCLE.

Il s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut

pas entendre raison.

LE PÈRE.

C'est assez excusable à son âge.

L'ONCLE.

Dieu sait où nous en serons à son âge!

LE PÈRE.

Il a près de quatre-vingts ans.

L'ONCLE.

Alors, on a le droit d'être étrange.

LE PÈRE.

Il est comme tous les aveugles.

L'ONCLE.

Ils réfléchissent un peu trop.

LE PÈRE.

Ils ont trop de temps à perdre.

L'ONCLE.

Ils n'ont pas autre chose à faire.

LE PÈRE.

Et puis, ils n'ont aucune distraction.

L'ONCLE.

Cela doit être terrible.

LE PÈRE.

Il parait qu'on s'y habitue.

L'ONCLE.

Je ne puis me l'imaginer.

LE PÈRE.

Il est certain qu'ils sont à plaindre.

L'ONCLE.

Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir

où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et

toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre...

Est-ce que c'est absolument incurable?

LE PÈRE.

Il paraît que oui.

L'ONCLE.

Mais il n'est pas absolument aveugle?

LE PÈRE.

Il distingue les grandes clartés.

L'ONCLE.

Ayons soin de nos pauvres yeux.

LE PÈRE.

Il a souvent d'étranges idées.

L'ONCLE.

Il y a des moments où il n'est pas amusant.

LE PÈRE.

Il dit absolument tout ce qu'il pense.

L'ONCLE.

Mais autrefois, il n'était pas ainsi?

LE PÈRE.

Mais non; dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne

disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu

trop; elle répond à toutes ses questions...

L'ONCLE.

Il vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service.

[Dix heures sonnent.]

L'AÏEUL [s'éveillant].

Suis-je tourné vers la porte vitrée?

LA FILLE.

Vous avez bien dormi, grand-père?

L'AÏEUL.

Suis-je tourné vers la porte vitrée?

LA FILLE.

Oui, grand-père.

L'AÏEUL.

Il n'y a personne à la porte vitrée?

LA FILLE.

Mais non, grand-père, je ne vois personne.

L'AÏEUL.

Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne?

LA FILLE.

Personne, grand-père.

L'AÏEUL [à l'oncle et au père].

Et votre sœur n'est pas venue?

L'ONCLE.

Il est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part.

LE PÈRE.

Théâtre 1 La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891) · 第 5 / 8 段