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| Notes du transcripteur: |
| * Texte en italique est rendu comme _italique_, texte en gras |
| comme *gras*. |
| * Le colophon se trouve en fin de ce fichier. |
| * Deux astérisques** renvoient à la table en-dessous du colophon.|
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* * * * *
MAURICE MAETERLINCK
*Théâtre*
I
LA PRINCESSE MALEINE (1890)
L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)
P. LACOMBLEZ PER LAMM
Éditeur Éditeur
31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7
BRUXELLES PARIS, VII
1901
[Cachet: Bibliotheca Gandavensis]
*Théâtre.*
DU MÊME AUTEUR:
SERRES CHAUDES suivies de QUINZE CHANSONS.
Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.00
L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES de
_Ruysbroeck l'admirable_, traduit du flamand et
accompagné d'une Introduction. Un volume
in-16, sur papier à la main . . . . . . . . . . . . . . . . . 5.00
LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS de
Novalis, traduits de l'allemand et précédés
d'une Introduction. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 4.00
LES SEPT PRINCESSES, drame. Un petit volume
in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.00
LE TRÉSOR DES HUMBLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . 3 50
LA SAGESSE ET LA DESTINÉE. Un volume in-18
jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50
LA VIE DES ABEILLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 3.50
A PARAITRE:
THÉÂTRE. Tome II: _Pellèas et Mèlisande.--Alladine
et Palomides.--Intérieur.--La mort de Tintagiles._
THÉÂTRE. Tome III: _Aglavaine et Sélysette.--Ardiane
et Barbe-bleue.--Sœur Béatrice._
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:
SEPT ESSAIS D'EMERSON, traduits par J. Will,
avec une préface de _Maurice Maeterlinck_. Un
volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50
MAURICE MAETERLINCK
*Théâtre*
I
LA PRINCESSE MALEINE (1890)
L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)
P. LACOMBLEZ PER LAMM
Éditeur Éditeur
31, RUE DES PAROISSIENS 7, RUE DE LILLE, 7
BRUXELLES PARIS, VII
1901
[Cachet: Bibliotheca Gandavensis]
* * * * *
TABLE
Préface. . . . . . . . . . . . . I
La princesse Maleine . . . . . . 1
L'Intruse. . . . . . . . . . . 199
Les Aveugles . . . . . . . . . 247
* * * * *
_Droits de traduction, de reproduction et de représentation
réservés pour tous les pays
y compris la Suède, la Norwège et la Hollande._
* * * * *
*Préface.*
I.
Le texte de ces petits drames que mon éditeur réunit aujourd'hui en
trois volumes, n'a guère été modifié. Ce n'est point qu'ils me semblent
parfaits, il s'en faut bien, mais on n'améliore pas un poème par des
corrections successives. Le meilleur et le pire y confondent leurs
racines, et souvent, à tenter de les démêler, on perdrait l'émotion
particulière et le charme léger et presque inattendu, qui ne pouvaient
fleurir qu'à l'ombre d'une faute qui n'avait pas encore été commise. Il
eût, par exemple, été facile de supprimer dans la _Princesse Maleine_
beaucoup de naïvetés dangereuses, quelques scènes inutiles et la plupart
de ces répétitions étonnées qui donnent aux personnages l'apparence de
somnambules un peu sourds constamment arrachés à un songe pénible.
J'aurais pu leur épargner ainsi quelques sourires, mais l'atmosphère et
le paysage même où ils vivent en eût paru changé. Du reste ce manque de
promptitude à entendre et à répondre, tient intimement à leur
psychologie et à l'idée un peu hagarde qu'ils se font de l'univers** On
peut ne pas approuver cette idée, on peut aussi y revenir après avoir
parcouru bien des certitudes. Un poète plus âgé que je n'étais alors et
qui l'eût accueillie, non pas à l'entrée mais à la sortie de
l'expérience de la vie, aurait su transformer en sagesse et en beautés
solides, les fatalités trop confuses, qui s'y agitent. Mais telle
quelle, l'idée anime tout le drame et il serait impossible de l'éclairer
davantage sans enlever à celui-ci la seule qualité qu'il possède: une
certaine harmonie épouvantée et sombre.
II.
Les autres drames, dans l'ordre où ils parurent, à savoir: _L'Intruse_,
_les Aveugles_ (1890), _les Sept Princesses_ (1891), _Pelléas et
Mélisande_ (1892), _Alladine et Palomides_, _Intérieur_ et _la Mort de
Tintagiles_ (1894) présentent une humanité et des sentiments plus
précis, en proie à des forces aussi inconnues, mais un peu mieux
dessinées. On y a foi à d'énormes puissances, invisibles et fatales,
dont nul ne sait les intentions, mais que l'esprit du drame suppose
malveillantes, attentives à toutes nos actions, hostiles au sourire, à
la vie, à la paix, au bonheur. Des destinées innocentes mais
involontairement ennemies, s'y nouent et s'y dénouent pour la ruine de
tous, sous les regards attristés des plus sages, qui prévoient l'avenir
mais ne peuvent rien changer aux jeux cruels et inflexibles que l'amour
et la mort promènent parmi les vivants. Et l'amour et la mort et les
autres puissances y exercent une sorte d'injustice sournoise, dont les
peines--car cette injustice ne récompense pas,--ne sont peut-être que
des caprices du destin. Au fond, on y trouve l'idée du Dieu chrétien,
mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable
de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déconcerter, à
assombrir les projets, les pensées, les sentiments et l'humble félicité
des hommes.
III.
Cet inconnu prend le plus souvent la forme de la mort. La présence
infinie, ténébreuse, hypocritement active de la mort remplit tous les
interstices du poème. Au problème de l'existence il n'est répondu que
par l'énigme de son anéantissement. Du reste, c'est une mort
indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant à peu près au hasard,
emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux,
simplement parce qu'ils se tiennent moins tranquilles que les plus
misérables, et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attire son
attention. Il n'y a autour d'elle que de petits êtres fragiles,
grelottants, passivement pensifs, et les paroles prononcées, les larmes
répandues ne prennent d'importance que de ce qu'elles tombent dans le
gouffre au bord duquel se joue le drame et y retentissent d'une certaine
façon qui donne à croire que l'abîme est très vaste parce que tout ce
qui s'y va perdre y fait un bruit confus et assourdi.
IV.
Il n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de
compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés,
le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une
découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à
moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une
communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la
nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps
encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites
lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une
nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se
rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et,
si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à
tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de
douceur, d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on
peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de
cette grande vérité immobile qui glace l'énergie et le désir de vivre.
C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m'appartient point
de juger si j'y ai quelquefois réussi.
V.
Mais aujourd'hui, cela ne me parait plus suffisant. Je ne crois pas
qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si,
tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il
nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que
la vérité qui ne mène à rien, il aura l'avantage d'accomplir un double
devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la
force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos
yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu'elles se
rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de
varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une
raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins
d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se
rallument. Or, dans l'état où nous sommes, il est tout aussi légitime
d'espérer que nos efforts ne sont pas inutiles, que de penser qu'ils ne
produisent rien. La vérité suprême du néant, de la mort et de
l'inutilité de notre existence, où nous aboutissons dès que nous
poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que
le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par
delà, parce que là s'arrête notre intelligence. Elle parait certaine,
mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance. Avant
que d'être tenu de l'admettre irrévocablement, il nous faudra longtemps
encore chercher de tout notre cœur à dissiper cette ignorance et faire
ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière.
Dès lors le grand cercle de tous nos devoirs antérieurs à cette
certitude trop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine
recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses
joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de l'importance
puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de l'obscurité ou à la supporter
sans amertume.
VI.
Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions
autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces
mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle
anciens dans notre existence réelle et dans nos œuvres, et notamment,
puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos œuvres
dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à
peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle
une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est
probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le
domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur
la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les
lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou
rendu presque impraticables un certain nombre d'_incertitudes_; et ces
_incertitudes_ étaient justement celles où se complaisaient et
fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par
excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions,
la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie
ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la
forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante
qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques
ou hostiles, tragiques ou consolatrices.
VII.
La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments
principaux: D'abord** la beauté verbale, ensuite la contemplation et la
peinture passionnées de ce qui existe réellement autour de nous et en
nous-mêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin,
enveloppant l'œuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que
le poète se fait de l'inconnu dans lequel flottent les êtres et les
choses qu'il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui
préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier
élément est le plus important. Voyez un beau poème, si bref, si rapide
qu'il soit. Rarement, sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses
connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux
mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à
l'invisible, du temporel à l'éternel. Or, si l'évolution peut-être sans
précédent qui se produit de nos jours dans l'idée que nous nous faisons
de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne
lui enlève qu'une partie de ses ressources, il n'en va pas de même du
poète dramatique. Il est peut-être loisible au poète lyrique de demeurer
une sorte de théoricien de l'inconnu. A la rigueur il lui est permis de
se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il
n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est
convaincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité
n'interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la
marche de ce monde, il n'a pas besoin de donner un nom aux forces
incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose. Que ce soit
Dieu ou l'Univers qui lui paraisse immense et terrible, il importe assez
peu. Nous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous
l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète
dramatique ne peut se borner à ces généralités. Il est obligé de faire
descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, l'idée
qu'il se fait de l'inconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon,
sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à
quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les
influences inintelligibles, les principes infinis, dont, en tant que
poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à
une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les
anciennes, et où celles qui les doivent remplacer ne sont pas encore
déterminées, n'ont pas encore de nom, il hésite, tâtonne, et s'il veut
rester absolument sincère, il n'ose plus se risquer hors de la réalité
immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs
effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de
fortes œuvres d'observation, de passion et de sagesse, mais il est
certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde
des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des
hommes; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de
cet ordre.
VIII.
Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés
qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra
demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de
l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des
réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car
la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles
les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui
traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions
déconcertantes. Et c'est, par exemple, _La Puissance des Ténèbres_ de
Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure,
comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté
de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche,
pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce
sont les _Revenants_ d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois,
aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles
mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à
l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des
puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car
c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le
poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme
humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les
autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice
ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité,
loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si
plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on
y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il
n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain,
l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable
depuis que nous n'admettons plus _a priori_ l'intervention divine dans
les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces
rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de
relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience
exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si
l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est
rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et
réelle.
IX.
Dans le temps, le génie à coup sûr, parfois le simple et honnête talent,
réussissaient à nous donner au théâtre cet arrière-plan profond, ce
nuage des cimes, ce courant d'infini, tout ceci et tout cela, qui
n'ayant ni nom ni forme, nous autorise à mêler nos images en en parlant,
et parait nécessaire pour que l'œuvre dramatique coule à pleins bords et
atteigne son niveau idéal. Aujourd'hui, il y manque presque toujours ce
troisième personnage, énigmatique, invisible mais partout présent, qu'on
pourrait appeler le personnage sublime, qui, peut-être, n'est que l'idée
inconsciente mais forte et convaincue que le poète se fait de l'univers
et qui donne à l'œuvre une portée plus grande, je ne sais quoi qui
continue d'y vivre après la mort du reste et permet d'y revenir sans
jamais épuiser sa beauté. Mais convenons qu'il manque aussi à notre vie
présente. Reviendra-t-il? Sortira-t-il d'une conception nouvelle et
expérimentale de la justice ou de l'indifférence de la nature, d'une de
ces énormes lois générales de la matière ou de l'esprit que nous
commençons à peine d'entrevoir? En tout cas, gardons lui sa place.
Acceptons, s'il le faut, que rien ne la vienne occuper pendant le temps
qu'il mettra à se dégager des ténèbres, mais n'y installons plus de
fantômes. Son attente, et son siège vide dans la vie, ont par eux-mêmes
une signification plus grande que tout ce que nous pourrions asseoir sur
le trône que notre patience lui réservé. Pour mon humble part, après les
petits drames que j'ai énumérés plus haut, il m'a semblé loyal et sage
d'écarter la mort de ce trône auquel il n'est pas certain qu'elle ait
droit. Déjà, dans le dernier, que je n'ai pas nommé parmi les autres,
clans _Aglavaine_ et _Sélysette_, j'aurais voulu qu'elle cédât à
l'amour, à la sagesse ou au bonheur une part de sa puissance. Elle ne
m'a pas obéi, et j'attends, avec la plupart des, poètes de mon temps,
qu'une autre force se révèle. Quant aux deux petites pièces qui suivent
_Aglavaine_ et _Sélysette_, savoir: _Ardiane et Barbe-bleue, ou la
délivrance inutile_, et _Sœur Béatrice_, je voudrais qu'il n'y eût aucun
malentendu à leur endroit. Ce n'est pas parce qu'elles sont postérieures
qu'il y faudrait chercher une évolution ou un nouveau désir. Ce sont, à
proprement parler, de petits jeux de scène, de courts poèmes du genre
assez malheureusement appelé «opéra-comique» destinés à fournir aux
musiciens qui les avaient demandés, un thème convenable à des,
développements lyriques. Ils ne prétendent à rien davantage, et l'on se
méprendrait sur mes intentions si l'on y voulait trouver par surcroît de
grandes arrière-pensées morales ou philosophiques.
*La Princesse Maleine.*
DRAMATIS PERSONAE.
HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande.
MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande.
Le prince HJALMAR, fils du roi HJALMAR.
Le petit ALLAN, fils de la reine Anne.
ANGUS, ami du prince HJALMAR.
STÉPHANO)
) officiers de Marcellus.
VANOX )
Un chambellan.
Un médecin.
Un fou.
Trois pauvres.
Deux vieux paysans, un cuisinier.
Seigneurs, officiers, un vacher, un cul-de-jatte,
pèlerins, paysans, domestiques, mendiants,
vagabonds, enfants, etc.
ANNE, reine du Jutland.
GODELIVE, femme du roi Marcellus.
La princesse MALEINE, fille de Marcellus et de
Godelive.
La princesse UGLYANE, fille de la reine Anne.
La nourrice de Maleine.
Sept béguines.
Une vieille femme.
Dames d'honneur, servantes, paysannes, etc.
Un grand chien noir nommé Pluton.
_Le premier acte à Harlingen; les autres au
château Ysselmonde et aux environs._
ACTE I
* * * * *
SCÈNE I
*Les jardins du château.*
[Entrent Stéphano et Vanox].
VANOX.
Quelle heure est-il?
STÉPHANO.
D'après la lune il doit être minuit.
VANOX.
Je crois qu'il va pleuvoir.
STÉPHANO.
Oui; il y a de gros nuages vers l'Ouest.--On ne viendra pas nous relever
avant la fin de la fête.
VANOX.
Et elle ne finira pas avant le petit jour.
STÉPHANO.
Oh! oh**! Vanox!
[Ici une comète apparaît au-dessus du château.]
VANOX.
Quoi?
STÉPHANO.
Encore la comète de l'autre nuit!
VANOX.
Elle est énorme!
STÉPHANO.
Elle a l'air de verser du sang sur le château!
[Ici une pluie d'étoile, semble tomber sur le château.]
VANOX.
Les étoiles tombent sur le château! Voyez! voyez! voyez!
STÉPHANO.
Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles! On dirait que le ciel pleure
sur ces fiançailles!
VANOX.
On dit que tout ceci présage de grands malheurs!
STÉPHANO.
Oui; peut-être des guerres ou des morts de rois. On a vu ces présages à
la mort du vieux roi Marcellus.
VANOX.
On dit que ces étoiles à longue chevelure annoncent la mort des
princesses.
STÉPHANO.
On dit... on dit bien des choses...
VANOX.
La princesse Maleine aura peur de l'avenir!
STÉPHANO.
A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans l'avertissement des étoiles...
VANOX.
Oui; le vieux Hjalmar me semble assez étrange...
STÉPHANO.
Le vieux Hjalmar? Ecoute, je n'ose pas dire tout ce que je sais; mais
un de mes oncles est chambellan de Hjalmar; eh bien, si j'avais une
fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar.
VANOX.
Je ne sais pas... le prince Hjalmar...
STÉPHANO.
Oh! ce n'est pas à cause du prince Hjalmar, mais son père!...
VANOX
On dit qu'il a la tête...
STÉPHANO.
Depuis que cette étrange reine Anne est venue du Jutland, où ils l'ont
détrônée, après avoir emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis qu'elle
est venue à Ysselmonde, on dit... on dit... enfin le vieux Hjalmar a plus
de-soixante-dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop pour son âge...
VANOX.
Oh! oh!
STÉPHANO.
Voilà ce qu'on dit...--Et je n'ose pas dire tout ce que je sais.--Mais
n'oublie pas ce que j'ai dit aujourd'hui.
VANOX.
Alors pauvre petite princesse!
STÉPHANO.
Oh, je n'aime pas ces fiançailles!--Voilà qu'il pleut déjà!
VANOX.
Et peut-être un orage là-bas.--Mauvaise nuit! [Passe un valet avec une
lanterne.] Où en est la fête?
LE VALET.
Voyez les fenêtres.
VANOX.
Oh! elles ne s'éteignent pas.
LE VALET.
Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai jamais vu de fête
pareille! Le vieux roi Hjalmar est absolument ivre, il a embrassé notre
roi Marcellus, il...
VANOX.
Et les fiancés?
LE VALET.
Oh! les fiancés ne boivent pas beaucoup. Allons, bonne nuit! je vais à la
cuisine, on n'y boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit!
[Il sort.]
VANOX.
Le ciel devient noir, et la lune est étrangement rouge.
STÉPHANO.
Voilà l'averse! et pendant que les autres boivent, nous allons...
[Ic** les fenêtres du château, illuminées au fond du
jardin, volent en éclats: cris, rumeurs, tumulte.]
VANOX.
Oh!
STÉPHANO.
Qu'y a-t-il?
VANOX.
On brise les vitres.
STÉPHANO.
Un incendie!
VANOX.
On se bat dans la salle!
[La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs,
passe en courant, au fond du jardin.]
STÉPHANO.
La princesse!
VANOX.
Où court-elle?
STÉPHANO.
Elle pleure!
VANOX.
On se bat dans la salle!
STÉPHANO.
Allons voir!...
[Cris, tumulte, les jardins se remplissent d'officiers, de
domestiques, etc., les portes du château s'ouvrent
violemment, et le roi Hjalmar parait sur le perron,
entouré de courtisans et de pertuisaniers. Au-dessus du
château, la comète. La pluie d'étoiles continue.]
LE ROI HJALMAR.
Ignoble Marcellus! Vous avez fait aujourd'hui une chose monstrueuse!
Allons, mes chevaux! mes chevaux! je m'en vais! je m'en vais! je m'en
vais! Et je vous laisse votre Maleine, avec sa face verte et ses cils
blancs! Et je vous laisse avec votre vieille Godelive! Mais attendez!
Vous irez à genoux à travers vos marais! Et ce seront vos fiançailles que
je viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers et tous les corbeaux de
Hollande à vos fêtes funèbres! Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah!
ah! ah!
[Il sort avec ses courtisans.]
* * * * *
SCÈNE II
*Un appartement du château.*
[On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la
nourrice; elles chantent en filant leur quenouille.]
_Les nonnes sont malades,
Malades à leur tour;
Les nonnes sont malades.
Malades dans la tour..._
GODELIVE.
... Voyons, ne pleure plus Maleine; essuie tes larmes et descends au
jardin. Il est midi.
LA NOURRICE.
C'est ce que je lui dis depuis ce matin, Madame. A quoi cela sert-il de
s'abimer les yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin
vers la forêt et se met à pleurer; alors je lui dis: est-ce que vous
regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine...
GODELIVE.
Ne parle pas de cela!
LA NOURRICE.
Si, si, il faut en parler; on en parlera tout à l'heure. Je lui demande
donc: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où l'on a
enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un
prince qu'elle ne pouvait aimer?...
GODELIVE.
Ne parle pas de cela!
LA NOURRICE.
Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui
demande donc...--Voici le roi!
[Entre Marcellus.]
MARCELLUS.
Eh bien, Maleine?
MALEINE.
Sire?
MARCELLUS.
Aimais-tu le prince Hjalmar?
MALEINE.
Oui, Sire.
MARCELLUS.
Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore?
MALEINE.
Oui, Sire.
MARCELLUS.
Tu l'aimes encore?
MALEINE.
Oui.
MARCELLUS.
Tu l'aimes encore après?...
GODELIVE.
Seigneur, ne l'effrayez pas!
MARCELLUS.
Mais je ne l'effraye pas!--Voyons, je viens ici en véritable père, et je
ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce
qui est arrivé: le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison; ou plutôt, je
soupçonne trop bien ses raisons!... Il outrage ignoblement ta mère, il
t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il
n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de
mon château!--enfin, oublions aujourd'hui.--Mais, est-ce à nous que tu
dois en vouloir?--est-ce à ta mère ou est-ce à moi? Voyons, réponds,
Maleine?
MALEINE.
Non, Sire.
MARCELLUS.
Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier;
et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine
entrevus; et le cœur à ton âge est comme un cœur de cire; on en fait ce
qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un
orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus.
Et puis, crois-tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar?
Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant; mais son père, tu
sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une
cour plus sombre en Hollande; tu sais que son château a peut-être
d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine
étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te
redirai pas ce qu'on en dit; car je ne veux pas verser de poison dans ton
cœur.--Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt
d'intrigues et de soupçons!--Voyons, réponds, Maleine; n'avais-tu pas
peur de tout cela? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais
épouser le prince Hjalmar?
MALEINE.
Non, Sire.
MARCELLUS.
Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux
roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi.
Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre
à la voile avant la pleine lune; d'un autre côté, le duc de Bourgogne,
qui t'aime depuis longtemps;--[se tournant vers la reine,] je ne sais si
ta mère?...
GODELIVE.
Oui, Seigneur.
MARCELLUS.
Eh bien?
GODELIVE.
Il faudrait l'y préparer, peu à peu...
MARCELLUS.
Laissez-la parler!--Eh bien, Maleine?...
MALEINE.
Sire?
MARCELLUS.
Tu ne comprends pas?
MALEINE.
Quoi, Sire?
MARCELLUS.
Tu me promets d'oublier Hjalmar?
MALEINE.
Sire...
MARCELLUS.
Tu dis?--tu aimes encore Hjalmar?
MALEINE.
Oui, Sire!
MARCELLUS.
«_Oui, Sire!_» Ah! démons et tempêtes! Elle avoue cela cyniquement, et
elle ose me crier cela sans pudeur! Elle a vu Hjalmar une seule fois,
pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer!
GODELIVE.
Seigneur!...
MARCELLUS.
Taisez-vous! «_Oui, Sire!_» Et elle n'a pas quinze ans! Ah, c'est à les
tuer sur place! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle! Voilà
quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle! Voilà quinze ans
que nous n'osions plus respirer de peur, de troubler ses regards! Voilà
quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens
regarder dans son cœur...
GODELIVE.
Seigneur!
LA NOURRICE.
Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une autre? Allez-vous la** mettre
sous verre? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une
enfant? Elle n'a rien fait de mal!
MARCELLUS.
Ah! elle n'a rien fait de mal!--Et d'abord, taisez-vous; je ne vous parle
pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse...
GODELIVE.
Seigneur!
LA NOURRICE.
Entremetteuse! moi, une entremetteuse!
MARCELLUS.
Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous-en! Allez-vous-en toutes deux!
Oh! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est
ouverte à présent, mais attendez!--Allez-vous-en! Ah! des larmes!
[Sortent Godelive et la nourrice.] Voyons, Maleine, ferme d'abord les
portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a
donné de mauvais conseils, et je sais que les femmes entre elles font
d'étranges projets; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar;
mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable?
MALEINE.
Oui, Sire.
MARCELLUS.
Ah! tu vois! alors tu ne songeras plus à ce mariage?
MALEINE.
Oui.
MARCELLUS.
Oui?--c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar?
MALEINE.
Non.
MARCELLUS.
Tu ne renonces pas encore à Hjalmar?
MALEINE.
Non.
MARCELLUS.
Et si je vous y oblige, moi? et si je vous enferme? et si je vous sépare
à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille?--vous dites? [Elle
pleure.] Ah! c'est ainsi!--Allez-vous-en; et nous verrons! Allez-vous-en!
[Ils sortent séparément.]
* * * * *
SCÈNE III
*Une forêt.*
[Entrent le prince Hjalmar et Angus.]
LE PRINCE HJALMAR.
J'étais malade; et l'odeur de tous ces morts! et l'odeur de tous ces
morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient
versé un peu d'eau sur mes yeux...
ANGUS.
Il ne reste plus que les arbres!
HJALMAR.
Avez-vous vu mourir le vieux roi Marcellus?
ANGUS.
Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils
ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers
les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés et je
crois que tous y ont péri.
HJALMAR.
Et la princesse Maleine?--Y était-elle?
ANGUS.
Je ne l'ai pas vue.
HJALMAR.
Mais d'autres l'ont-ils vue?
ANGUS.
Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est.
HJALMAR.
Elle est morte?
ANGUS.
On dit qu'elle est morte.
HJALMAR.
Mon père est terrible!
ANGUS.
Vous l'aimiez déjà?
HJALMAR.
Qui?
ANGUS.
La princesse Maleine.
HJALMAR.
Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de
baisser les yeux;--et de croiser les mains;--ainsi--et des cils blancs
étranges!--Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand
canal d'eau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien; mais je
voudrais revoir cet étrange regard...
ANGUS.
Quelle est cette tour sur cette butte?
HJALMAR.
On dirait un vieux moulin à vent; il n'a pas de fenêtres.
ANGUS.
Il y a une inscription de ce côté.
HJALMAR.
Une inscription?
ANGUS.
Oui,--en latin.
HJALMAR.
Pouvez-vous lire?
ANGUS.
Oui, mais c'est très vieux.--Voyons:
_Olim inclusa
Anna ducissa
anno...,_ etc.,
Il y a trop de mousse sur tout le reste.
HJALMAR.
Asseyons-nous ici.
ANGUS.
«_Ducissa Anna_», c'est le nom de la mère de votre fiancée.
HJALMAR.
D'Uglyane?--Oui.
ANGUS.
Voilà un _oui_ plus lent et plus froid que la neige!
HJALMAR.
Mon Dieu, le temps des _oui_ de flamme est assez loin de moi...
ANGUS
Uglyane est jolie cependant.
HJALMAR.
J'en ai peur!
ANGUS.
Oh!
HJALMAR.
Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts.
ANGUS.
Oh! oh! mais alors, pourquoi consentez-vous?
HJALMAR.
A quoi bon ne pas consentir? Je suis malade à en mourir une de ces
vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos! le repos!
le repos! Et puis, elle ou une autre, qui me dira «_mon petit Hjalmar_»
au clair de lune en me pinçant le nez! Pouah!--Avez-vous remarqué les
colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à
Ysselmonde?--Je ne sais ce qui se passe; mais il y a là quelque chose, et
je commence à avoir d'étranges soupçons; j'ai peur de la reine!
ANGUS.
Elle vous aime comme un fils cependant.
HJALMAR.
Comme un fils?--Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées, elle est
plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille
comme une taupe à je ne sais quoi; elle a excité mon pauvre vieux père
contre Marcellus et elle a déchainé cette guerre;--il y a quelque chose
là-dessous!
ANGUS.
Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas
infernal.
HJALMAR.
Il y a encore autre chose.
ANGUS.
Oh! je sais bien! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous
battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer
peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car
une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il
arrive des histoires...
HJALMAR.
Il y a encore autre chose.
ANGUS.
Quoi?
HJALMAR.
Vous le saurez un jour; allons-nous-en.
ANGUS.
Vers la ville?
HJALMAR.
Vers la ville?--il n'y en a plus; il n'y a plus que des morts entre des
murs écroulés!
[Ils sortent.]
* * * * *
SCÈNE IV
*Une chambre voûtée dans une tour.*
[On découvre la princesse Maleine et la nourrice.]
LA NOURRICE.
Voilà trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour,
et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous
vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir! il
fallait vous échapper du palais! il fallait rejoindre Hjalmar! Et nous
voici dans cette tour; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des
arbres de la forêt! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas
dit? Je connaissais bien votre père!--Mais est-ce après la guerre qu'on
nous délivrera?
MALEINE.
Mon père l'a dit.
LA NOURRICE.
Mais cette guerre ne finira jamais! Depuis combien de jours sommes-nous
dans cette tour? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de
soleil! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des
chauves-souris; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau!
MALEINE.
Ce matin?
LA NOURRICE.
Oui, ce matin, pourquoi riez-vous? Il n'y a pas de quoi rire? Si nous ne
parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus
qu'à dire nos prières. Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être
mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des
champignons! Je ne me suis pas révoltée, moi! Je n'ai pas été insolente
comme vous! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de
renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit
doigt pour nous délivrer?
MALEINE.
Nourrice!
LA NOURRICE.
Oui, nourrice! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre à cause de
vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce
moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche
du déjeuner! Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour... Oh, Maleine!
Maleine! Maleine!
MALEINE.
Quoi?
LA NOURRICE.
La pierre!...
MALEINE.
La...?
LA NOURRICE.
Oui,--elle a remué!
MALEINE.
La pierre a remué?
LA NOURRICE.
Elle a remué! elle est détachée! il y a du soleil entre le mortier! Venez
voir! Il y en a sur ma robe! II y en a sur mes mains! Il y en a sur votre
visage! Il y en a sur les murs! Eteignez la lampe! il y en a partout!
Je vais pousser la pierre!
MALEINE.
Elle tient encore?
LA NOURRICE.
Oui!--mais ce n'est rien! c'est là, dans le coin; donnez-moi votre
fuseau!--oh! elle ne veut pas tomber!...
MALEINE.
Tu vois quelque chose par les fentes?
LA NOURRICE.
Oui! oui--non! je ne vois que le soleil!
MALEINE.
Est-ce le soleil?
LA NOURRICE.
Oui! oui! c'est le soleil! Mais voyez donc! c'est de l'argent et des
perles sur ma robe! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains!
MALEINE.
Mais laisse-moi donc voir aussi!
LA NOURRICE.
Voyez-vous quelque chose?
MALEINE.
Je suis éblouie!
LA NOURRICE.
C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.
MALEINE.
Où est mon miroir?
LA NOURRICE.
Je vois mieux.
MALEINE.
En vois-tu?
LA NOURRICE.
Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je
vais essayer de pousser la pierre. Oh! [Elles reculent devant le jet de
soleil qui s'irrue** et restent un moment en silence au fond de la
salle.] Je n'y vois plus!
MALEINE.
Va voir! va voir! J'ai peur!
LA NOURRICE.
Fermez les yeux! Je crois que je deviens aveugle!
MALEINE.
Je vais voir moi-même.
LA NOURRICE.
Eh bien?
MALEINE.
Oh! c'est une fournaise! et j'ai des meules rouges dans les yeux!
LA NOURRICE.
Mais ne voyez-vous rien!
MALEINE.
Pas encore; si! si! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la
forêt!
LA NOURRICE.
Laissez-moi voir!
MALEINE.
Attends! Je commence à voir!
LA NOURRICE.
Voyez-vous la ville?
MALEINE.
Non.
LA NOURRICE.
Et le château?
MALEINE.
Non.
LA NOURRICE.
C'est qu'il est de l'autre côté.
MALEINE.
Mais cependant... je vois la mer.
LA NOURRICE.
Vous voyez la mer?
MALEINE.
Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte!
LA NOURRICE.
Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez-moi regarder.
MALEINE.
Je vois le phare!
LA NOURRICE.
Vous voyez le phare?
MALEINE.
Oui. Je crois que c'est le phare...
LA NOURRICE.
Mais alors, vous devez voir la ville.
MALEINE.
Je ne vois pas la ville.
LA NOURRICE.
Vous ne voyez pas la ville?
MALEINE.
Je ne vois pas la ville.
LA NOURRICE.
Vous ne voyez pas le beffroi?
MALEINE.
Non.
LA NOURRICE.
C'est étonnant!
MALEINE.
Je vois un navire sur la mer!
LA NOURRICE.
Il y a un navire sur la mer?
MALEINE.
Avec des voiles blanches!...
LA NOURRICE.
Où est-il?
MALEINE.
Oh! le vent de la mer agite mes cheveux!--Mais il n'y a plus de maisons
le long des routes!
LA NOURRICE.
Quoi?--Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.
MALEINE.
Il n'y a plus de maisons le long des routes!
LA NOURRICE.
Il n'y a plus de maisons le long des routes?
MALEINE.
Il n'y a plus de clochers dans la campagne!
LA NOURRICE.
Il n'y a plus de clochers dans la campagne?
MALEINE.
Il n'y a plus de moulins dans les prairies!
LA NOURRICE.
Plus de moulins dans les prairies?
MALEINE.
Je ne reconnais plus rien!
LA NOURRICE.
Laissez-moi regarder.--Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh!
le grand pont de pierre est démoli.--Mais qu'est-ce qu'ils ont fait aux
ponts-levis?--Voilà une ferme qui a brûlé!--Et celle-là aussi!--Mais
celle-là aussi!--Mais celle-là aussi!--Mais!... oh! Maleine! Maleine!
MALEINE.
Quoi?
LA NOURRICE.
Tout a brûlé! tout a brûlé! tout a brulé!
MALEINE.
Tout a...?
LA NOURRICE.
Tout a brulé, Maleine! tout a brûlé! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a
plus rien!
MALEINE.
Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir!
LA NOURRICE.
Aussi loin qu'on peut voir tout a brulé! Toute la ville n'est plus qu'un
tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres
du château! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs! Il n'y a
plus que les corbeaux dans les prairies! Il ne reste plus que les arbres!
MALEINE.
Mais alors!...
LA NOURRICE.
Ah!...
ACTE II
* * * * *
SCÈNE I
*Une forêt.*
[Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]
MALEINE.
Oh, qu'il fait noir ici!
LA NOURRICE.
Il fait noir! il fait noir! une forêt est-elle éclairée comme une salle
de fête?--J'en ai vu de plus noires que celle-ci; et où il y avait des
loups et des sangliers. Je ne sais d'ailleurs s'il n'y en a pas ici;
mais, grâce à Dieu, il passe au moins un peu de lune et d'étoiles entre
les arbres.
MALEINE.
Sais-tu le chemin, maintenant, nourrice?
LA NOURRICE.
Le chemin? Ma foi non; je ne sais pas le chemin. Je n'ai jamais su le
chemin; croyez-vous que je sache tous les chemins? Vous avez voulu aller
à Ysselmonde; moi, je vous ai suivie; et voilà où nous en sommes depuis
douze heures que vous me promenez dans cette forêt, où nous allons mourir
de faim, à moins que nous ne soyons dévorées par les ours et les
sangliers; et tout cela pour aller à Ysselmonde où vous serez bien reçue
par le prince Hjalmar quand il vous verra venir, la peau sur les os, pâle
comme une fille de cire et pauvre comme une qui n'a rien du tout.
MALEINE.
Des hommes!
LA NOURRICE.
N'ayez pas peur; mettez-vous derrière moi.
[Entrent trois pauvres.]
LES PAUVRES.
Bonsoir!
LA NOURRICE.
Bonsoir! où sommes-nous?
PREMIER PAUVRE.
Dans la forêt.
DEUXIÈME PAUVRE.
Que faites-vous ici?
LA NOURRICE.
Nous sommes perdues.
DEUXIÈME PAUVRE.
Vous êtes seules?
LA NOURRICE.
Oui--non, nous sommes ici avec deux hommes.
DEUXIÈME PAUVRE.
Où sont-ils?
LA NOURRICE.
Ils cherchent le chemin.
DEUXIÈME PAUVRE.
Est-ce qu'ils sont loin?
LA NOURRICE.
Non, ils vont revenir.
DEUXIÈME PAUVRE.
Quelle est cette petite? c'est votre fille?
LA NOURRICE.
Oui, c'est ma fille.
DEUXIÈME PAUVRE.
Elle ne dit rien; est-ce qu'elle est muette?
LA NOURRICE.
Non, elle n'est pas du pays.
DEUXIÈME PAUVRE.
Votre fille n'est pas du pays?
LA NOURRICE.
Si, si, mais elle est malade.
DEUXIÈME PAUVRE.
Elle est maigre. Quel âge a-t-elle?
LA NOURRICE.
Elle a quinze ans.
DEUXIÈME PAUVRE.
Oh! oh! alors elle commence... où sont-ils ces deux hommes?
LA NOURRICE.
Ils doivent être aux environs.
DEUXIÈME PAUVRE.
Je n'entends rien.
LA NOURRICE.
C'est qu'ils ne font pas de bruit.
DEUXIÈME PAUVRE.
Voulez-vous venir avec nous?
TROISIÈME PAUVRE.
Ne dites pas de mauvaises paroles dans la forêt.
MALEINE.
Demande-leur le chemin d'Ysselmonde?
LA NOURRICE.
Quel est le chemin d'Ysselmonde?
PREMIER PAUVRE.
D'Ysselmonde?
LA NOURRICE.
Oui.
MALEINE.
Demande-leur ce qui est arrivé.
LA NOURRICE.
Qu'est-ce qui est arrivé?
PREMIER PAUVRE.
Ce qui est arrivé?
LA NOURRICE.
Oui; il y a eu une guerre?
PREMIER PAUVRE.
Oui; il y a eu une guerre.
MALEINE.
Demande-leur s'il est vrai que le roi et la reine soient morts?
LA NOURRICE.
Est-ce que le roi et la reine sont morts?
PREMIER PAUVRE.
Le roi et la reine?
LA NOURRICE.
Oui, le roi Marcellus et la reine Godelive.
PREMIER PAUVRE.
Oui, je crois qu'ils sont morts.
MALEINE.
Ils sont morts?
DEUXIÈME PAUVRE.
Oui, je crois qu'ils sont morts; tout le monde est mort de ce côté-là
dans le pays.
MALEINE.
Mais vous ne savez depuis quand?
DEUXIÈME PAUVRE.
Non.
MALEINE.
Vous ne savez pas comment?
DEUXIÈME PAUVRE.
Non.
TROISIÈME PAUVRE.
Les pauvres ne savent jamais rien.
MALEINE.
Avez-vous vu le prince Hjalmar?
PREMIER PAUVRE.
Oui.
DEUXIÈME PAUVRE.
Il va se marier.
MALEINE.
Le prince Hjalmar va se marier?
DEUXIÈME PAUVRE.
Oui.
MALEINE.
Avec qui?
PREMIER PAUVRE.
Je ne sais pas.
MALEINE.
Mais quand va-t-il se marier?
DEUXIÈME PAUVRE.
Je ne sais pas.
LA NOURRICE.
Où pourrons-nous coucher cette nuit?
DEUXIÈME PAUVRE.
Avec nous.
PREMIER PAUVRE.
Allez chez l'ermite.
LA NOURRICE.
Quel ermite?
PREMIER PAUVRE.
Là-bas, au carrefour des quatre Judas.
LA NOURRICE.
Au carrefour des quatre Judas?
TROISIÈME PAUVRE.
Ne criez pas ce nom dans l'obscurité!
[Ils sortent tous.]
* * * * *
SCÈNE II
*Une salle dans le château.*
[On découvre le roi Hjalmar et la reine Anne enlacés.]
ANNE.
Mon glorieux vainqueur!
LE ROI.
Anne!
[Il l'embrasse.]
ANNE.
Attention, votre fils!
[Entre le prince Hjalmar; il va à une
fenêtre ouverte, sans les voir.]
HJALMAR.
Il pleut; un enterrement dans le cimetière: on a creusé deux fosses et le
_dies irae_ entre dans la maison. On ne voit que le cimetière par toutes
les fenêtres; il vient manger les jardins du château; et voilà que les
dernières tombes descendent jusqu'à l'étang. On ouvre le cercueil, je
vais fermer la fenêtre.
ANNE.
Monseigneur!
HJALMAR.
Ha!--Je ne vous avais pas vus.
ANNE.
Nous venons d'arriver.
HJALMAR.
Ah!
ANNE.
A quoi songiez-vous, Seigneur?
HJALMAR.
A rien, Madame.
ANNE.
A rien? C'est pour la fin du mois, Seigneur...
HJALMAR.
Pour la fin du mois, Madame?
ANNE.
Vos belles noces...
HJALMAR.
Oui, Madame.
ANNE.
Mais, approchez-vous donc, Seigneur.
LE ROI.
Oui, approche-toi, Hjalmar.
ANNE.
Pourquoi donc êtes-vous si froid? Avez-vous peur de moi? Vous êtes
presque mon fils cependant; et je vous aime comme une mère;--et peut-être
plus qu'une mère;--donnez-moi votre main.
HJALMAR.
Ma main, Madame?
ANNE.
Oui, votre main; et regardez-moi dans les yeux;--n'y voyez-vous pas que
je vous aime?--Vous ne m'avez jamais embrassée jusqu'ici.
HJALMAR.
Vous embrasser, Madame?
ANNE.
Oui, m'embrasser; n'embrassiez-vous pas votre mère? Je voudrais vous
embrasser tous les jours.--J'ai rêvé de vous cette nuit...
HJALMAR.
De moi, Madame?
ANNE.
Oui, de vous. Je vous dirai mon rêve un jour.--Votre main est toute
froide, et vos joues sont brûlantes. Donnez-moi l'autre main.
HJALMAR.
L'autre main?
ANNE.
Oui. Elle est froide aussi et pâle comme une main de neige. Je voudrais
réchauffer ces mains-là!--Etes-vous malade?
HJALMAR.
Oui, Madame.
ANNE.
Notre amour vous guérira.
[Ils sortent.]
* * * * *
SCÈNE III
*Une rue du village.*
[Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]
MALEINE [se penchant sur le parapet d'un pont].
Je ne me reconnais plus quand je me vois dans l'eau!
LA NOURRICE.
Fermez votre manteau; on voit les franges d'or de votre robe;--voici des
paysans!
[Entrent deux vieux paysans.]
PREMIER PAYSAN.
Voilà la fille!
SECOND PAYSAN.
Celle qui est arrivée aujourd'hui?
PREMIER PAYSAN.
Oui; avec une vieille.
SECOND PAYSAN.
D'où vient-elle?
PREMIER PAYSAN.
On ne sait pas.
SECOND PAYSAN.
Alors ça ne me dit rien de bon.
PREMIER PAYSAN.
On en parle dans tout le village.
SECOND PAYSAN.
Elle n'est pas extraordinaire cependant.
PREMIER PAYSAN.
Elle est maigre.
SECOND PAYSAN.
Où demeure-t-elle?
PREMIER PAYSAN.
Au «_Lion bleu_».
SECOND PAYSAN.
Est-ce qu'elle a de l'argent?
PREMIER PAYSAN.
On dit que oui.
SECOND PAYSAN.
Il faudrait voir.
[Ils sortent.--Entre un vacher]
LE VACHER.
Bonsoir!
MALEINE ET LA NOURRICE.
Bonsoir!
LE VACHER.
Il fait beau ce soir.
LA NOURRICE.
Oui, il fait assez beau.
LE VACHER.
C'est grâce à la lune.
LA NOURRICE.
Oui.
LE VACHER.
Mais il a fait chaud pendant le jour.
LA NOURRICE.
Oh! oui, il a fait chaud pendant le jour.
LE VACHER [descendant vers l'eau.]
Je m'en vais me baigner.
LA NOURRICE.
Vous baigner!
LE VACHER.
Oui, je vais me déshabiller ici.
LA NOURRICE.
Vous déshabiller devant nous?...
LE VACHER.
Oui.
LA NOURRICE à MALEINE.
Venez!
LE VACHER.
Vous n'avez jamais vu un homme tout nu?
[Entre, en courant, une vieille femme en pleurs, elle va
crier à la porte de l'auberge du «_Lion bleu._»]
LA VIEILLE FEMME.
Au secours! au secours! Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez donc! Ils
s'assassinent avec de grands couteaux!
DES BUVEURS [ouvrant la porte.]
Qu'y a-t-il?
LA VIEILLE FEMME.
Mon fils! mon pauvre fils! Ils s'assassinent avec de grands couteaux!
avec de grands couteaux de cuisine!
DES VOIX AUX FENÊTRES.
Qu'y a-t-il?
LES BUVEURS.
Une bataille!
DES VOIX AUX FENÊTRES.
Nous venons voir!
LES BUVEURS.
Où sont-ils?
LA VIEILLE FEMME.
Derrière «_l'Etoile d'or_», il se bat avec le forgeron à cause de cette
fille qui est venue au village aujourd'hui; ils saignent déjà tous les
deux!
LES BUVEURS.
Ils saignent déjà tous les deux?
LA VIEILLE FEMME.
Il y a déjà du sang sur les murs!
LES UNS.
Il y a déjà du sang sur les murs?
LES AUTRES.
Allons voir! Où sont-ils?
LA VIEILLE FEMME.
Derrière «_l'Etoile d'or_», on peut les voir d'ici.
LES BUVEURS.
On peut les voir d'ici?--avec de grands couteaux de cuisine?--comme ils
doivent saigner!--Attention, le prince! [Ils rentrent tous dans l'auberge
du «_Lion bleu_» entraînant la vieille femme qui crie et se débat.--
Entrent le prince Hjalmar et Angus.]
MALEINE [à la nourrice.]
Hjalmar!
LA NOURRICE.
Cachez-vous!
[Elles sortent.]
ANGUS.
Avez-vous vu cette petite paysanne?
HJALMAR.
Entrevue... entrevue...
ANGUS.
Elle est étrange.
HJALMAR.
Je ne l'aime pas.
ANGUS.
Moi, je la trouve admirable; et je vais en parler à la princesse Uglyane.
Il lui faut une suivante. Oh, comme vous êtes pâle!
HJALMAR.
Je suis pâle?
ANGUS.
Extraordinairement pâle! Etes-vous malade?
HJALMAR.