la fenêtre.
LE ROI.
J'ai soif.
ANNE.
Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.
LE ROI.
Où?
ANNE.
Là; il est encore à moitié plein.
LE ROI.
Elle a bu dans ce verre?
ANNE.
Oui; peut-être.
LE ROI.
Il n'y a pas d'autre verre?
[Il verse l'eau qui reste et rince le verre.]
ANNE.
Non,--que faites-vous?
LE ROI.
Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de
griffes contre la porte.] Ah!
ANNE.
On gratte à la porte!
LE ROI.
Ils grattent! ils grattent!
ANNE.
Taisez-vous.
LE ROI.
Mais ce n'est pas avec une main!
ANNE.
Je ne sais pas ce que c'est.
LE ROI.
Prenons garde! Oh! oh! oh!
ANNE.
Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez?
LE ROI.
Quoi? quoi?
ANNE.
Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu.
LE ROI.
Oui! oui!
ANNE.
On marche dans le corridor.
Il va entrer!
ANNE.
Qui?
LE ROI.
Celui... celui... qui!...
[Il fait le geste de gratter.]
ANNE.
Taisez-vous.--On chante...
VOIX dans le corridor.
_De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!_
ANNE.
Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine.
VOIX dans le corridor.
_Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!_
[Le roi laisse tomber le verre et la carafe.]
ANNE.
Qu'avez-vous fait?
LE ROI.
Ce n'est pas ma faute...
ANNE.
Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...
VOIX s'éloignant dans le corridor.
_Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?_
ANNE.
Elles sont passées; elles vont à la cuisine.
LE ROI.
Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles!
Ouvrez-moi la porte!
[Il va vers la porte.]
ANNE, le retenant.
Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou?
LE ROI.
Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au
bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de
l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici
dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir
les fenêtres...
ANNE.
Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule...
LE ROI.
Oui! oui!
ANNE.
Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant...
LE ROI.
Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée!
C'est vous! c'est vous! c'est vous!
ANNE.
Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.
LE ROI.
Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous!
ANNE.
Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du
corridor.
LE ROI.
On m'a entendu?
[On frappe à la porte.]
ANNE.
On frappe! Ne bougez pas!
[On frappe.]
LE ROI
Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant?
[On frappe.]
ANNE.
Eteignez la lumière.
LE ROI.
Oh!
ANNE.
Je vous dis d'éteindre la lumière.
LE ROI.
Non.
ANNE.
Je l'éteindrai moi-même.
[Elle éteint la lumière. On frappe.]
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine! Maleine!
ANNE, dans la chambre.
C'est la nourrice...
LE ROI.
Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la
nourrice! Ouvrons! Ouvrons!
ANNE.
Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez?
LE ROI, dans la chambre.
Oui; oui; oui; oh!
ANNE.
Taisez-vous.
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne
voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément.
LE ROI, dans la chambre.
Oh! oh! profondément!
[On frappe.]
ANNE.
Taisez-vous!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins
blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger;
mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez
faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi!
LE ROI, dans la chambre.
Oh! oh! oh!
ANNE.
Ne pleurez pas! elle s'en ira...
LA NOURRICE, dans le corridor.
Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je
lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.
LE ROI, dans la chambre.
Hjalmar arrive!
ANNE.
Oui.
LE ROI.
Et le petit Allan.
ANNE.
Je sais bien; taisez-vous.
HJALMAR, dans le corridor.
Qui est là?
LA NOURRICE.
C'est moi, Seigneur.
HJALMAR.
Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous
reconnaissais pas. Que faites-vous ici?
LA NOURRICE.
J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...
HJALMAR.
Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton!
ANNE, dans la chambre.
C'était le chien!
LE ROI.
Quoi?
ANNE.
C'était le chien qui grattait...
LA NOURRICE, dans le corridor.
Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est
sorti....
HJALMAR.
Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre?
LA NOURRICE.
Je ne sais pas; elle ne répond pas.
HJALMAR.
Elle dort.
LA NOURRICE.
Il ne veut pas s'éloigner de la porte.
HJALMAR.
Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête,
nourrice! mais quelle tempête!...
LA NOURRICE.
Et le petit Allan n'est pas encore couché?
HJALMAR.
Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue!
HJALMAR.
Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle
est?
LA NOURRICE.
Non.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue!
HJALMAR [dans le corridor].
On ne la trouve plus.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh!
LE ROI, dans la chambre.
Oh!
ANNE.
Il sanglote!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin.
LE PETIT ALLAN.
Ah! ah! ah!
[On entend des coups sourds contre la porte.]
LE ROI [dans la chambre].
Ecoutez! Ecoutez!
ANNE.
C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte!
LE ROI.
Ils vont entrer.--Je vais la fermer!
ANNE.
Elle est fermée.
LE ROI [allant à la porte].
Les verrous! les verrous!
ANNE.
Doucement, doucement!
HJALMAR, dans le corridor.
Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?
LA NOURRICE.
Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.
HJALMAR.
Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain?
LA NOURRICE.
Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues
plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes!
LE PETIT ALLAN.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
ANNE [dans la chambre].
Que dit-il?
HJALMAR [dans le corridor].
Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on
écoute aux portes.
LE PETIT ALLAN.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
ANNE, dans la chambre.
Il vous a entendu!...
LE ROI.
Oui! oui! Je crois que oui!
ANNE.
Il entend votre cœur ou vos dents!
LE ROI.
On entend mes dents?
ANNE.
Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche!
LE ROI.
Moi?
ANNE.
Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en!
Où? où?
ANNE.
Ici! ici!
LE ROI.
LE PETIT ALLAN [dans le corridor].
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
HJALMAR.
Viens; tu as sommeil.
LA NOURRICE.
Viens; c'est un méchant petit garçon.
LE PETIT ALLAN.
Je veux voir le petit ga-arçon!...
LA NOURRICE.
Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne
pleure pas, viens!
LE PETIT ALLAN.
Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh!
LA NOURRICE.
Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine
est malade.
LE PETIT ALLAN.
Ma-aleine est plus ma-alade.
LA NOURRICE.
Viens; tu vas éveiller Maleine.
LE PETIT ALLAN [s'éloignant].
Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine!
ANNE [dans la chambre].
Ils sont partis?
LE ROI.
Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où
est la clef?
ANNE.
Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit.
LE ROI.
Qui?
ANNE.
Elle...
LE ROI.
Je n'y touche plus!
ANNE.
Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi!
LE ROI.
Je n'y touche plus! Venez! venez! venez!
ANNE.
Aidez-moi à ôter le lacet!
LE ROI.
Venez! venez!
ANNE.
Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau!
LE ROI.
Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son
cou? Venez avec moi! venez avec moi!
ANNE.
Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau!
LE ROI.
Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu
serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je
n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!...
ANNE.
Quoi? quoi?
LE ROI.
Il y a ici!... Oh! oh! oh!
[Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.]
ANNE.
Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court
contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne
reste pas seule ici.
[Elle sort.]
ACTE V
* * * * *
SCÈNE I
*Une partie du cimetière devant
le château.*
[On découvre une grande foule. La tempête
continue.]
UNE VIEILLE FEMME.
La foudre est tombée sur le moulin!
UNE AUTRE FEMME.
Je l'ai vue tomber!
UN PAYSAN.
Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu!
UN AUTRE PAYSAN.
Le moulin brûle! ses ailes brûlent!
UN ENFANT.
Il tourne! il tourne encore!
TOUS.
Oh!
UN VIEILLARD.
Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci?
UN PAYSAN.
Voyez le château! le château!
UN AUTRE.
Est-ce qu'il brûle?--Oui.
UN TROISIÈME PAYSAN.
Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux
crêtes de tous les toits!
UNE FEMME.
Je crois que le monde va finir!
UNE AUTRE FEMME.
Ne restons pas dans le cimetière!
UN PAYSAN.
Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du
rez-de-chaussée!
UN PAUVRE
Il y a une fête!
UN AUTRE PAYSAN.
Ils vont manger!
UN VIEILLARD.
Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas!
UN DOMESTIQUE DU CHATEAU.
C'est la chambre de la princesse Maleine.
UN PAYSAN.
Celle-là?
LE DOMESTIQUE.
Oui; elle est malade.
UN VAGABOND, entrant.
Il y a un grand navire de guerre dans le port.
TOUS.
Un grand navire de guerre?
LE VAGABOND.
Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots.
UN VIEILLARD.
C'est le jugement dernier.
[Ici la lune apparaît au-dessus du
château.]
TOUS.
La lune! la lune! la lune!
UN PAYSAN.
Elle noire**; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a?
LE DOMESTIQUE.
Une éclipse! une éclipse!
[Eclair et coup de foudre
formidables.]
TOUS.
La foudre est tombée sur le château.
UN PAYSAN.
Avez-vous vu trembler le château?
UN AUTRE PAYSAN.
Toutes les tours ont chancelé!
UNE FEMME.
La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue!
LES UNS.
Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber!
LES AUTRES.
Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle!
UN PAYSAN.
Elle est tombée dans le fossé.
UN VIEILLARD.
Il y aura de grands malheurs.
UN AUTRE VIEILLARD.
On dirait que l'enfer est autour du château.
UNE FEMME.
Je vous dis que c'est le jugement dernier.
UNE AUTRE FEMME.
Ne restons pas dans le cimetière.
UNE TROISIÈME FEMME.
Les morts vont sortir!
UN PÈLERIN.
Je crois que c'est le jugement des morts!
UNE FEMME.
Ne marchez pas sur les tombes!
UNE AUTRE FEMME [aux enfants].
Ne marchez pas sur les croix!
UN PAYSAN, accourant.
Une des arches du pont s'est écroulée!
TOUS.
Du pont? Quel pont?
LE PAYSAN.
Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château.
UN VIEILLARD.
Je n'ai pas envie d'y entrer.
UN AUTRE VIEILLARD.
Je ne voudrais pas y être!...
UNE VIEILLE FEMME.
Moi non plus!
LE DOMESTIQUE.
Regardez les cygnes! Regardez les cygnes!
TOUS.
Où? où sont-ils!**
LE DOMESTIQUE.
Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine!
LES UNS.
Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont?
LES AUTRES.
Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent
tous!
UN PÈLERIN.
Il y en a un qui ne s'envole pas!
UN DEUXIÈME PÈLERIN.
Il a du sang sur les ailes!
UN TROISIÈME PÈLERIN.
Il flotte à la renverse!
TOUS.
Il est mort!
UN PAYSAN.
La fenêtre s'ouvre!
LE DOMESTIQUE.
C'est la fenêtre de la princesse Maleine!
UN AUTRE PAYSAN.
Il n'y a personne!
[Un silence.]
DES FEMMES.
Elle s'ouvre!
D'AUTRES FEMMES.
Allons-nous-en! allons-nous-en!
[Elles fuient épouvantées.]
LES HOMMES.
Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?
TOUTES LES FEMMES.
On ne sait pas!
[Elles fuient.]
QUELQUES HOMMES.
Mais qu'est-il arrivé?
D'AUTRES HOMMES.
Il n'y a rien! Il n'y a rien!
[Elles fuient.]
TOUS.
Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien!
[Elles fuient.]
UN CUL-DE-JATTE.
Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a
rien!
[Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.]
* * * * *
SCÈNE II
*Une salle précédant la chapelle*
du château.*
[On découvre une foule de seigneurs, de courtisans,
de dames, etc.. dans l'attente. La tempête
continue.]
UN SEIGNEUR, à une fenêtre.
A-t-on jamais vu une pareille nuit!
UN AUTRE SEIGNEUR.
Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette
fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On
dirait un fleuve d'éclairs!
UN AUTRE SEIGNEUR.
Et la lune! Avez-vous vu la lune?
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable!
TROISIÈME SEIGNEUR.
L'éclipse ne finira pas avant dix heures.
PREMIER SEIGNEUR.
Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux
d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du
château!
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Ils le font trembler de la cave au grenier!
HJALMAR.
Quelle heure est-il?
PREMIER SEIGNEUR.
Neuf heures.
HJALMAR.
Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi!
TROISIÈME SEIGNEUR.
On ne sait pas encore où il est?
HJALMAR.
Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor.
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Vers quelle heure?
HJALMAR.
Vers sept heures.
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Il n'a pas prévenu?...
HJALMAR.
Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir.
[Il sort.]
DEUXIÈME SEIGNEUR.
On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits!
TROISIÈME SEIGNEUR.
Mais la reine Anne, où est-elle?
PREMIER SEIGNEUR.
Elle était avec lui.
TROISIÈME SEIGNEUR.
Oh! oh! alors!
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Une pareille nuit!
PREMIER SEIGNEUR.
Prenez garde! Les murs écoutent...
[Entre un chambellan.]
TOUS.
Eh bien?
LE CHAMBELLAN.
On ne sait où il est.
UN SEIGNEUR.
Mais il est arrivé un malheur!
LE CHAMBELLAN.
Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout
le monde; on ne sait où il est.
UN SEIGNEUR.
Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines
y sont déjà.
[On entend des chants lointains.]
UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre].
Venez; venez; venez voir le fleuve...
DES SEIGNEURS [accourant].
Qu'y a-t-il?
UN SEIGNEUR.
Il y a trois navires dans la tempête!
UNE DAME D'HONNEUR.
Je n'ose plus regarder un fleuve pareil!
UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.
Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux!
UN SEIGNEUR.
Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre!
UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre].
Ici, ici, venez ici!
LES UNS.
Quoi?
LES AUTRES.
Je ne regarde plus!
LE SEIGNEUR [à la fenêtre].
Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons
dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du
village sont couchées sur les tombes!
UN AUTRE SEIGNEUR.
On dirait une fête en enfer!
UNE DAME D'HONNEUR.
Fermez les rideaux! fermez les rideaux!
UN VALET [entrant].
Une des tours est tombée dans l'étang!
UN SEIGNEUR.
Une des tours?
LE VALET.
La petite tour de la chapelle.
LE CHAMBELLAN.
Ce n'est rien. Elle était en ruine.
UN SEIGNEUR.
On se croirait dans les faubourgs de l'enfer.
LES FEMMES.
Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver!
LE CHAMBELLAN.
Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge!
[Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend
un chien hurler au dehors.--Silence.]
TOUS.
Qu'est-ce que c'est?
LE VIEUX SEIGNEUR.
Un chien qui hurle!
UNE FEMME.
N'ouvrez plus cette fenêtre!
[Entre le prince Hjalmar.]
UN SEIGNEUR.
Le prince Hjalmar!
TOUS.
Vous l'avez vu, Seigneur?
HJALMAR.
Je n'ai rien vu!
DES SEIGNEURS.
Mais alors?...
HJALMAR.
Je n'en sais rien.
[Entre Angus.]
ANGUS.
Ouvrez les portes! le roi vient!
Tous.
Vous l'avez vu?
ANGUS.
Oui!
HJALMAR.
Où était-il?
ANGUS.
Je ne sais pas.
HJALMAR.
Et la reine Anne?
ANGUS.
Elle est avec lui.
HJALMAR.
Lui avez-vous parlé?
ANGUS.
Oui.
HJALMAR.
Qu'a-t-il dit?
ANGUS.
Il n'a pas répondu.
HJALMAR.
Vous êtes pâle!
ANGUS.
J'ai été étonné!
HJALMAR.
De quoi?
ANGUS.
Vous verrez!
UN SEIGNEUR.
Ouvrez les portes! Je l'entends!
ANNE [derrière la porte].
Entrez, Sire...
LE ROI [derrière la porte].
Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer
dans la chapelle...
ANNE [à la porte].
Entrez! entrez!
[Entrent le roi et la reine Anne.]
LE ROI.
Je suis malade.-.. Ne faites pas attention...
HJALMAR.
Vous êtes malade, mon père?
LE ROI.
Oui, oui.
HJALMAR.
Qu'avez-vous, mon père?
LE ROI.
Je ne sais pas.
ANNE.
C'est cette épouvantable nuit.
LE ROI.
Oui, une épouvantable nuit!
ANNE.
Allons prier.
LE ROI.
Mais pourquoi vous taisez-vous tous?
HJALMAR.
Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux?
LE ROI.
Sur mes cheveux?
HJALMAR.
Il y a du sang sur vos cheveux!
LE ROI.
Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous?
II n'y a pas de quoi rire!
ANNE.
Il a fait une chute dans le corridor.
[On frappe à une petite porte.]
UN SEIGNEUR.
On frappe à la petite porte...
LE ROI.
Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux
portes!
ANNE.
Voulez-vous aller voir, Seigneur?...
UN SEIGNEUR [ouvrant la porte].
C'est la nourrice, Madame.
LE ROI.
Qui?
UN SEIGNEUR.
La nourrice, Sire!
ANNE [se levant].
Attendez, c'est pour moi...
HJALMAR.
Mais qu'elle entre! qu'elle entre!
[Entre la nourrice.]
LA NOURRICE.
Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
LE ROI.
Quoi?
LA NOURRICE.
Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
ANNE.
Vous aurez entendu la pluie contre les vitres.
LA NOURRICE.
Je ne puis pas ouvrir?
ANNE.
Non! non! il lui faut le repos!
LA NOURRICE.
Je ne puis pas entrer?...
ANNE.
Non! non! non!
LE ROI.
Non! non! non!
LA NOURRICE.
On dirait que le roi est tombé dans la neige.
LE ROI.
Quoi?
ANNE.
Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en!
[Sort la nourrice.]
HJALMAR.
Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la
lumière?
ANNE.
Oui, il y a trop de lumière.
LE ROI.
Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais
vu?
ANNE.
Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.
LE ROI.
Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...
HJALMAR.
Ne pas prier, mon père?
LE ROI.
Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du
tout!
ANNE.
Asseyez-vous un instant, Seigneur.
HJALMAR.
Qu'avez-vous, mon père?
ANNE.
Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage;
laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose.
HJALMAR.
Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?
ANNE.
Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.
LE ROI.
Je voudrais titre à votre place!
HJALMAR.
Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons
comme de grands coupables...
LE ROI.
Où voulez-vous en venir?
HJALMAR.
Plaît-il, mon père?
LE ROI.
Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...
ANNE.
Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est
souffrante, mais elle va mieux.
ANGUS.
Et la princesse Maleine, Hjalmar?...
HJALMAR.
Vous la** verrez ici, avant la fin de...
[Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte**
se met à battre sous un coup de vent qui fait
trembler les lumières.]
LE ROI [se levant].
Ah!
ANNE.
Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat...
Asseyez-vous; il n'y a rien!
HJALMAR.
Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?
ANNE.
N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller
fermer la porte?
LE ROI.
Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des
pieds?
HJALMAR.
Y a-t-il un mort dans la salle?
LE ROI.
Quoi? Quoi?
HJALMAR.
On dirait qu'il marche autour d'un catafalque!
LE ROI.
Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!...
HJALMAR.
Mais, mon père...
ANNE.
Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?
UNE DAME D'HONNEUR.
Parlons un peu de la princesse Maleine...
LE ROI[, se levant].
Est-ce que? est-ce que?...
ANNE.
Asseyez-vous! asseyez-vous!
LE ROI.
Mais ne parlez pas de la...
ANNE.
Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me
semble que les lumières brûlent mal ce soir.
HJALMAR.
Le vent en a éteint plusieurs.
LE ROI.
Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il
fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?
HJALMAR.
Mais mon père?...
LE ROI.
Mais pourquoi me regardez-vous tous?
ANNE.
Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.
[Un des seigneurs se lève et va pour sortir.]
LE ROI.
Où allez-vous?
LE SEIGNEUR.
Sire, je...
LE ROI.
Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de
la salle! Il faut rester autour de moi!
ANNE.
Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.
LE ROI.
Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?
HJALMAR.
Mais non, mon père.
LE ROI.
Il y en a une qui...
HJALMAR.
C'est le vent.
LE ROI.
Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?
HJALMAR.
Mais elle y est toujours; c'est le _Massacre des Innocents_.
LE ROI.
Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la!
[On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît,
représentant le _Jugement dernier_.]
LE ROI.
On l'a fait exprès!
HJALMAR.
Comment?...
LE ROI.
Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous
voulez en venir!...
UNE DAME D'HONNEUR.
Que dit le roi?
ANNE.
N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.
HJALMAR.
Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?
UNE DAME D'HONNEUR.
Sire, voulez-vous un verre d'eau?
LE ROI.
Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais!
HJALMAR.
Mon père!... Sire!...
UNE DAME D'HONNEUR.
Le roi est distrait.
HJALMAR.
Mon père!...
ANNE.
Sire!--Votre fils vous appelle.
HJALMAR.
Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête?
LE ROI.
Attendez un peu! attendez un peu!...
HJALMAR.
Mais pourquoi tournez-vous la tête?
LE ROI.
J'ai senti quelque chose dans le cou.
ANNE.
Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!
HJALMAR.
Il n'y a personne derrière vous.
ANNE.
N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle.
Entendez-vous les béguines?
[Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la
porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne
s'asseoir.]
LE ROI.
Non! non! ne l'ouvrez pas encore!
ANNE.
Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici,
pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons.
LE ROI.
Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu
pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais
fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas?
ANNE.
Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a
fait de grands ravages.
ANGUS.
On dit que les cygnes se sont envolés.
HJALMAR.
Il y en a un qui est mort.
LE ROI [sursautant].
Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir!
Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...
ANNE.
Asseyez-vous! asseyez-vous donc!
HJALMAR.
Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?
LE ROI.
Entrons!
[Eclairs et tonnerres; —une des sept béguines ouvre
la porte de la chapelle et vient regarder dans
la salle; on entend les autres chanter les
litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora
pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis
qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux
et de l'illumination du tabernacle inonde
subitement le roi et la reine Anne.]
LE ROI.
Qui est-ce qui a préparé cela?
TOUS.
Quoi? quoi? qu'y a-t-il?
LE ROI.
Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela!
mais il faut que je sache...
ANNE [l'entraînant].
Venez! venez!
LE ROI.
Il y en a un qui l'a vu!
ANNE.
Mais c'est la lune, venez!
LE ROI.
Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un
qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...
ANNE.
Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en!
LE ROI.
Oui! oui! oui!
ANNE.
Venez! venez!
[Ils sortent précipitamment par une porte opposée
à celle de la chapelle.]
LES UNS.
Où vont-ils?
LES AUTRES.
Qu'y a-t-il?
UN SEIGNEUR.
Toutes les forêts de sapins sont en flamme!
ANGUS.