tout le jour dans une salle pleine de fiévreux; et maintenant, cette nuit
froide comme une cave! Je ne suis pas sorti du château aujourd'hui et
cette humidité du soir m'a saisi dans l'avenue.
ANGUS.
Prenez garde! Il y a beaucoup de malades au village.
HJALMAR.
Oui, ce sont les marais; et voilà que je suis au milieu de marais, moi
aussi!
ANGUS.
Quoi?
HJALMAR.
J'ai entrevu aujourd'hui les flammes de péchés auxquels je n'ose pas
encore donner un nom!
ANGUS.
Je ne comprends pas.
HJALMAR.
Je n'ai pas compris non plus certains mots de la reine Anne, mais j'ai
peur de comprendre!
ANGUS.
Mais qu'est-il arrivé?
HJALMAR.
Peu de chose; mais j'ai peur de ce que je verrai de l'autre côté de mes
noces... Oh! oh! regardez donc, Angus!
[Ici l'on voit le roi et la reine Anne qui
s'embrassent à une fenêtre du château.]
ANGUS.
Attention! ne regardez pas, ils vont nous voir.
HJALMAR.
Non, nous sommes dans l'obscurité et leur chambre est éclairée. Mais
voyez donc comme le ciel devient rouge au-dessus du château!
ANGUS.
Il y aura une tempête demain.
HJALMAR.
Elle ne l'aime pas cependant...
ANGUS.
Allons-nous-en!
HJALMAR.
Je n'ose plus regarder ce ciel-là; et Dieu sait quelles couleurs il a
pris au-dessus de nous aujourd'hui! Vous ne savez pas ce que j'ai entrevu
cette après-midi dans ce château que je crois vénéneux, et où les mains
de la reine Anne m'ont mis en sueur plus que ce soleil de septembre sur
les murs!
ANGUS.
Mais qu'est-il donc arrivé?
HJALMAR.
N'en parlons plus!--où est-elle cette petite paysanne?
[Cris dans l'auberge du «_Lion bleu_».]
ANGUS.
Qu'est-ce que c'est?
HJALMAR.
Je ne sais; il y a eu toute l'après-midi une étrange agitation dans le
village. Allons-nous-en, vous comprendrez un jour ce que j'ai dit.
[Ils sortent.]
UN BUVEUR [ouvrant la porte de l'auberge].
Il est parti!
TOUS LES BUVEURS [sur le seuil].
Il est parti?--Maintenant nous pouvons voir!--Comme ils doivent saigner!
Ils sont peut-être morts!
[Ils sortent tous.]
* * * * *
SCÈNE IV
*Un appartement du château.*
[On découvre la reine Anne, la princesse Uglyane,
la princesse Maleine, vêtue comme une suivante,
et une suivante.]
ANNE.
Apportez un autre manteau.--Je crois que le vert vaudra mieux.
UGLYANE.
Je n'en veux pas;--un manteau de velours vert paon, sur une robe vert
d'eau!
ANNE.
Je ne sais pas.
UGLYANE.
«_Je ne sais pas! je ne sais pas!_» Vous ne savez jamais quand il s'agit
des autres!
ANNE.
Voyons, ne te fâche pas! J'ai cru bien faire en te disant cela; tu vas
arriver toute rouge au rendez-vous.
UGLYANE.
Je vais arriver toute rouge au rendez-vous! Ah! c'est à se jeter par les
fenêtres! Vous ne savez plus qu'imaginer pour me faire souffrir!
ANNE.
Uglyane! Uglyane! Voyons, voyons.--Apportez un autre manteau.
LA SUIVANTE.
Celui-ci, Madame?
UGLYANE.
Oui?--oh! oui!
ANNE.
Oui;--tourne-toi;--oui, oui, cela vaut infiniment mieux.
UGLYANE.
Et mes cheveux?--ainsi?
ANNE.
Il faudrait les lisser un peu plus sur le front.
UGLYANE.
Où est mon miroir?
ANNE.
Où est son miroir? [A Maleine.] Vous ne faites rien, vous? Apportez son
miroir!--Elle est ici depuis huit jours et elle ne saura jamais rien!--
Est-ce que vous venez de la lune?--Allons! arrivez donc! Où êtes-vous?
MALEINE.
Ici, Madame.
UGLYANE.
Mais ne penchez pas ainsi ce miroir!--J'y vois tous les saules pleureurs
du jardin, ils ont l'air de pleurer sur votre visage.
ANNE.
Oui, ainsi!--mais laisse-les s'étaler sur le dos.--Malheureusement il
fera trop noir dans le bois...
UGLYANE.
Il fera noir?
ANNE.
Il ne te verra pas,--il y a de gros nuages sur la lune.
UGLYANE.
Mais pourquoi veut-il que je vienne au jardin? si c'était au mois de
juillet, ou bien pendant le jour; mais le soir, en automne! il fait
froid! il pleut! il y a du vent! Mettrai-je des bijoux?
ANNE.
Evidemment.--Mais nous allons...
[Elle lui parle à l'oreille.]
UGLYANE.
Oui.
ANNE [à Maleine et à la suivante].
Allez-vous-en, et ne revenez pas avant qu'on vous appelle.
[Sortent la princesse Maleine et la suivante.]
* * * * *
SCÈNE V
*Un corridor du château.*
[Entre la princesse Maleine.--Elle va frapper à
une porte au bout du corridor.]
ANNE [à l'intérieur.]
Qui est là?
MALEINE.
Moi!
ANNE.
Oui, vous?
MALEINE.
La princesse Ma... la nouvelle suivante.
ANNE [entre-bâillant** la porte.]
Que venez-vous faire ici?
MALEINE.
Je viens de la part...
ANNE.
N'entrez pas! eh bien?
MALEINE.
Je viens de la part du prince Hjalmar...
ANNE.
Oui, oui, elle vient! elle vient! un moment! Il n'est pas encore huit
heures,--laissez-nous!
MALEINE.
Un officier m'a dit qu'il était absent.
ANNE.
Qui est absent?
MALEINE.
Le prince Hjalmar.
ANNE.
Le prince Hjalmar est absent?
MALEINE.
Il a quitté le château.
ANNE.
Où est-il allé?
UGLYANE [de l'intérieur.]
Qu'est-ce qu'il y a?
ANNE.
Le prince a quitté le château!
UGLYANE [par l'entre-bâillement** de la porte.]
Quoi?
ANNE.
Le prince a quitté le château!
MALEINE.
Oui.
UGLYANE.
Ce n'est pas possible!
ANNE.
Où est-il allé?
MALEINE.
Je ne sais pas. Je crois qu'il est allé vers la orêt**; et il fait dire
qu'il ne pourra pas venir au endez-vous**.
ANNE.
Qui vous a dit cela?
MALEINE.
Un officier.
ANNE.
Quel officier?
MALEINE.
Je ne sais pas son nom.
ANNE.
Où est-il, cet officier?
MALEINE.
Il est parti avec le prince.
ANNE.
Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?
MALEINE.
J'ai dit que vous vouliez être seules.
ANNE.
Qui vous avait chargée de dire cela? Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc
arrivé? Allez-vous-en!
[La porte se referme. Maleine sort.]
* * * * *
SCÈNE VI
*Un bois dans un parc.*
HJALMAR.
Elle m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. Je veux la voir enfin en
présence du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir.--Est-ce
qu'elle aurait un peu de silence dans le cœur?--Je n'ai jamais vu ce
bois d'automne plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce bois plus
obscur que ce soir; à quelles clartés allons-nous donc nous voir? Je ne
distingue pas mes mains!--Mais qu'est-ce que toutes ces lueurs autour de
moi? Tous les hiboux du parc sont donc venus ici!
Allez-vous-en! Allez-vous-en! au cimetière! auprès des morts! [Il leur
jette de la terre.] Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces? Voilà
que j'ai des mains de fossoyeur à présent.--Oh! je ne reviendrai pas
souvent!--Attention! elle vient!--Est-ce que c'est le vent?--Oh! comme
les feuilles tombent autour de moi!--Mais il y a là un arbre qui se
dépouille absolument! Et comme les nuages s'agitent sur la lune!--Mais
ce sont des feuilles de saule pleureur qui tombent ainsi sur mes
mains!--Oh! je suis mal venu ici!--Je n'ai jamais vu ce bois plus
étrange que ce soir!--Je n'ai jamais vu plus de présages que ce soir!
Elle est là!
[Entre la princesse Maleine.]
MALEINE.
Où êtes-vous, Seigneur?
HJALMAR.
Ici.
MALEINE.
Où donc?--Je ne vois pas.
HJALMAR.
Ici, près du jet d'eau.--Nous nous entreverrons à la clarté de l'eau. Il
fait étrange ici ce soir.
MALEINE.
Oui;--j'ai peur!--ah! je vous ai trouvé!
HJALMAR.
Pourquoi tremblez-vous?
MALEINE.
Je ne tremble pas.
HJALMAR.
Je ne vous vois pas.--Venez ici; il fait plus clair, et renversez un peu
la tête vers le ciel.--Vous êtes étrange aussi ce soir!--On dirait que
mes yeux se sont ouverts ce soir.--On dirait que mon cœur s'est
entr'ouvert** ce soir...--Mais je crois que vous êtes vraiment belle!--Mais
vous êtes étrangement belle, Uglyane!--Il me semble que je ne vous ai
jamais regardée jusqu'ici!--Mais je crois que vous êtes étrangement
belle!--Il y a quelque chose autour de vous ce soir...--Allons ailleurs,
à la lumière!--Venez!
MALEINE.
Pas encore.
HJALMAR.
Uglyane! Uglyane!
[Il l'embrasse: ici le jet d'eau, agité par le vent, se
penche et rient retomber sur eux.]
MALEINE.
J'ai peur!
HJALMAR.
Allons plus loin...
MALEINE.
Quelqu'un pleure ici....
HJALMAR.
Quelqu'un pleure ici?...
MALEINE.
J'ai peur.
HJALMAR.
Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent?
MALEINE.
Mais qu'est-ce que tous ces yeux sur les arbres?
HJALMAR.
Où donc? Oh! ce sont les hiboux qui sont revenus! Je vais les chasser.
[Il leur jette de la terre.] Allez-vous-en! allez-vous-en!
MALEINE.
Il y en a un qui ne veut pas s'en aller!
HJALMAR.
Où est-il?
MALEINE.
Sur le saule pleureur.
HJALMAR.
Allez-vous-en!
MALEINE.
Il ne s'en va pas!
HJALMAR.
Allez-vous-en! Allez-vous-en!
[Il lui jette de la terre.]
MALEINE.
Oh! vous avez jeté de la terre sur moi!
HJALMAR.
J'ai jeté de la terre sur vous?
MALEINE.
Oui, elle est retombée sur moi!
HJALMAR.
Oh! ma pauvre Uglyane!
MALEINE.
J'ai peur!
HJALMAR.
Vous avez peur auprès de moi?
MALEINE.
Il y a là des flammes entre les arbres.
HJALMAR.
Ce n'est rien;--ce sont des éclairs, il a fait très chaud aujourd'hui.
MALEINE.
J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre autour de nous?
HJALMAR.
Ce n'est rien; c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille.
MALEINE.
J'ai peur!...
HJALMAR.
Mais nous sommes dans le parc...
MALEINE.
Y a-t-il des murs autour du parc?
HJALMAR.
Mais oui; il y a des murs et des fossés autour du parc.
MALEINE.
Et personne ne peut entrer?
HJALMAR.
Non;--mais il y a bien des choses inconnues qui entrent malgré tout.
MALEINE.
Je saigne du nez.
HJALMAR.
Vous saignez du nez?
MALEINE.
Oui, où est mon mouchoir?
HJALMAR.
Allons au bassin.
MALEINE.
Oh, ma robe est déjà pleine de sang!
HJALMAR.
Uglyane! Uglyane! regardez-moi...
MALEINE.
Oui.
[Un silence.]
HJALMAR.
A quoi songez-vous?
MALEINE.
Je suis triste!
HJALMAR.
Vous êtes triste? à quoi songez-vous, Uglyane
MALEINE.
Je songe à la princesse Maleine.
HJALMAR.
Vous dites?
MALEINE.
Je songe à la princesse Maleine.
HJALMAR.
Vous connaissez la princesse Maleine?
MALEINE.
Je suis la princesse Maleine.
HJALMAR.
Quoi?
MALEINE.
Je suis la princesse Maleine.
HJALMAR.
Vous n'êtes pas Uglyane.
MALEINE.
Je suis la princesse Maleine.
HJALMAR.
Vous êtes la princesse Maleine! Vous êtes la princesse Maleine! Mais elle
est morte!
MALEINE.
Je suis la princesse Maleine.
[Ici la lune passe entre les arbres et éclaire
la princesse Maleine.]
HJALMAR.
Oh! Maleine!--Mais d'où venez-vous? et comment êtes-vous venue jusqu'ici?
Mais comment êtes-vous venue jusqu'ici?
MALEINE.
Je ne sais pas.
HJALMAR.
Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! d'où me suis-je évadé
aujourd'hui! Et quelle pierre vous avez soulevée cette nuit! Mon Dieu!
mon Dieu! de quel tombeau suis-je sorti ce soir!--Maleine! Maleine!
qu'allons-nous faire?--Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel
jusqu'au cœur!...
MALEINE.
Oh! moi aussi!
[Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt.]
TOUS DEUX[, se retournant].
Oh!
MALEINE.
Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a maintenant?
HJALMAR.
Ne pleurez pas; n'ayez pas peur. C'est le jet d'eau qui sanglote...
MALEINE.
Qu'est-ce qui arrive ici? Qu'est-ce qui va arriver? Je veux m'en aller!
je veux m'en aller! je veux m'en aller!
HJALMAR.
Ne pleurez pas!
MALEINE.
Je veux m'en aller!
HJALMAR.
Il est mort; allons ailleurs.
[Ils sortent.]
ACTE III
* * * * *
SCÈNE I
*Un appartement du château.*
[On découvre le roi.--Entre le prince Hjalmar.]
HJALMAR.
Mon père?
LE ROI.
Hjalmar?
HJALMAR.
J'aurais à vous parler, mon père.
LE ROI.
De quoi voulez-vous me parler?
HJALMAR.
Vous êtes malade, mon père?
LE ROI.
Oui; je suis malade, et voyez comme je deviens vieux! Presque tous mes
cheveux sont tombés; voyez comme mes mains tremblent; et je crois que
j'ai toutes les flammes de l'enfer dans la tête!
HJALMAR.
Mon père! mon pauvre père! Il faudrait vous éloigner; aller ailleurs
peut-être... je ne sais pas...
LE ROI.
Je ne puis pas m'éloigner!--Pourquoi êtes-vous venu? J'attends quelqu'un.
HJALMAR.
J'avais à vous parler.
LE ROI.
De quoi?
HJALMAR.
De la princesse Maleine.
LE ROI.
De quoi?--Je n'entends presque plus.
HJALMAR.
De la princesse Maleine. La princesse Maleine est revenue.
LE ROI.
La princesse Maleine est revenue?
HJALMAR.
Oui.
LE ROI.
Mais elle est morte!
HJALMAR.
Elle est revenue.
LE ROI.
Mais je l'ai vue morte!
HJALMAR.
Elle est revenue.
LE ROI.
Où est-elle?
HJALMAR.
Ici.
LE ROI.
Ici, dans le château?
HJALMAR.
Oui.
LE ROI.
Montrez-la! Je veux la voir!
HJALMAR.
Pas encore.--Mon père, je ne puis plus épouser Uglyane.
LE ROI.
Vous ne pouvez plus épouser Uglyane?
HJALMAR.
Je n'ai jamais aimé que la princesse Maleine.
LE ROI.
Ce n'est pas possible, Hjalmar!... Hjalmar!... Mais elle va s'en
aller!...
HJALMAR.
Qui?
LE ROI.
Anne!
HJALMAR.
Il faudrait l'y préparer peu à peu.
LE ROI.
Moi?--l'y préparer--Ecoutez... je crois qu'elle monte l'escalier. Mon
Dieu!... mon Dieu! que va-t-il arriver?--Hjalmar, attendez!...
[Il sort.]
HJALMAR.
Mon père! mon pauvre père!--Elle le fera mourir avant la fin du mois!
[Rentre le roi.]
LE ROI.
Ne l'avertissez pas encore aujourd'hui!
[Il sort.]
HJALMAR.
Mon Dieu! mon dieu!--Je crois que je l'entends dans l'oratoire.--Elle va
venir ici.--Depuis quelques jours elle me suit comme mon ombre. [Entre la
reine Anne.] Bonsoir, Madame.
ANNE.
Ah! c'est vous Hjalmar.--Je ne m'attendais pas...
HJALMAR.
J'avais à vous parler, Madame.
ANNE.
Vous n'aviez jamais rien à me dire... Sommes-nous seuls?
HJALMAR.
Oui, Madame.
ANNE.
Alors venez ici. Asseyez-vous ici.
HJALMAR.
Ce n'est qu'un mot, Madame.--Avez-vous entendu parler de la princesse
Maleine?
ANNE.
De la princesse Maleine?
HJALMAR.
Oui, Madame.
ANNE.
Oui, Hjalmar;--mais elle est morte.
HJALMAR.
On dit qu'elle vit peut-être.
ANNE.
Mais c'est le roi lui-même qui l'a tuée.
HJALMAR.
On dit qu'elle vit peut-être.
ANNE.
Tant mieux pour elle.
HJALMAR.
Vous la** verrez peut-être.
ANNE.
Ah! ah! ah! dans l'autre monde alors?
HJALMAR.
Ah!...
[Il sort.]
ANNE.
Où allez-vous, Seigneur? et pourquoi fuyez-vous?--Mais pourquoi
fuyez-vous?
[Elle sort.]
* * * * *
SCÈNE II
*Une salle d'apparat dans le château.*
[On découvre le roi, la reine Anne, Hjalmar,
Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des
seigneurs, etc.--On danse. Musique.]
ANNE.
Venez, ici, Monseigneur; vous me semblez transfiguré ce soir.
HJALMAR.
Ma fiancée n'est-elle pas près de moi?
ANNE.
Laissez-moi mettre un peu la main sur votre cœur. Oh! il bat déjà des
ailes comme s'il voulait voler vers je ne sais quel ciel!
HJALMAR.
C'est votre main qui le retient, Madame.
ANNE.
Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Vous m'expliquerez cela plus
tard. [Au roi.] Vous êtes triste, Seigneur; à quoi songez-vous?
LE ROI.
Moi?--Je ne suis pas triste mais je deviens très vieux.
ANNE.
Voyons, ne dites pas cela un soir de fête! Admirez plutôt votre fils;
n'est-il pas admirable ainsi en pourpoint de soie noire et violette? et
n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille?
HJALMAR.
Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il jettera un peu d'eau sur le feu
tandis que vous n'y versez que de l'huile.
ANNE.
Mais ne nous revenez pas tout transi de la pluie de ses sages paroles...
HJALMAR.
Elles tomberont en plein soleil!
ANGUS.
Hjalmar! Hjalmar!
HJALMAR.
Oh! je sais ce que vous allez dire; mais il n'est pas question de ce que
vous croyez.
ANGUS.
Je ne vous reconnais plus;--mais que vous est-il donc arrivé hier soir?
HJALMAR.
Hier soir?--Oh, il est arrivé d'étranges chose hier soir!--Mais j'aime
mieux ne pas en parler à présent. Allez une nuit dans le bois du parc,
près du jet d'eau; et vous remarquerez que c'est à certains moments
seulement, et lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent
tranquilles comme des enfants sages et ne semblent pas étranges et
bizarres; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces
et vous jouent de mauvais tours.
ANGUS.
Je ne comprends pas.
HJALMAR.
Moi non plus; mais j'aime mieux être au milieu des hommes; fussent-ils
tous contre moi.
ANGUS.
Quoi?
HJALMAR.
Ne vous éloignez pas.
ANGUS.
Pourquoi?
HJALMAR.
Je ne sais pas encore.
ANNE.
Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On n'abandonne pas ainsi sa fiancée!
HJALMAR.
J'accours, Madame.
HJALMAR [à Uglyane.]
Angus vient de me raconter une étrange aventure, Uglyane.
UGLYANE.
Vraiment.
HJALMAR.
Oui.--Il s'agit d'une jeune fille; une pauvre jeune fille qui a perdu
tous les biens qu'elle avait...
UGLYANE.
Oh!
HJALMAR.
Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle l'attend au jardin tous les
soirs; elle le poursuit au clair de lune; il n'a plus un instant de
repos.
UGLYANE.
Que va-t-il faire?
HJALMAR.
Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever les ponts-levis, et de
mettre un homme d'armes à chaque porte, afin qu'elle ne puisse plus
entrer; il ne veut pas.
UGLYANE.
Pourquoi?
HJALMAR.
Je n'en sais rien.--Oh! ma chère Uglyane!
ANGUS [à Hjalmar.]
Ne grelottez-vous pas en entrant dans les grottes de glace du mariage?
HJALMAR.
Nous en ferons des grottes de flammes!
LE ROI[, très haut].
Je ne vois pas du tout danser d'ici.
ANNE.
Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Monseigneur.
LE ROI.
Je croyais en être très loin.
ANGUS [à Hjalmar.]
Avez-vous remarqué comme votre père a l'air pâle et fatigué depuis
quelque temps?
HJALMAR.
Oui, oui...
ANGUS.
Il vieillit étrangement.
LE ROI [très haut].
Je crois que la mort commence à frapper à ma porte!
[Il** tressaillent tous.--Silence.--La musique cesse
subitement et on entend frapper à une porte.]
ANNE.
On frappe à la petite porte!
HJALMAR.
Entrez!
[La porte s'entr'ouvre** et on aperçoit, dans l'entrebâillement,
la princesse Maleine en longs vêtements blancs de fiancée.]
ANNE.
Qui est-ce qui entre?
HJALMAR.
La princesse Maleine!
ANNE.
Qui?
HJALMAR.
La princesse Maleine!
LE ROI.
Fermez la porte.
TOUS.
Fermez la porte!
HJALMAR.
Pourquoi fermer la porte?
[Le roi tombe.]
ANGUS.
Au secours! le roi se trouve mal!
UNE DAME D'HONNEUR.
Allez chercher un verre d'eau!
HJALMAR.
Mon père!--Aidez-moi!...
UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.
Allez chercher un prêtre!
UN SEIGNEUR.
Ouvrez les fenêtres!
ANGUS.
Ecartez-vous! Ecartez-vous!
HJALMAR.
Appelez un médecin! Portons-le sur son lit! Aidez-moi!
ANGUS.
Il y a une étrange tempête au-dessus du château.
[Ils sortent tous.]
* * * * *
SCÈNE III
*Devant le château.*
[Entrent le roi et la reine Anne.]
LE ROI.
Mais on pourrait peut-être éloigner la petite?
ANNE.
Et la revoir le lendemain?--ou bien faut-il attendre une mer de misères?
Faut-il attendre que Hjalmar la rejoigne?--faut-il...
LE ROI.
Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous que je fasse?
ANNE.
Vous ferez ce que vous voudrez; vous avez à choisir entre cette fille et
moi.
LE ROI.
On ne sait jamais ce qu'il pense...
ANNE.
Je sais qu'il ne l'aime pas. Il l'a crue morte. Avez-vous vu couler une
larme sur ses joues?
LE ROI.
Elles ne coulent pas toujours sur les joues.
ANNE.
Il ne se serait pas jeté dans les bras d'Uglyane.
LE ROI.
Attendez quelques jours.--Il pourrait en mourir...
ANNE.
Nous attendrons.--Il ne s'en apercevra pas.
LE ROI.
Je n'ai pas d'autre enfant...
ANNE.
Mais c'est pourquoi il faut le rendre heureux.--Attention! il arrive avec
sa mendiante de cire; il l'a promenée autour des marais, et l'air du soir
l'a déjà rendue plus verte qu'une noyée de quatre semaines. [Entrent le
prince Hjalmar et la princesse Maleine.] Bonsoir, Hjalmar!--Bonsoir,
Maleine! vous avez fait une belle promenade?
HJALMAR.
Oui, Madame.
ANNE
Il vaut mieux cependant ne pas sortir le soir. Il faut que Maleine soit
prudente. Elle me semble un peu pâle déjà. L'air des marais est très
pernicieux.
MALEINE.
On me l'a dit, Madame.
ANNE.
Oh! c'est un véritable poison!
HJALMAR
Nous n'étions pas sortis de toute la journée; et le clair de lune nous a
entraînés; nous avons été voir les moulins à vent le long du canal.
ANNE.
Il faut être prudente au commencement; j'ai été malade moi aussi.
LE ROI.
Tout le monde est malade en venant ici.
HJALMAR
Il y a beaucoup de malades au village.
LE ROI.
Et beaucoup de morts au cimetière!
ANNE.
Voyons! n'effrayez pas cette enfant!
[Entre le fou.]
HJALMAR.
Maleine, le fou!
MALEINE.
Oh!
ANNE.
Vous ne l'aviez pas encore vu, Maleine? N'ayez pas peur, n'ayez pas peur;
il ne fait pas de mal. Il erre ainsi tous les soirs.
HJALMAR.
Il va, toutes les nuits, creuser des fosses dans les vergers.
MALEINE.
Pourquoi?
HJALMAR.
On ne sait pas.
MALEINE.
Est-ce moi qu'il montre du doigt?
HJALMAR.
Oui, n'y fais pas attention.
MALEINE.
Il fait le signe de la croix!
LE FOU.
Oh! oh! oh!
MALEINE.
J'ai peur!
HJALMAR.
Il a l'air épouvanté.
LE FOU.
Oh! oh! oh!
HJALMAR.
Il s'en va.
[Sort le fou.]
ANNE.
A** quand les noces, Maleine?
HJALMAR.
Avant la fin du mois, si mon père y consent.
LE ROI.
Oui, oui...
ANNE.
Vous savez que je reste ici jusqu'à vos noces; et Uglyane aussi; oh! la
pauvre Uglyane! Hjalmar, Hjalmar, l'avez-vous abandonnée!
HJALMAR.
Madame!...
ANNE.
Oh! n'ayez pas de remords, il vaut mieux vous le dire aujourd'hui; elle
obéissait à son père plus qu'à son cœur; elle vous aimait cependant; mais
que voulez-vous? elle a été élevée et elle a passé son enfance avec le
prince Orsic son cousin et cela ne s'oublie pas; elle a pleuré toutes les
larmes de son pauvre petit cœur en le quittant, et j'ai dû la traîner
jusqu'ici.
MALEINE.
Il y a quelque chose de noir qui arrive.
LE ROI.
De qui parlez-vous?
HJALMAR.
Quoi?
MALEINE.
Il y a quelque chose de noir qui arrive.
HJALMAR.
Où donc?
MALEINE.
Là-bas; dans le brouillard, du côté du cimetière.
HJALMAR.
Ah! ce sont les sept béguines.
MALEINE.
Sept béguines!
ANNE.
Oui; elles viennent filer pour vos noces.
[Entrent la nourrice et sept béguines.]
LA NOURRICE.
Bonsoir! Bonsoir, Maleine!
LES SEPT BÉGUINES.
Bonsoir!
TOUS.
Bonsoir, mes sœurs!
MALEINE.
Oh! qu'est-ce qu'elle porte?
HJALMAR.
Qui?
MALEINE.
La troisième, la vieille.
LA NOURRICE.
C'est de la toile pour vous, Maleine.
[Sortent les sept béguines.--On entend sonner
une cloche.]
HJALMAR.
On sonne les vêpres;--viens, Maleine.
MALEINE.
J'ai froid!
HJALMAR.
Tu es pâle, rentrons!
MALEINE.
Oh! comme il y a des corbeaux autour de nous!
[Croassements.]
HJALMAR.
Viens!
MALEINE.
Mais qu'est-ce que toutes ces flammes sur les marais?
[Feux follets sur les marais.]
LA NOURRICE.
On dit que ce sont des âmes.
HJALMAR.
Ce sont des feux follets.--Viens.
MALEINE.
Oh! il y en a un très long qui va au cimetière!
HJALMAR.
Viens; viens.
LE ROI.
Je rentre aussi;--Anne, venez-vous?
ANNE.
Je vous suis.[Sortent le roi, Hjalmar et Maleine.] Maleine m'a l'air un
peu malade. Il faudra la soigner.
LA NOURRICE.
Elle est un peu pâle, Madame. Mais elle n'est pas malade. Elle est plus
forte que vous ne le croyez.
ANNE.
Je ne serais pas étonnée si elle tombait malade...
[Elle sort avec la nourrice.]
* * * * *
SCÈNE IV
*Une chambre dans la maison du médecin.*
[Entre le médecin.]
LE MÉDECIN.
Elle m'a demandé du poison; il y a un mystère au-dessus du château et je
crois que ses murs vont tomber sur nos têtes; et malheur aux petits qui
sont dans la maison! Il y a déjà d'étranges rumeurs autour de nous; et il
me semble que de l'autre côté de ce monde on commence à s'inquiéter un
peu de l'adultère. En attendant, ils entrent dans la misère jusqu'aux
lèvres; et le vieux roi va mourir dans le lit de la reine avant la fin du
mois... Il blanchit étrangement depuis quelques semaines et son esprit
commence à chanceler en même temps que son corps. Il ne faut pas que je
me trouve au milieu des tempêtes qui vont venir, il serait temps de s'en
aller, il serait temps de s'en aller, et je n'ai pas envie d'entrer
aveuglément avec elle en cet enfer! Il faut que je lui donne quelque
poison presque inoffensif, qui lui fasse illusion; et j'ouvrirai les yeux
avant qu'on ne ferme un tombeau. En attendant, je m'en lave les mains...
Je ne veux pas mourir en essayant de soutenir une tour qui s'écroule!
[Il sort.]
* * * * *
SCÈNE V
*Une cour du château.*
[Entre le roi.]
LE ROI
Mon Dieu! mon Dieu! Je voudrais être ailleurs! Je voudrais pouvoir dormir
jusqu'à la fin du mois; et que je serais heureux de mourir! Elle me
conduit comme un pauvre épagneul; elle va m'entraîner dans une forêt de
crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de ma route! Mon Dieu, si
je pouvais revenir sur mes pas! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner la
petite? J'ai pleuré ce matin en la** voyant malade! Si elle pouvait
quitter ce château vénéneux!... Je voudrais m'en aller n'importe où!
n'importe où! Je voudrais voir les tours s'écrouler dans l'étang! Il me
semble que tout ce que je mange est empoisonné; et je crois que le ciel
est vénéneux ce soir!--Mais ce poison, mon Dieu, dans ce pauvre petit
corps blanc!... Oh! oh! oh! [Entre la reine.] Ils arrivent?
ANNE.
Oui, ils viennent.
LE ROI.